XV

Frascati, 1er avril.

J'étais gris, vous dis-je, et je sentis cela en courant, après miss

Medora. Dans le peu d'instants qui s'écoulèrent avant que je fusse près

d'elle, j'éprouvai une surexcitation qui développa dans ma tête un degré

de lucidité extraordinaire.

--Cette fille est riche et belle, me disais-je à moi-même. Elle se jette

de gaieté de coeur dans un système de provocations qui pourrait la

perdre si tu étais un lâche, ou l'unir à toi si tu étais un ambitieux.

Tout cela n'est rien; il n'y a ici de danger ni pour toi ni pour elle,

si tu as la conscience de tes paroles et la netteté de tes idées; mais

te voilà gris, c'est-à-dire fou, porté violemment à l'audace vis-à-vis

de la destinée, à l'enthousiasme pour la beauté, à l'enivrement de la

gaieté, de la jeunesse et de la poésie devant cette scène grandiose

de ta plus chère maîtresse, la nature! Te voilà disposé à l'expansion

délirante quand il faut que tu veilles, même sur tes regards, et que tu

pèses tous les mots que tu vas dire pour n'être ni sot, ni méchant, ni

fourbe, ni léger!

Comment toutes ces réflexions se pressèrent en moi dans l'espace de deux

ou trois minutes tout au plus, c'est ce qu'il m'est impossible de vous

expliquer; mais elles s'y formulèrent si nettement, que je sentis la

nécessité d'un violent effort sur moi-même pour me dégriser. Vous avez

rêvé souvent, n'est-ce pas, _que vous rêviez_, et vous êtes venu à bout

de vous arracher à des images pénibles et de vous réveiller par le seul

fait de votre volonté? Voilà précisément ce qui se passa en moi; mais je

ne saurais vous dire combien fut énergique et par conséquent douloureux

ce combat contre les fumées du vin. J'en sortis vainqueur cependant,

car, après m'être arrêté court à un tournant à angle vif qui me cachait

Medora, je pris seulement le temps de me dire:

--Où est-elle? Je ne la vois plus. Peut-être est-elle tombée dans

quelque précipice. Eh bien, pourquoi pas? Cela vaudrait beaucoup mieux

pour elle que d'être le jouet d'un engouement déplacé et passager de sa

part et de la mienne.

Après m'être dit ces sages paroles, je me sentis complètement rendu à

mon état naturel, et seulement fatigué comme si j'eusse fait une longue

course. Je rejoignis Medora, je l'abordai avec calme, et, au lieu des

véhéments reproches que j'avais été tenté de lui adresser sur son

imprudence, je lui dis, en souriant, que je courais après elle pour

l'accompagner, par ordre de lady Harriet.

--Je n'en doute pas, répondit-elle. Certes, vous n'y seriez pas venu de

vous-même.

--Non, en vérité, lui dis-je. Pourquoi vous aurais-je importunée de ma

présence, quand ce sentier est le plus joli et le plus commode qui se

puisse imaginer dans un lieu semblable? On peut courir ici comme dans sa

chambre, et, pour tomber, il faudrait être d'une maladresse ridicule ou

d'une présomption stupide.

Cette observation lui fit tout à coup ralentir son allure.

--Vous pensiez donc, me dit-elle avec un regard pénétrant, que je

voulais vous éblouir par mon audace, que vous prenez ces précautions

oratoires pour me dire...

--Pour vous dire quoi?

--Que mon effet serait manqué! C'est fort inutile: je sais que je ne

pourrais même pas avoir un moment de gaieté bien naturelle, me sentir

enfant et oublier que vous êtes là à m'épiloguer, sans être accusée de

poser l'Atalante ou la Diana Vernon. Vous avouerez que vous êtes un

compagnon de promenade fort incommode, et qu'autant vaudrait être sous

une cloche que sous votre regard éplucheur et malveillant.

