XI

Michel était parti le soir de la Saint-Martin, après avoir passé chez

les Picquey les bonnes fêtes de la Toussaint et du jour des Morts, où

les vieilles femmes vont à l’église, le visage invisible sous leur

«bénesse». Devant l’autel de la Vierge, pendant la messe que célébrait

l’abbé Danizous, voûté sous l’étole, traçant sur le calice des signes de

croix d’une main décharnée, Estelle, accroupie sur une chaise basse,

appelait le ciel au secours de son grand chagrin.

Depuis que son départ était décidé, Michel avait été meilleur pour elle,

s’asseyant souvent à son côté au fond de la barque, pêchant au parc des

coquillages dont il remplissait son panier. C’étaient tantôt des

clovisses, des claques, ou encore ces «couteaux» corsetés d’un long étui

gris strié de roux, qui ont leur puits foré dans la vase, soufflent des

bulles d’air par un trou carré, et dont on voit, pointe d’asperge,

émerger la tête. Par ces douces journées d’automne où le bassin éclaire

le pays, il faisait encore bon marcher dans l’eau tiède et plonger

jusqu’au coude son bras dans la boue pour en arracher, capturés dans le

trou obscur, ces couteaux dont pendait la longue queue translucide et

d’un jaune orange comme la mèche d’un briquet.

Estelle, sa culotte troussée, pataugeait avec Michel le long des

clôtures. De la tourmente qu’il venait de traverser, il gardait une

impression de fatigue qui se muait en un grand désir de repos.

Adolescente hâlée par l’été, Estelle devenait chaque jour plus belle;

mais aussi rétive et meurtrie, ne pouvant plus souffrir d’être

repoussée. Elle se cachait pour pleurer. L’arrière-saison les entraînant

d’un cours insensible vers l’inconnu, Michel sentait s’émouvoir dans le

gîte obscur de son cœur l’enfance assoupie, tant de choses vécues

ensemble, mêlées, partagées, en même temps que le troublait un regret

vague de ses duretés, et que l’étonnait cette source de douceur ouverte

dans son être.

Un matin, étendue sur le col de la pinasse, elle séchait au soleil ses

jambes pendantes. La journée était calme, le courant doux, et les

courbes de l’horizon fondaient ces belles couleurs argentées et bleues

sur lesquelles la lumière fait courir l’éclat de la vie. Michel, appuyé

au bordage, lavait dans la mer ses pieds englués de vase. Il venait de

marcher autour du parc, se cramponnant aux lattes, et une coquille

d’huître l’avait coupé; tout à coup, elle s’était redressée, les yeux

agrandis: elle venait de voir sa cheville rougie de sang.

Il s’était hissé dans la barque, et tout en protestant que ce n’était

rien, il l’avait laissée, agenouillée, appuyer contre elle le pied

blessé, le bander fort avec son mouchoir; et comme elle relevait la

tête, il avait vu, au fond de sa «bénesse», sa figure brune et dans ses

yeux tout ce qui parle au cœur des jeunes garçons.

Ce jour-là ils étaient restés un moment silencieux, assis sur le banc.

Une grande étoile de mer flottait, fleur dilatée et épanouie de l’eau

miroitante. Michel l’avait prise, rejetée, pêchée de nouveau; et elle

était restée entre eux, éclatante et charnue, couleur d’arbouse, peu à

peu rétractée dans sa lente agonie inerte.

Les grands travaux qui reprenaient avec l’automne ne leur permettaient

plus de vivre à l’écart; le triage, les flancs étroits de la pinasse

rapprochaient ces deux enfants, troublés par l’imminence de la

séparation, et le reproche étouffé d’Estelle atteignait cette fois le

cœur de Michel, assez bas pour qu’il en fût sourdement ému, le ramenant

vers les quinze années vécues ensemble, aérées du même vent salé et

adoucies en secret par cette tendresse méconnue, mouillée de l’éclat pur

des premières larmes, et qui lui inspirait un désir confus de faire la

paix.

Octobre avait été pluvieux, et les averses bourdonnaient souvent sur

l’abri monté à la hâte, la voile rabattue en deux pans sur l’épine

dorsale formée par le mât. L’embarcation se métamorphosait en une humble

tente, et ils s’y blottissaient, flottant des heures sous le

ruissellement qui les isolait du monde: longues attentes, dans la

tiédeur de leur haleine, de leurs jeunes corps enfouis sous les vieux

cirés, bercés par le clapotement de l’eau invisible, le cri des canards

et la basse sourde de l’océan.

Michel entendait vaguement Sylvain grommeler. L’homme leur tournait le

dos, assis sur le coffre, fouillant du regard le ciel et l’eau brouillés

par la pluie. La pensée de voir partir ce garçon vaillant et courageux,

au moment où il avait le plus besoin de son aide, le rendait furieux. Il

se fâchait entre ses dents, avec un effort physique pour étouffer ses

grossièretés, par crainte de celui qui se taisait,--couché dans le fond,

le visage taciturne et les yeux ouverts--sachant qu’on ne devait pas le

pousser à bout.

