Ce matin, vers six heures, je fus éveillé par une voix douce et pleine
qui, du dehors, appelait Rosa: c'est le nom de la vieille femme, tante
et servante de la Mariuccia. Cette manière d'appeler résumait tout le
chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons
nous faire entendre au loin, nous escamotons la première syllabe et
prolongeons le son sur la dernière, on fait ici tout l'opposé; et le
nom de Rosa, crié, ou plutôt chanté en octave descendante, avait une
euphonie très-agréable. En me frottant les yeux pour m'éveiller tout à
fait, je reconnus que c'était la voix de la _stiratrice_. Je me levai
pour regarder à travers ma persienne: je la vis dans la rue apportant un
très-joli brasero de forme ancienne et d'un poli étincelant. Au bout
de quelques instants, la Mariuccia mit la tête à sa fenêtre et tira
successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte
d'entrée de la maison, pour donner passage à la Daniella.
Une demi-heure après, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout
allumé.
--J'espère que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas
est trop grand pour votre chambre; il vous aurait donné mal à la tête,
et ma nièce m'a empêché hier au soir de vous le monter; mais elle en
avait un plus petit, que voilà.
--Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas.
Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.
--Vous êtes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne
suis plus malade, et qui n'ai été dans votre vie qu'un incident
fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien
fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore
utile dans la saison où nous sommes.
--Et qu'en ferais-je? répondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que
pour dormir.
Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner
était prêt, et qu'elle allait me le servir.
--Ne tardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s'adressant à moi avec
gaieté, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme
hier!
Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit
aux degrés de pierre des étages inférieurs.
--Comme hier? dis-je à la Mariuccia, qui commençait à ranger ma chambre.
Votre nièce était donc ici déjà hier matin? Elle y vient donc tous les
jours?
--Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le
pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite:
elle est si aimée et si bonne ouvrière! En attendant, elle m'aidera à
mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille
qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un
enfant, complaisante _comme un ange_. Est-ce que cela vous gêne, qu'elle
trotte dans la maison autour de moi? Ça ne vous coûtera pas un sou de
plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.
Les choses me paraissant arrangées ainsi, il ne me restait qu'à les
accepter dans la mesure où elles me sembleraient acceptables. Mon
déjeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propreté, beaucoup
moins suspecte que celle de sa tante, la vivacité et les délicates
attentions m'eussent été très-agréables, si je ne sais quelle méfiance
ne m'eût tenu sur la défensive. Il y avait, dans ses manières avec
moi, une provocation évidente, mais une provocation tendre et comme
maternelle dont je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que
flatté. Je résolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant
vers moi pour me servir du café, sa joue effleurait la mienne plus que
de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait
appeler.
Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté
l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette,
Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en
qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus
sérieuses. Aussi, pour en finir avec toute comédie de sa part ou de la
mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.
--Vous ai-je offensée? lui dis-je en l'attirant près de moi.
--Non, répondit-elle sans hésiter, et en me caressant de son plus beau
regard.
--Vous ai-je déplu?
--Non.
--Vous me permettrez d'espérer...?
--Tout, si vous m'aimez; rien, si vous ne m'aimez pas.
Cela était dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.
--Qu'entendez-vous par aimer? repris-je.
--Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est?
--Je n'ai jamais aimé.
--Pourquoi?.......
--Parce que je n'ai rencontré apparemment aucune femme qui me parût
digne d'un amour comme je l'entendais.
--Vous n'avez donc pas cherché?
--L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-être au
moment où l'on ne s'y attend pas.
--Suis-je celle qui vous paraîtrait digne de l'amour comme vous
l'entendez?
--Comment le savoir?
--Il y a quinze jours que vous me connaissez!
--Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-même.
--Vous croyez donc qu'il faut se connaître depuis quinze ans pour
s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.
--Vous ne m'avez pas répondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?
--Être l'un à l'autre.
--Pour combien de temps?
--Pour tout le temps qu'on s'aime.
--Chacun a sa mesure de fidélité. Je ne connais pas la mienne. Quelle
est la vôtre?
--Je ne la connais pas non plus.
--Ah bah! vous nel'avez jamais mise à l'épreuve? lui dis-je d'un air
sérieux.