--Puisque nous voilà aux injures, je vous dirai que j'aimerais bien

autant que vous me trouver seul ici, pour admirer à mon aise et sans

préoccupation une des plus belles choses que j'aie jamais vues; mais

comment faire pour nous délivrer du tête-à-tête qu'on nous impose?

Voulez-vous que nous descendions jusqu'en bas sans nous dire un seul

mot?

--Soit, dit-elle; passez devant pour que ma tante, qui nous regarde

de là-haut, en venant tout doucement, voie bien que vous faites votre

office de garde-fou! Si j'ai la ridicule maladresse ou l'absurde

présomption de tomber, vous m'empêcherez de rouler jusqu'en bas; hormis

ce cas invraisemblable, je vous défends de vous retourner.

--C'est fort bien; mais, si vous roulez par le coté du précipice, si je

ne vous entends pas marcher sur mes talons, il faudra que je me retourne

ou que je sois inquiet, ce qui me dérangera dans ma contemplation, et

m'ennuiera beaucoup, je vous en avertis.

--Voyons, dit-elle en riant, il y a moyen de s'arranger.

Elle détacha le long ruban de son chapeau de paille et m'en donna un

bout pendant qu'elle prenait l'autre. Il fut convenu que, quand je ne la

sentirais plus au bout du ruban, j'aurais le droit et le devoir de me

retourner.

Cet arrangement facétieux était bien facile à prendre sur le délicieux

sentier qui conduit au fond de l'entonnoir. S'il est parfois rapide et

escarpé, nulle part il n'offre le moindre péril pour qui ne cherche pas

le péril. C'est l'ouvrage de soldats français, sous la direction du

général Miollis, et, grâce à ce travail ingénieux, l'abîme est devenu un

adorable jardin anglais où l'on court avec sérénité au milieu d'épais

massifs de myrtes et d'arbustes variés et vigoureux. Cette belle

végétation vous fait perdre souvent de vue l'ensemble de la scène, mais

c'est pour le retrouver à chaque instant avec plus de plaisir.

Puisque vous me dites que vous avez sous les yeux tous les guides et

itinéraires de l'Italie pour suivre mon humble pérégrination, je dois

vous prévenir que, dans aucun, vous ne trouverez une description exacte

de ces grottes, par la raison que les éboulements, les tremblements de

terre et les travaux indispensables à la sécurité de la ville, menacée

de s'écrouler aussi, ou d'être emportée par l'Anio, ont souvent changé

leur aspect. Je vais tâcher de vous en donner succinctement une idée

exacte; car, en dépit des nouveaux itinéraires qui prétendent que ces

lieux ont perdu leur principal intérêt, ils sont encore une des plus

ravissantes merveilles de la terre[2].

[Note 2: Un itinéraire sans défauts, c'est la pierre philosophale,

et il faut dire aux personnes éprises de voyages qne l'exactitude

absolue des renseignements sur les localités intéressantes est

absolument impossible. Ces ouvrages se font généralement à coups de

ciseaux, vu que le rédacteur ne peut aller _partout_ lui-même. Il le

ferait en vain. L'aspect des lieux change d'une année à l'autre. J'ai

sous les yeux une relation qui déplore l'écroulement complet et la

complète sécheresse des grottes de Tivoli, que je viens de voir telles

que les décrit Jean Valreg. Parmi les meilleurs _guides_, je recommande

ceux de MM. Adolphe Jonanne et A.-J. Dupays, en Suisse et en Italie. Ce

sont de véritables manuels d'art et de savoir encyclopédique, sont une

forme excellente.]