Le jour était loin où son fils Justin reviendrait du service, et encore

parlait-il de ne pas reprendre le travail des parcs, rebuté comme tant

d’autres par la vie peineuse, rêvant d’obtenir un poste tranquille. Car

les jeunes avaient tous envie maintenant d’être facteurs, cheminots ou

garde champêtre. «L’eau, disaient-ils, elle est trop froide.» Les filles

aussi devenaient réfractaires. Plus favorisés que beaucoup d’autres, qui

ne trouvaient plus d’aide dans la famille, et avaient dû laisser se

perdre des parcs magnifiques, en pleine production, Elvina et lui

avaient toujours accru leurs affaires, augmentant chaque année le nombre

des tuiles, s’enorgueillissant de quelques milliers d’huîtres de plus

dans leurs «claires» et de filets neufs dans leur voilerie. On disait de

lui qu’il ne se laisserait pas couper une main pour cinq mille francs.

Mais la femme s’alourdissait, geignait davantage, devenue casanière,

travaillée du désir sournois de faire «souquer» les autres à sa place.

Pour tous les deux, le départ de Michel était un coup rude; non

seulement perte d’argent, mais déconvenue, froissement de ne plus se

sentir indispensables, fureur de perdre une longue illusion féconde en

ces rêves illimités qu’inspirent les rapports du pauvre et du riche. Ils

avaient toujours nourri l’idée d’une récompense qui équivaudrait à une

fortune. Car les marins qui parlent chaque nuit de «faire un grand

coup», vivant dans l’espoir de tomber «en pleine mitraille de poissons»

et de hisser dans leur barque, dût-elle en couler, des filets gonflés et

grouillants, ont souvent la même fougue d’imagination que le prospecteur

qui fouillerait la terre de ses ongles pour déterrer une parcelle d’or.

Au fur et à mesure que les jours passaient, Sylvain harcelait Michel

plus durement, mais en sourdine, étant toujours celui qui mord par

derrière.

--Borde, borde, lui criait-il, lorsque le garçon, tenant l’écoute,

virait sous le vent.

Quand on pêchait, le filet n’était jamais posé comme il faut, que Michel

l’eût donné trop vite ou trop lentement, mis trop près de terre. S’il

fallait l’éveiller la nuit, c’étaient des bouffées de colère, parce que

les jeunes gens dorment comme un mort.

--Celui-là mange la soupe comme l’âne le son, se retenait-il à peine de

dire, lorsqu’il voyait devant Michel une assiette pleine. Car avec la

concupiscence du gain, sa meilleure jouissance était de griffer aux

places sensibles, entraîné par cette passion de tyrannie et d’injustice

qui avait peut-être éloigné son fils.

Le soir, dans la maison close, le même toit de tuiles cimenté de mousses

pourries abritait les époux grondant de colère, dérangés dans leurs

plans, furieux de perdre, et les deux adolescents isolés dans les

pudeurs muettes de l’amour. Estelle n’osait plus maintenant réclamer, se

plaindre, toute blessée encore par les brusqueries de son compagnon,

devenue plus craintive en même temps qu’il s’adoucissait. Elle le

fuyait. Il s’en étonnait, gauche et dérouté, comme l’est toujours

l’homme au cœur chaste devant la femme qui s’éveille, hier une amie,

parfois une esclave, aujourd’hui adversaire plus mystérieux que Diane

dans les bois.

Ainsi ce jour de départ qui avait semblé devoir ne jamais venir était

arrivé. Michel, ayant vu grossir le petit train, se rappela les soirs où

sa mère sur le quai l’avait embrassé. Aujourd’hui c’était lui qui s’en

allait. Un coin de ciel couleur de bruyère s’éteignait au loin, et le

crépuscule noyait rapidement les rouilles du sous-bois. «Tu reviendras!»

sanglotait Estelle haletante, debout sur le marchepied, tendant la tête

vers la portière. L’émotion lui arrachait enfin ce cri de l’amour que

les lèvres jeunes s’efforcent d’étouffer. Il avait regardé sur le quai

ce visage offert, aperçu près de l’horloge l’abbé Danizous, éternel

isolé dans sa robe noire; puis vu passer des taillis, des pins, reconnu

deux ou trois fois l’éclat de perle du bassin dont les bouffées d’air

lui jetaient aux lèvres un goût d’embrun.

Ce garçon sauvage, que les événements arrachaient à ce petit pays de

bois et de mer, sentait seulement le choc de son cœur. Les premières

stations dépassées, il regardait encore le ciel et les pins... il

regardait et son être s’emplissait d’une souffrance étrange, comme d’un

flot doux qui traînait des larmes. Que serait sa nouvelle vie? Sa mère

lui avait fait dire qu’il n’entrerait pas en pension, mais que le mari

de la sage-femme, caissier chez Maître Malleret, lui avait trouvé une

place dans la même étude. C’était ce qu’elle appelait le «mettre aux

affaires». Sa mère... chaque tour de roue le rapprochait d’elle. La

ville où elle vivait l’appelait à l’horizon, la ville grondante

d’activité et de foule où il découvrirait peut-être son père. Il y

arrivait avec le seul espoir de la retrouver, prêt à un grand effort

pour devenir le fils qu’elle souhaitait, ébloui aussi par ces vagues

idées d’honneurs, de fortune, et pressentant qu’il ne lui appartenait

pas de borner ses rêves.

