3 avril.

Ce matin, vers six heures, je fus éveillé par une voix douce et pleine

qui, du dehors, appelait Rosa: c'est le nom de la vieille femme, tante

et servante de la Mariuccia. Cette manière d'appeler résumait tout le

chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons

nous faire entendre au loin, nous escamotons la première syllabe et

prolongeons le son sur la dernière, on fait ici tout l'opposé; et le

nom de Rosa, crié, ou plutôt chanté en octave descendante, avait une

euphonie très-agréable. En me frottant les yeux pour m'éveiller tout à

fait, je reconnus que c'était la voix de la _stiratrice_. Je me levai

pour regarder à travers ma persienne: je la vis dans la rue apportant un

très-joli brasero de forme ancienne et d'un poli étincelant. Au bout

de quelques instants, la Mariuccia mit la tête à sa fenêtre et tira

successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte

d'entrée de la maison, pour donner passage à la Daniella.

Une demi-heure après, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout

allumé.

--J'espère que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas

est trop grand pour votre chambre; il vous aurait donné mal à la tête,

et ma nièce m'a empêché hier au soir de vous le monter; mais elle en

avait un plus petit, que voilà.

--Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas.

Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.

--Vous êtes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne

suis plus malade, et qui n'ai été dans votre vie qu'un incident

fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien

fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore

utile dans la saison où nous sommes.

--Et qu'en ferais-je? répondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que

pour dormir.

Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner

était prêt, et qu'elle allait me le servir.

--Ne tardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s'adressant à moi avec

gaieté, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme

hier!

Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit

aux degrés de pierre des étages inférieurs.

--Comme hier? dis-je à la Mariuccia, qui commençait à ranger ma chambre.

Votre nièce était donc ici déjà hier matin? Elle y vient donc tous les

jours?

--Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le

pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite:

elle est si aimée et si bonne ouvrière! En attendant, elle m'aidera à

mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille

qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un

enfant, complaisante _comme un ange_. Est-ce que cela vous gêne, qu'elle

trotte dans la maison autour de moi? Ça ne vous coûtera pas un sou de

plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.

Les choses me paraissant arrangées ainsi, il ne me restait qu'à les

accepter dans la mesure où elles me sembleraient acceptables. Mon

déjeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propreté, beaucoup

moins suspecte que celle de sa tante, la vivacité et les délicates

attentions m'eussent été très-agréables, si je ne sais quelle méfiance

ne m'eût tenu sur la défensive. Il y avait, dans ses manières avec

moi, une provocation évidente, mais une provocation tendre et comme

maternelle dont je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que

flatté. Je résolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant

vers moi pour me servir du café, sa joue effleurait la mienne plus que

de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait

appeler.

Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté

l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette,

Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en

qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus

sérieuses. Aussi, pour en finir avec toute comédie de sa part ou de la

mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.

--Vous ai-je offensée? lui dis-je en l'attirant près de moi.

--Non, répondit-elle sans hésiter, et en me caressant de son plus beau

regard.

--Vous ai-je déplu?

--Non.

--Vous me permettrez d'espérer...?

--Tout, si vous m'aimez; rien, si vous ne m'aimez pas.

Cela était dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.

--Qu'entendez-vous par aimer? repris-je.

--Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est?

--Je n'ai jamais aimé.

--Pourquoi?.......

--Parce que je n'ai rencontré apparemment aucune femme qui me parût

digne d'un amour comme je l'entendais.

--Vous n'avez donc pas cherché?

--L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-être au

moment où l'on ne s'y attend pas.

--Suis-je celle qui vous paraîtrait digne de l'amour comme vous

l'entendez?

--Comment le savoir?

--Il y a quinze jours que vous me connaissez!

--Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-même.

--Vous croyez donc qu'il faut se connaître depuis quinze ans pour

s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.

--Vous ne m'avez pas répondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?

--Être l'un à l'autre.

--Pour combien de temps?

--Pour tout le temps qu'on s'aime.

--Chacun a sa mesure de fidélité. Je ne connais pas la mienne. Quelle

est la vôtre?

--Je ne la connais pas non plus.

--Ah bah! vous nel'avez jamais mise à l'épreuve? lui dis-je d'un air

sérieux.

La Daniella, Vol. I. · 第 28 / 46 题