Je vous ai parlé d'un puits de verdure; c'est ce bocage, d'environ un

mille de tour à son sommet, que l'on a arrangé dans l'entonnoir d'un

ancien cratère. L'abîme est donc tapissé de plantations vigoureuses,

bien libres et bien sauvages, descendant sur des flancs de montagne

presque à pic, au moyen des zigzags d'un sentier doux aux pieds, tout

bordé d'herbes et de fleurs rustiques, soutenu par les terrasses

naturelles du roc pittoresque, et se dégageant à chaque instant des

bosquets qui l'ombragent pour vous laisser regarder le torrent sous vos

pieds, le rocher perpendiculaire à votre droite et le joli temple de la

Sybille au-dessus de votre tête. C'est à la fois d'une grâce et

d'une majesté, d'une âpreté et d'une fraîcheur qui résument bien les

caractères de la nature italienne. Il me semble qu'il n'y a ici rien

d'austère et de terrible qui ne soit tout à coup tempéré ou dissimulé

par des voluptés souriantes.

Quand on a descendu environ les deux tiers du sentier, il vous conduit à

l'entrée d'une grotte latérale complètement inaperçue jusque-là. Cette

grotte est un couloir, une galerie naturelle que le torrent a rencontrée

dans la roche, et qui semble avoir été une des bouches du cratère dont

le puits de verdure tout entier aurait été le foyer principal. On

s'explique plus difficilement la cause première des gigantesques

_macaroni_ (je ne puis les appeler autrement) qui se tordent sous les

voûtes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement,

en grand, les mêmes formes et les mêmes attitudes que les prétendues

herbes pétrifiées de la petite solfatare de l'étang des tartres. Les

gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de

pierres sont, dans les grottes de Tivoli, comme à la solfatare, des

pétrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux; mais,

comme elles sont percées, dans toute leur étendue, d'un tube intérieur

parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'effet

d'être le résultat d'un dégagement de gaz et de souffles impétueux

partant de l'abîme et se faisant des tuyaux de flûte de toutes ces

matières en fusion. Ce travail a pu être régulier d'abord comme le

crible ignivome de la solfatare; mais une convulsion subséquente de la

masse volcanique les a tordues, embrouillées et déjetées en tous sens,

avant qu'elles fussent entièrement refroidies. Voilà mon explication.

Prenez-la pour celle d'un rêveur et d'un ignorant; je n'y tiens pas;

mais elle a satisfait au besoin que j'éprouve toujours de me rendre

compte des bizarreries géologiques, bizarreries pures dans la solfatare

à fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mystères grandioses dans

la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille à Roquefavour.

De quelles scènes effroyables, de quelles dévorantes éjaculalions, de

quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements

affreux cette ravissante cavité de Tivoli a dû être le théâtre! Il me

semblait qu'elle devait son charme actuel à la pensée, j'allais presque

dire au souvenir évoqué en moi, des ténébreuses horreurs de sa formation

première. C'est là une ruine du passé autrement imposante que les débris

des temples et des aqueducs; mais les ruines de la nature ont encore sur

celles de nos oeuvres cette supériorité que le temps bâtit sur elles,

comme des monuments nouveaux, les merveilles de la végétation, les frais

édifices de la forme et de la couleur, les véritables temples de la vie.

Par cette caverne, un bras de l'Anio se précipite et roule, avec un

bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est chargé d'aplanir

et de creuser à son usage. A deux cents pieds plus haut, il traverse

tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines; mais, tout

au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coulée

volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher,

sur les débris de son couronnement détaché, qui gisent là dans un

désordre grandiose.

Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphée à la porte de

l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lâché

le ruban et s'était vivement aventurée sot une planche jetée au flanc du

sentier par-dessus le vide, et appuyée sur une faible saillie du grand

rocher. C'était une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait à

rien, ne tenait à rien, et présentait le plus épouvantable danger. Je

vis qu'en effet ma princesse était brave et affrontait le vertige avec

une surprenante tranquillité. Mais quoi! c'est une Anglaise, et je me

persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et

de volonté dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je

crois bien que, si elle était tombée, elle aurait pu se casser, mais

qu'on eût pu la raccommoder, et qu'elle eût été miss Medora comme

devant.