Quand il changea de train à Facture, quelques lumières brillaient dans

la nuit plus dense. La locomotive puissante, immergée dans l’obscurité,

lui apparut monstrueuse au feu de ses phares. Un flot humain coulait sur

le quai. Il se laissa pousser, emporter. Le compartiment où paquets et

gens se pressaient lui donna soudain une sensation d’étouffement. Il

ouvrit la vitre, se pencha... Le vent mouillé fouettait ses cheveux. Et

dans cette hallucination, dans la soif qu’il éprouvait de goûter à une

autre vie, il sentait pourtant un refus intime, une sorte de

contradiction involontaire qui montait du fond de son être. Était-ce le

pressentiment de ce qui l’attendait, le débat sourd de ses instincts de

solitude et de liberté contre le monde où rien, hélas! n’était fait pour

lui?

* * * * *

Quand il se rappela plus tard l’arrivée à Bordeaux, Michel revoyait un

fiacre obscur roulant sur les quais, des tramways comme des bateaux

illuminés fendant les ténèbres, et des guirlandes de feux blancs et

rouges, étoilant fosse profonde, le fleuve encombré de masses noirâtres.

La sage-femme était venue le chercher à la gare. Dans le hall où

s’élargissait une rumeur de foule, il l’avait aperçue contre une

barrière. C’était une grande maigre, au teint jaune flétri par les

veilles. Elle semblait porter un uniforme. On les bousculait. Elle lui

avait dit:

--Tu n’as pas d’autre bagage... Ah! une bourriche d’huîtres. Je viendrai

la chercher demain.

Puis, dans la voiture:

--Tu ne t’es pas trompé? Ta mère avait peur que tu ne saches pas changer

de train.

Il regardait, à travers la vitre, passer des réverbères éclaboussant de

lumière les pavés gras. Ses yeux devinaient la coulée de l’eau. C’était

de ce côté une impression de fête magique, de féerie. Mais il apercevait

aussi un coin de ville écrasant, fermé, avec de hautes maisons où

quelques cabarets ouvraient des trous d’or. Il ne s’était pas représenté

un si grand entassement de pierres. Il se penchait vers cette sorte

d’abîme nocturne, non point effrayé mais un peu grisé, avec un

élancement profond de l’âme vers la vie qui dépasse tellement en mystère

et en puissance ces idées qu’on a dans l’esprit.

La voiture avait tourné dans une rue noire, coupant l’alignement de la

façade; les lanternes éclairèrent un trottoir étroit, et sous la figure

sculptée dans une embrasure, une vieille porte cintrée, maculée de boue.

Il y avait à côté une fruiterie, avec une arrière-boutique où des gens

dînaient. Ils avaient suivi un corridor enténébré, traversé une cour,

monté un escalier de pierre, puis un plus petit, en bois, resserré entre

une porte et le mur blanchi.

--Te voilà chez toi.

La bougie qu’ils avaient trouvée au pied de l’escalier fit apparaître

une petite chambre irrégulière, crépie à la chaux, au plafond en pente,

donnant par deux fenêtres plus larges que hautes sur la cour obscure

comme un puits; d’autres fenêtres s’ouvraient au-dessous, sur l’autre

face; on voyait des linges séchant sur des ficelles; une femme en

camisole repassait, pesant sur son fer, au bout d’une table couverte

d’une nappe grise.

Mais, entre les toits, un coin de ciel plein d’étoiles était suspendu.

Mme Chautard lui avait appris que son logement se trouvait dans la même

maison, au deuxième étage, et l’avait amené dîner. Il était remonté très

vite. Cette petite chambre, avec le lit de fer étroit et dur, ne lui

déplaisait pas. Il se voyait libre. Il se sentait étourdi, plutôt

heureux, assailli d’idées et de désirs.

--Si seulement, songeait-il, je pouvais savoir qui je suis. Après je ne

penserais plus à cela, je travaillerais.

Il était resté un moment assis sur le lit, à moitié dévêtu, les jambes

pendantes; puis il s’allongea, souffla sa bougie. Mais il continuait de

voir ces apparitions de maisons, ces toitures découpées, si hautes,

toute cette ville allumée, brillante de perles lumineuses, qui devenait

dans sa somnolence une vision presque fantastique.

Il s’éveilla à plusieurs reprises, regarda sa montre. Cette nuit ne

finissait pas. Des impressions trop vives l’enfiévraient, comme il

arrive dans l’extrême fatigue ou lorsque les nerfs ont reçu un choc. Il

aurait voulu commencer quelque chose immédiatement, étudier, sortir.

Tout le temps perdu lui était à charge, ces six mois pendant lesquels,

le travail fini, il allait s’étendre dans les bois sans ouvrir un livre,

parce que son chagrin le nourrissait, et aussi ces rêves qui vous

viennent dans les moments où l’on est seul, couché sur la terre.

Rien ne bougeait dans la maison. Quelque chose l’obsédait vaguement qui

était le bruit de la mer et celui des pins. Ah! s’il avait pu

s’endormir! Seul! Seul! Où était sa mère? C’était maintenant qu’elle lui

manquait; il lui avait fallu ce temps pour sentir, avec cette force qui

monte du dedans, combien il l’avait cherchée à la gare, sans qu’il

l’attendît, prévenu d’ailleurs qu’elle ne viendrait pas, mais ne pouvant

empêcher ses yeux de fouiller la foule.

--C’est de ma faute! se disait-il.