Néanmoins, mon premier mouvement fut une grande terreur et puis un accès

de colère irréfrénable. Je courus à elle, je la pris, très-rudement par

le bras et je l'entraînai sous la voûte de la caverne, où je la forçai

de s'asseoir, pour l'empêcher de recommencer quelque inutile expérience

de son courage insensé.

Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne où

coule un bras de rivière impétueuse, il faut vous représenter la large

ouverture de cette caverne, dont une moitié seulement sert de lit à la

course des eaux, cette moitié est nécessairement la plus creuse;

l'autre également pavée de grands feuillets ondulés et bosselés par les

soulèvements volcaniques, vous permet de monter, en tournant, jusque

vers l'ouverture supérieure par laquelle le flot s'engage sous la voûte.

Ainsi vous remontez, aisément et à couvert, la pente fortement inclinée

et tourmentée d'un cours d'eau qui forme une cascade devant vous, et

une autre cascade derrière vous. Cela m'expliquait la formidable basse

continue que, du temple de la Sibylle, nous entendions monter de

l'abîme invisible, tandis que la claire nappe argentée, qui léchait la

perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un

chant plus frais et plus élevé.

L'endroit où j'avais fait asseoir, bon gré mal gré, Medora, forme une

imposante et bizarre excavation, où pénètre, de l'issue supérieure

invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les voûtes de

la caverne où s'enroulent furieusement ces étranges formations minérales

dont je vous ai parlé ces prétendues plantes d'un monde antérieur

colossal, prennent là le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre

labouré de ces lourdes nuées moutonneuses qu'imitèrent les statuaires

italiens du XVIIe siècle, dans les _gloires_ dont ils entourèrent leurs

Madones ou leurs saints équestres. En sculpture, c'est fort laid et fort

bête; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne éclairé

d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et

insensés, c'est étrange au point d'être sublime; et, comme si la

matière, dans ses transformations successives, se plaisait à conserver

les apparences de couleur et de forme de ses premières opérations, on

peut très bien se figurer là, au lieu d'un fleuve d'eau qui descend, un

fleuve de lave qui monte, et, au lieu d'une voûte de rochers, une voûte

de lourdes vapeurs tordues et dispersées par les vents de l'enfer

volcanique.

Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque,

qu'à peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai complètement. Ma

main, crispée par l'émotion qu'elle m'avait causée, tenait pourtant

encore la sienne; mais c'était une sollicitude toute machinale, et

je restai pétrifié comme le ciel de la grotte, curieux d'abord de

comprendre à ma manière la scène étrange qui m'environnait, et puis

ravi, pénétré, transporté dans le rêve d'un monde inconnu, enchaîné

comme on l'est quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'on

éprouve, et que l'on n'a pas auprès de soi un être vraiment sympathique,

avec qui l'on puisse échanger le regard qui dit tout ce que l'on peut se

dire.

Je ne sais pas si son examen extatique dura une minute ou un quart

d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moi-même, je vis que je

tenais toujours la main de Medora, et qu'à force d'être comprimée dans

la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modèle de forme et de tissu,

était devenue bleuâtre. Je fus honteux de ma préoccupation, et, me

retournant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce

que je lui dis ni ce qu'elle me répondit. Le bruit du torrent roulant

devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre

voix; mais je fus frappé de l'expression froide et hautaine de ces

grands yeux d'un bleu sombre attachés sur les miens. Je ne pouvais

exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour

me faire comprendre. Elle sourit et se leva. Sa figure avait encore une

expression ironique et courroucée, du moins à ce qu'il me sembla. Elle

ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de

manière à la meurtrir, et, comme son regard se portait vers le torrent,

le mien s'y reporta aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir à

loisir ces belles choses; on se dit aussi qu'on sera peut-être empêché

d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possède.

J'étais resté tombé sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable

à la beauté, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus à mon

aise. Comment vous dire ma surprise, lorsqu'au bout d'un instant, je

sentis sur mon front, glacé par la vapeur du torrent, quelque chose de

doux et de chaud comme un baiser? Effaré, je retournai la tète, et je

vis, à l'attitude de Medora, que ce n'était pas une hallucination.

Un cri de surprise, de colère réelle et de plaisir stupide tout à fait

involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je

me reculai précipitamment, averti par ma conscience que tout élan de

joie et de reconnaissance serait un mensonge de la vanité ou de la

sensualité. La victoire eut peu de mérite: cette belle créature parlait

médiocrement à mes sens, et nullement à mon coeur. Je ne saurais

m'éprendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis défendu par la

certitude que son imagination seule s'est follement éprise de moi.

Eh quoi! pas même son imagination; je devrais dire son amour-propre, son

dépit de mon indifférence, sa puérile jalousie de jolie femme contre la

Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoqué

plus singulièrement encore en me baisant la main; mais, de sa part,

c'était l'action d'une servante qui croit, à tort, devoir s'humilier

devant une supériorité sociale, et cette caresse, naïvement servile,

m'avait donné envie de lui rendre la pareille pour rétablir la logique

des choses. Rien de semblable ne me fut suggéré par la provocation de

Medora.

C'était pourtant une provocation chaste à force d'être hardie. Je la

crois même aussi froide qu'exaltée, cette Anglaise à passions de parti

pris. Il n'y a place en elle, je l'ai senti à première vue, ni pour

l'amitié tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procède par coups de tête;

elle veut, ou vaincre ma résistance pour se moquer de moi ensuite, on se

persuader à elle-même qu'elle éprouve les émotions violentes d'un amour

irrésistible. Elle veut peut-être recommencer le roman d'amour de sa

tante Harriet, sauf à me mépriser le lendemain comme on méprise le

pauvre lord B***.

--Ah! grand merci! me disais-je. Je ne serai pas si faible que lui. Je

garderai ma liberté et ma fierté. Je ne deviendrai pas amoureux de

cette beauté dangereuse et décevante, à qui ses millions persuaderaient

bientôt qu'elle a le droit de m'avilir.

Je me disais tout cela, dégrisé de tout vin et de toute vanité, comme

vous voyez; et, malgré tout cela, j'étais tremblant de la tête aux

pieds, comme on l'est à la suite d'une commotion violente; car tout

appel à l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives

émotions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de

l'âme.

Sottement troublé, follement éperdu, j'entraînai Medora hors, de la

caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me

retrouver tout entier. A l'entrée de la grotte, nous vîmes lady Harriet

et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet savait son Tivoli par

coeur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la

fraîcheur, ce qui ne l'empêcha pas de m'en parler avec enthousiasme, en

phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour

dégoûter à jamais de l'expansion admirative.

Comme tout danger était franchi, à ce que nous assura le guide, je

feignis de vouloir aller au-devant de lord B***, qui n'arrivait pas, et

je me mis à courir, résolu à ne plus échanger un mot ni un regard avec

Medora. Je vis lord B*** beaucoup au-dessous de nous. Il nous avait

dépassés et devisait avec Tartaglia, trop familièrement sans doute au

gré de sa femme.

Pour les atteindre, je n'avais qu'à suivre le sentier qui s'enfonce en

long corridor, taillé de main d'homme dans la roche. Cette galerie,

percée de jours carrés comme des fenêtres, ne gâte rien dans le tableau.

Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne,

et, quand on la voit du dehors, ses ouvertures ombragées de lianes

ressemblent à une suite d'ermitages abandonnés et devenus inaccessibles.

Elle est propre et sèche dans toute son étendue; c'est là dedans qu'on

voudrait demeurer si on pouvait choisir son gîte à Tivoli. On nous a dit

que ce travail était beaucoup plus ancien que celui du général Miollis,

et qu'il avait été fait pour les plaisirs d'un pape amoureux des grottes

de Neptune.

J'allais sortir de ce défilé lorsqu'un frôlement de robe m'avertit que

j'étais suivi. Je fis la sottise de me retourner, et je vis Medora, pâle

et comme désespérée, qui courait littéralement après moi.