Il la revoyait, si douce, d’une grâce ravissante, cherchant à le

distraire et à l’apaiser. Et lui, obstiné, ne voulait rien entendre! Il

pouvait bien souffrir maintenant! La honte d’avoir un tel fils la tenait

cachée. O misère! Sa mère, Estelle, l’abbé Danizous, tous ceux qui

essayaient de lui venir en aide, il n’avait cessé de les rejeter. De

quoi se plaignait-il? C’était lui qu’il accusait d’injustice et

d’ingratitude. Et dans ces imaginations de la nuit qui grossissent les

fautes, exaspèrent le regret et le chagrin, son endurcissement intérieur

lui semblait horrible. Sa vie passée, tant de rancune et de révolte,

tout cela revenait, lui apparaissait comme s’il n’y avait rien d’autre

dans son âme.

Minuit avait sonné sans que la torpeur le prît tout entier. Il faisait

noir, et dans cette obscurité dense, étouffée, baignaient des choses que

ses yeux ne reconnaissaient pas. Les deux fenêtres se découpaient,

bleues, et il se retournait contre le mur. Ah! ne plus penser, se

trouver transporté en plein lendemain par une longue plongée dans la

nuit! Mais la volonté même de dormir, aux heures d’excitation cérébrale,

détruit le sommeil.

Ce qu’il voyait, c’était la cabane, le jour où Laure appuyait sa tête

aux planches; elle pleurait, clouée à cette place, et il l’insultait. Ce

soir-là, quand il était revenu après s’être sauvé dans le bois, les uns

et les autres lui avaient dit: «Ta mère t’a cherché.» Lui-même l’avait

vue courir, entendait ses cris et s’était caché. Il lui en voulait; mais

sait-on jamais ce qu’on sent après, lorsque cet être qui se coule en

vous dans la colère, étranger terrible, fait place à un autre qui

s’effraie, se désole, et voudrait payer les offenses de cet infini qu’on

a dans le cœur. Puis après, ce regret attaché à soi, lancinant, cruel;

cette impression d’isolement; la détresse qui suit le grand coup porté,

sans mesure, à l’affection qui pourrait ne plus être tout à fait la

même. Michel se retournait sur cette souffrance. Malgré la misère dont

elle avait comblé sa vie, honte, sarcasmes, angoisses intolérables,

désir irrité de sa présence continue et de sa tendresse, elle restait

pour lui sa mère, celle dont l’opinion comptait à ses yeux, pour

laquelle il eût aimé prendre dans le monde les revanches mystérieuses de

l’intelligence.

Michel s’était redressé et avait allumé sa bougie. Tout à l’heure,

impatient de franchir l’espace noir et vide qui le séparait du

lendemain, il se retrouvait prêt à vivre l’instant même, à se sauver

seul.

Cette petite chambre sous les toits, il serait bien pour y travailler.

Le souvenir lui vint de tant d’autres garçons dont parlent les livres,

qui ont débuté pauvres, sans appui, durement traités par la vie et qui

avaient vaincu. Lui aussi, en cette première nuit au milieu de la ruche

humaine, engourdie dans ses alvéoles, se faisait le grand serment dont

le souvenir mettait encore, dans les yeux usés de Michelet chargé d’ans

et de travaux, des larmes sacrées.

Il s’était levé, avait ouvert sa valise, et en même temps qu’il

bouleversait parmi ses hardes les quelques volumes que lui avait donnés

l’abbé Danizous, le sentiment qu’une grande force de joie était dans ces

livres l’enveloppa comme une flamme.

Longtemps, cette nuit-là, il avait veillé, le coude enfoncé dans

l’oreiller, et comme il tournait les pages d’un recueil de vers, un

chant merveilleux envahit ce cœur que le ciel et l’océan avaient ouvert

aux voix intérieures. Les syllabes magiques enchantaient son insomnie

d’adolescent, baignant ses yeux d’une émotion qui n’est pas du monde,

comme furent si souvent ravis à eux-mêmes tant de jeunes hommes, qui se

délivrent et se purifient d’une morne existence au souffle d’une vie

supérieure.

Je n’emporte avec moi sur la mer sans retour

Qu’une rose cueillie à notre long amour,

J’ai tout quitté...

Jamais il n’avait entendu ce début violent, aéré, suggérant tout de

suite l’impression de houle, de grand vent marin et l’arrachement du

départ, et voici que naissaient d’autres thèmes, le chant d’amour ardent

et mouvementé, auquel un autre succédait, mélancolique, qui éveillait

l’image de la maison laissée et la nostalgie du toit qui s’efface. Il se

recueillit un moment puis tourna la page. C’était maintenant une forêt

tout imprégnée d’aube, avec le chuchotement de l’air dans les feuilles

et le murmure de l’eau coulant sur la mousse. Où est-il? Quelle vision

de sous-bois printanier a envahi soudain la petite chambre? Le pastour

joue sur son roseau un air triste et pur. C’est un limpide chant d’amour

qui s’élève. Qu’il est doux d’aimer près d’une fontaine! Des nymphes

glissent sous les feuilles. La forêt mystérieuse respire au loin. Tout

concourt à éveiller des impressions fraîches comme la source qui court

dans les fleurs. O poésie, jeunesse du monde!

La bougie consumée avait eu deux ou trois sursauts d’agonie, noircissant

le fond du chandelier.

Les carrioles des laitiers commençaient de rouler dans les rues vides;

les quais voyaient passer dans le petit jour les tramways d’ouvriers

épaissis par derrière de grappes humaines. Les étoiles pâlissaient dans

le coin du ciel qu’encadraient les toits. Le livre avait glissé contre

le mur et Michel renversé dormait, la bouche entr’ouverte, le bras

étendu sur le drap qui sculptait son corps allongé.

* * * * *

Elle n’avait pas osé venir à la gare. Mais elle était montée dans la

chambre le lendemain matin. Il dormait encore, les épaules hors du drap,

les fenêtres ouvertes à cause de cette sensation d’étouffement que lui

donnait la ville. Sa valise débordait de vêtements jetés sur le parquet,

de livres épars.

Laure s’était assise sur une chaise et le regardait, écoutait son

souffle. C’était la première fois qu’elle voyait son enfant dormir! Il

avait lu dans son lit, la bougie n’était plus qu’une larme de cire

écrasée, et maintenant il se reposait.

Comme il dormait bien! Elle voyait enfin desserrées ses lèvres gonflées

de vie; et sous les cheveux en désordre, ce qui baignait le haut du

visage, c’était la paix, mystère des paupières closes, de l’ombre des

cils sur un masque jeune.

Il était dix heures quand Michel ouvrit les yeux, les referma, s’éveilla

enfin. Était-ce encore un rêve ou la voyait-il, assise près du lit, le

visage tourné vers son réveil? Elle avait ôté son chapeau. Ses cheveux

étaient pleins de soleil.

Il se soulevait:

--Quelle heure est-il?

--Tu as bien dormi.

Elle riait et l’embrassait à la fois, rapprochait sa chaise. Il

regardait sa figure allongée et brune, ses yeux, son sourire; le grand

jour entrait dans la chambre, et tout lui semblait si différent, baigné

de joie, la cheminée éclairée par ce gros bouquet de dahlias orange

qu’elle avait planté dans un vase de cuivre reluisant. Il y avait une

glace encadrée de bois qui le reflétait.

La gaieté entrée dans la mansarde, c’était encore ce petit chapeau

fleuri d’une rose au coin de la table; et, sur une chaise, la longue

veste doublée de soie claire. Elle voyait qu’il était content et disait

de ces choses qui semblent des riens--bulles légères sur cette

impression de bonheur où le cœur baigne, s’ouvre peu à peu. Il aurait

fallu ne plus se souvenir, arrêter le temps.

Elle lui prit la main.

--Tu n’as pas déjeuné?

--Ne vous inquiétez pas.

--Qu’est-ce que tu veux? Je vais aller te chercher du pain.

Et comme il la retenait, n’avouant pas qu’il mourait de faim:

--Si, si, je remonte dans une minute. Cela me fait plaisir.

Elle reparut avec un plateau, le posa sur le lit. Il fallut que Michel

la laissât verser elle-même le lait, le café, beurrer les tartines; et

elle s’agitait, cherchant des commodités, des raffinements, toute animée

par la fugitive douceur d’être une mère qui gâte son enfant.

Tout à coup, sans la regarder, il lui avait dit:

--Je ne voudrais pas vous faire de la peine...

Sa voix était changée et il parlait avec une grande douceur.

Elle avait compris et tournait vers lui des yeux suppliants.

--Oh! pas aujourd’hui.

Michel baissait encore la voix:

--Dites-moi seulement si mon père est dans cette ville. C’est pour que

je sache si je peux le voir, le rencontrer...

Il répétait:

--Je ne vous demanderai plus rien ensuite.

Elle s’était promis de ne pas répondre, mais ces pauvres choses, cette

plainte poignante lui allaient au cœur. Le silence était si profond que

l’un et l’autre semblaient écouter, attendre. Mon Dieu! Pourquoi ne

saurait-il pas? Il fallait finir.

Elle pensait: «Il ne peut pas _le_ regretter. Il ne l’a pas connu. Tout

cela n’est qu’imagination...» Mais une sorte de crainte la retenait, le

sentiment vague qu’on ne sait jamais tout à fait ce qui se passe dans

une autre âme.

--Michel, écoute... J’aurais préféré attendre encore. Ce sont des choses

dures pour une femme. Mais je vois bien que tu ne peux pas rester dans

cette inquiétude...

Il s’était redressé, retenait son souffle.

--Il est mort... murmura-t-elle, envahie d’une chaleur soudaine, et tu

étais encore tout petit. Mieux vaut ne plus regarder en arrière, être

courageux. On ne peut rien défaire de ce qui est fait!

Il avait mis la main sur son bras:

--Ce n’est pas vrai...

--Michel, je te jure.

Il sentait qu’elle ne le trompait plus; une émotion inconnue dilatait

ses yeux, un gémissement trembla dans sa gorge. La mort venait à son

tour d’entrer dans la chambre, et il regardait, les prunelles fixes;

puis il se laissa tomber, le visage dans l’oreiller.

Longtemps il resta ainsi accablé, les yeux mi-clos. Laure se lamentait:

--C’est moi qui suis la plus malheureuse.