--Laissez-moi, lui dis-je résolument, vous êtes folle!

--Oui, je le sais, répondit-elle avec énergie; c'est même pour vous en

convaincre tout à fait que me voilà encore près de vous. Si vous trouvez

là quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumières et

tous ses amis de l'école de Rome....

--Vous me prenez pour un lâche ou pour un sot! Vous voyez donc bien

que vous étiez folle de vous confier à ce point à un homme que vous ne

connaissez pas.

--Si! je vous connais, s'écria-t-elle. Ce n'est pas votre méchanceté ni

votre indiscrétion que je crains; c'est votre fierté puritaine. Vous

savez que je vous aime, et moi, je sais que vous m'aimez; mais vous avez

peur de mes millions, et vous croiriez vous abaisser en faisant la

cour a une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'être le but des

ambitieux et l'effroi des hommes désintéresses. Je me suis dit que, le

jour où je me sentirais aimée pour moi-même par un homme délicat, je

l'aimerais aussi et le lui dirais sans détour. Vous êtes celui que

j'ai résolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps que vous

résistez à vos sentiments et que vous vous faites souffrir vous-même en

me tourmentant de votre prétendue antipathie. Finissons-en; dites-moi la

vérité, puisque je désire l'entendre, puisque je le veux.

J'espère, mon ami, que vous riez en vous représentant la figure ébahie

de votre serviteur. Je me sentis l'air si bête, que j'en fus honteux;

mais il me fut impossible de dire autre chose que ceci:

--En vérité!... je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais

pas amoureux de vous!

--Mais, à présent, vous le savez, s'écria-t-elle; vous le sentez, vous

ne vous en défendez plus? Est-ce là ce que vous voulez dire?

--Non, non! répondis-je avec effroi; je ne dis pas cela.

--Non? vous dites non? Alors je vous hais et vous méprise?

Elle était si belle, avec ses yeux secs enflammés, ses lèvres pâles et

cette sorte de puissance que donne la douleur ou l'indignation, que je

me sentis redevenir ivre. La beauté a un prestige contre lequel échouent

tous les raisonnements, et, en ce moment, celle de Medora réalisait tout

ce que peut rêver, tout ce qui peut faire battre _un coeur de jeune

homme_! car enfin, je suit homme, je suis jeune, et j'ai un coeur comme

un autre! Je la contemplais tout éperdu, et il me semblait qu'elle avait

raison d'être furieuse; que je n'étais qu'un sot, un poltron, un

butor, un petit esprit, un coeur glacé. Je ne pouvais lui répondre.

J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui

s'approchait.

--Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je.

Je suis trop troublé, je deviens fou; laissez-moi me remettre, me

recueillir, avant de vous répondre... Tenez, on vient, nous causerons

plus tard...

--Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos réflexions, et vous nous

quitterez sans me dire seulement adieu!

--De grâce, baissez la voix, votre tante... cet homme qui

l'accompagne...

--Que m'importe! s'écria-t-elle, comme décidée à tenter on effort

suprême pour vaincre ma résistance. Ma tante sait que je vous aime;

je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de

mourir!...

En disant ces derniers mots, elle pâlit. Ses yeux se voilèrent; il me

sembla qu'elle allait tomber évanouie; je la retins dans mes bras.

Sa belle tête se pencha sur mon épaule, sa chevelure de soie inonda,

enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tête et reflua vers mon

coeur; je ne sais ce que je lui dis; je ne sais si ma bouche rencontra

ses lèvres: ce fut un délire rapide comme l'éclair. Lady Harriet,

arrivant à l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas à faire

pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite,

seul, cette fois, et j'aurais été me cacher je ne sais au fond de quel

antre, si je n'eusse rencontré, au bas du sentier, lord B***, qui,

redevenu le plus sage de nous deux, m'arrêta au passage.

La Daniella, Vol. I. · 第 21 / 46 题