Elle était assise à côté du lit, triste, abattue, ne comprenant pas,

ayant assoupi sa conscience depuis si longtemps avec les excuses qu’elle

s’était données. Il avait commencé de lui parler: des mots sans suite,

incohérents, rien que la plainte qu’il avait dans l’âme:

--J’aurais voulu le voir une fois!

Quelque chose avait passé dans sa vie, lui laissant une sensation

infinie de vide et de froid. Puis ses profonds soupirs s’espacèrent, et

il n’y eut plus dans la mansarde que le chuchotement d’une femme berçant

son grand fils.

* * * * *

L’étude se trouvait dans une rue triste, non loin de la cathédrale, au

rez-de-chaussée d’un vieil hôtel rongé par l’humidité. Il y avait sous

la voûte de longues traînées noires. Quelques fusains s’étiolaient dans

la cour pavée, d’une mélancolie de cloître.

Une salle basse et enfumée, tapissée de cartons verts, bariolée

d’affiches, avec des banquettes de crin crevées, et deux grandes tables

surchargées d’un fouillis inextricable d’actes, de dossiers, bouleversé

à tout moment sans que personne semblât capable de rien retrouver, telle

apparaissait l’étude de Maître Malleret dans laquelle Michel s’était

trouvé transporté, passant de l’air libre et vierge de l’océan à

l’atmosphère la plus renfermée.

On lui avait assigné sa place près d’une fenêtre. Il avait cru d’abord

suffoquer. Un poêle brûlait, chauffé à blanc, qu’attisait à tout moment

un vieux clerc pâli sur les écritures, d’une santé aussi délabrée que sa

jaquette et qui redoutait les courants d’air. Quant à M. Chautard, un

homme flasque, qui avait des poches sous les yeux, on l’apercevait à

travers des vitres, cloîtré dans une sorte de cage en verre, où une

table maculée et un coffre-fort rétrécissaient tellement l’espace libre

qu’une seule personne avec lui pouvait trouver place.

Quand le caissier avait parlé de Michel à Maître Malleret, il lui avait

dit:

--C’est un enfant naturel dont je me suis chargé.

--Borduron le mettra au courant, avait décidé le notaire.

Huit jours s’étaient écoulés. Michel s’installait maintenant sans que

personne prît la peine de le remarquer. Toute cette première semaine, il

avait beaucoup souffert d’être emprisonné. On le voyait bâiller, étirer

ses bras. Le monde lui paraissait au fond de cette cave misérable et

morne, couleur de poussière.

Il entrait avec les autres, tirait un livre de sa poche, et le glissait

sous les papiers. Cette fièvre de lecture qui l’avait envahi la nuit de

son arrivée le sauvait de l’écœurement. Tout lui était bon, sciences,

histoire, philosophie. Sa journée finie, il s’arrêtait près de la

Faculté, à l’étalage d’un bouquiniste, fouillait dans le tas.

Aussi arrivait-il à l’étude, taciturne, les poches gonflées, expédiait

au plus vite quelques obscurs travaux de copie et lisait du matin au

soir. Ces volumes dévorés dans sa petite chambre solitaire, ou au fond

de la salle morne, avec la préoccupation un peu enfiévrée d’une revanche

encore inconnue, prenaient de tout cela quelque chose d’intense et de

presque sombre. Il était un garçon de quinze ans différent des autres,

isolé, en quête de ces merveilleuses maisons de refuge que l’imagination

crée au-dessus du monde.

Les entrées brusques de Maître Malleret, vrais coups de théâtre,

provoquaient parfois un saisissement, changeant soudain en statues de

pierre deux jeunes clercs, dont la principale occupation était de cacher

la canne du caissier et de glisser du buvard dans les encriers. Le

notaire était un petit vieux court et gros, aux bajoues violettes. Il

avait des accès de fureur dont les contre-coups secouaient un moment

l’étude. La dactylographe, une demoiselle entre deux âges, voûtée, l’air

morose, et très assidue, jetait des regards de biche aux abois.

Ces sortes de crises portaient à son comble l’effervescence du premier

clerc, dégingandé, les cheveux soulevés par l’agitation, que la basoche

disait à moitié fou, parce qu’il faisait des barricades de registres

autour de sa place, et perdait ses lunettes d’or dix fois par jour dans

le fouillis affreux des papiers. Mais il y avait des après-midi entiers

où le notaire ne paraissait pas. La porte rembourrée demeurait ouverte

sur son cabinet. Ces jours-là, le public, représenté en général par des

gens assez râpés, humbles de manières, et par des dames qui poussaient

de profonds soupirs, languissait en vain sur les banquettes. Les clercs

grignotaient en paix, à quatre heures, du chocolat et des petits pains

dont les miettes tombaient sur les paperasses. M. Chautard, dans sa

guérite de verre, dépliait un journal, le lisant avec la gravité qui

donnait à toutes ses occupations un air d’importance extraordinaire. La

somnolence de l’étude n’était troublée que par le ronflement du poêle,

la chute d’un registre et les allées et venues de quelque client, rongé

d’ennui, qui errait dans l’espace libre laissé au public, n’ayant rien

d’autre pour tromper son impatience que la lecture du tableau des

huissiers ou des affiches de toutes couleurs.

Michel, lui, avide de s’instruire, n’avait d’yeux que pour le livre

acheté la veille. Le bouquiniste, debout sur la porte de sa boutique,

enveloppé dans sa houppelande, le connaissait bien. Il trafiquait pour

quelques sous, changeait, revendait. Au soir de ces journées

raccourcies, où la ville s’allumait de bonne heure, il commençait

parfois de lire contre un réverbère, bousculé par le double flot des

passants.

* * * * *

Les journées de dimanche étaient pour Michel à la fois les meilleures et

les plus tristes. Lorsqu’il sortait, hébété d’avoir lu longtemps dans sa

chambre, à moitié couché sur le lit défait, la somnolence des quais

déserts et le fourmillement de vie sur les grandes places l’accablaient

d’un malaise coupé de brusques détresses. Il passait devant des cabarets

pleins de filles et de matelots. Le soir semblait déjà loin où il était

entré, triste à mourir, et avait bu du vin bleu à une table au fond d’un

petit bar empesté de fumée; un mousse, assis près du perchoir où un

perroquet dormait, enchaîné, étirait avec fougue un accordéon. Il

sentait sa tête tourner. Une brune osseuse, qui portait à ses oreilles

de grands anneaux d’or, s’était assise à son côté, débraillée, en

corsage mauve; et comme il voyait tout près son visage ravagé de

maigreur, avec un œil poché, jaune et bleu, sous les cheveux gras et la

grimace affreuse des lèvres, il s’était sauvé ivre de dégoût en même

temps que la patronne faisait jeter sur le trottoir un grand nègre

saoul.

Combien lépreuses apparaissaient les ruelles ouvrant sur le quai, où un

cadavre de chat souillé gisait parfois au bord d’un trottoir. En ces

journées d’un hiver doux, mouillées de pluies impalpables comme des

fumées, le port seul l’attirait, avec ses quais encombrés de fûts

cachetés, ses amoncellements de caisses sous des bâches grises, et les

coques massives des navires. Il restait parfois assis sur quelque ballot

des heures entières, regardant les ponts, la mâture, imprimant dans son

esprit les moindres détails. C’était si beau, ces masses énormes, et la

trépidation du départ, quand des figures serrées se penchent sur les

bastingages, et que l’espace s’élargit entre le quai et le paquebot qui

s’en détache.

Lorsqu’un spectacle soulevait ainsi ses puissances de rêve et d’émotion,

il se sentait gonflé du bonheur de vivre. Mais il y avait tant d’autres

jours où l’étouffait l’atmosphère de la grande ville, et tout alors lui

paraissait laid et resserré, les façades noires, aux balcons rouillés,

avec les rapiéçages en couleur de leurs devantures; le fleuve jaune qui

lui semblait si étroit, quand il revoyait dans sa pensée le grand bassin

pur, aveuglant de lumière, dans sa ceinture de bois et de sables roses.

Ah! l’heureux temps que celui où il vivait loin de ces hautes maisons

sans verdure, encrassées par le temps et par les fumées; loin de ces

foules affairées où il était plus seul que dans les bois, parce que les

voix mystérieuses du vent et de la mer ne lui parlaient plus. Un jour de

tempête, comme il avait vu dans la rade deux ou trois goélands chassés

par le mauvais temps, tournoyant autour d’une bouée rouge, pèlerins

égarés des routes du ciel, un flot de larmes l’avait suffoqué.

Jusqu’à l’heure du dîner, en ces fins d’après-midi où coulent dans les

rues les foules du dimanche, traînant la secrète déception d’une journée

morne et pourtant trop brève, Michel errait dans cette ville qu’il ne

découvrait que peu à peu, avec le sentiment que le monde laid et

grouillant lui était hostile. Il y avait une grande place qu’il aimait,

jonchée de gros pigeons familiers; des allées d’arbres qui bordaient une

terrasse immense fermée de balustres, où s’allumaient le soir deux

phares; et là-bas, plongeant dans le fleuve ses pattes trapues, le pont

découpé sur un fond d’air et de coteaux bleus, sous lequel s’abattait le

mât des gabarres, à l’heure où le mascaret entraîne en amont une lourde

flottille.

Deux ou trois fois, il avait traversé le fleuve pour voir les chantiers

de construction navale, émerveillé devant ces masses énormes, encadrées

d’étais et de béquilles comme des cathédrales.

Un dimanche de février, il avait ainsi erré depuis le déjeuner. C’était

une de ces chaudes journées où brûle un printemps hâtif. Le soleil

répandait une lumière louche. Michel avait ôté sa veste et marché, tête

nue, en gros tricot beige, ses chaussures grises de poussière. A cinq

heures, le ciel se couvrit. Un grondement d’orage effraya la foule qui

se ruait vers les tramways.

Michel se trouvait au coin d’une grande place, forum étincelant de la

cité, où débouchent les principaux cours. Les affiches, sous la

colonnade du Grand Théâtre, annonçaient _Lakmé_, et la matinée venant de

finir, une nappe humaine envahissait le péristyle, couvrait les longues

marches majestueuses. Le Bordeaux riche, fêté, débordait le temple

dressé au cœur de la ville, élevant au bord du toit des statues de

Muses; et c’était une confusion de toutes les classes, cohue qui

entraînait pêle-mêle les patriciennes du grand négoce et le demi-monde,

un instant confondus, dans cette houle qui poussait peu à peu ses vagues

sur le grand espace noir de voitures.

Michel avait traversé la place, frayant avec peine son passage, et

s’était embusqué près d’une colonne. Des femmes s’écrasaient,

enveloppées de fourrures et de longs manteaux. Il entendait couler la

rumeur de fête, les portières claquer et le défilé des automobiles

emportant les couples.

On maugréait autour de Michel. Une petite blonde, aux cheveux mousseux,

coiffée d’un turban, le cou niché dans un renard blanc, s’était réfugiée

contre son épaule. Il y avait une dame revêche houspillée par des

étudiants:

--Dites donc, vous...

--Sauvages!

C’est alors qu’il eut cette secousse, se haussa soudain, puis fonça dans

la foule presque immobile.

Laure n’avait pas vu sa haute tête se faufiler entre les chapeaux;

lui-même n’était pas sûr de l’avoir reconnue, croyait l’apercevoir, ne

la découvrait plus; et ce fut au milieu des marches, alors qu’il

désespérait de la rejoindre qu’un remous les jeta tout près l’un de

l’autre, seulement séparés par quelques épaules.

Elle avait un petit chapeau qui couvrait son front, une fourrure fleurie

d’un camélia rouge qui cachait le bas de son visage. Elle le regardait,

il vit une expression indicible passer dans ses yeux, puis elle se

ressaisit, détourna la tête.

Après, il n’eut plus conscience de rien et se retrouva sur le trottoir,

devant la terrasse d’un café. Le vent chaud dispersait la foule. Mais

tout avait disparu pour lui, et il allait comme un automate, incapable

de se reconnaître dans cette souffrance trop forte brusquement soulevée

au fond de son être.

Quelques gouttes d’eau commençaient de tomber lorsqu’il aperçut la

cathédrale. Un éclair l’illumina, châsse gigantesque découpant sur le

ciel violacé d’orage ses tours et ses aiguilles. Mais ce ne fut pas la

pluie soudain déchaînée qui le poussa jusque sous le porche. Sans doute

était-ce l’Église-mère qui l’avait de loin attiré, sans qu’il le sût,

grande forêt de pierre où il cherchait parfois un refuge, avide du

silence mystérieux où le cœur se défait dans l’ombre.

La porte était ouverte. Il entra. La nef baignait dans une lumière d’or

pâle et il entendit des chants, des grondements d’orgues qui se

fondirent dans une plainte déchirante comme une voix humaine. Mais il

tourna dans un couloir sombre qui bordait le chœur, longea des chapelles

enténébrées et s’assit dans un coin désert contre un pilier.

Alors une impression presque douce l’enveloppa, l’apaisement d’avoir

trouvé un refuge. Il ne priait pas--si ce n’est prier que de laisser

devant la présence invisible saigner sa blessure. La colère même ne se

reformait pas tout de suite. C’était si profond, cette détresse, ce

sentiment d’être rejeté par quelque chose de plus fort que tout son

amour. Cette fois, il lui semblait que l’affront lui avait été jeté en

plein visage, à la face de la ville entière, et que la foule pressée sur

les marches l’avait vu à son pilori.

Les chants se perdaient dans le lointain de la nef cachée, affaiblis,

comme le murmure de la forêt quand le vent souffle sans force dans le

pignada. Michel se rencogna, regarda l’étincelle d’une lampe dans une

chapelle. Il entrevoyait vaguement un confessionnal, des statues de

saints. Sa colère montait, terrible, séchant les larmes dans son cœur.

Ah! qu’il avait eu tort de venir dans cette ville, où il sentait sa mère

partout présente, ne pouvant s’empêcher de penser à elle, de la chercher

sans même en avoir conscience. Car il ne s’était embusqué sous ce

péristyle que dans l’espoir de la découvrir. Pourquoi s’était-il offert

à l’avanie? Ne savait-il pas qu’elle le reniait? Une tempête obscure

passa dans son âme. Il se méprisait.

Il se revit, un soir qu’elle était venue l’embrasser, descendant en hâte

l’escalier. Il voulait la suivre. S’il avait su seulement où elle

habitait, c’eût été pour lui, dans le désert de la grande ville, un

point d’appui secret, source de chaleur, foyer invisible auprès duquel

il aurait rôdé, comme il l’avait fait autour du petit hôtel. Il avait

marché derrière elle dans une rue noire, traversé un cours, longé la

grille du Jardin Public. Mais un tramway avait surgi... Elle était

montée; et il avait couru comme un fou derrière la grande voiture

illuminée, avec un cri rauque au fond de la poitrine, s’en rapprochant à

chaque arrêt, pour la perdre peu à peu de vue, distancé et à bout de

souffle.

L’orgue s’était tu, une ombre solennelle tombait des voûtes, et Michel

pleura. La vie l’avait trop blessé. Il se mourait du besoin de Dieu.

Mais, comme la nuit de son arrivée, il sentit un regard intérieur qui

descendait dans sa conscience, découvrant une haine qui lui faisait

peur. «Pardonne», lui avait dit l’abbé Danizous, et il réentendait cette

voix pénétrante, contre laquelle toutes les forces de sa nature

s’étaient révoltées. On ne pouvait pas lui demander cela. Était-ce sa

faute? Il regarda d’un côté, de l’autre, se rapprocha d’un autel obscur.

Le sentiment de Dieu le poussait aux pieds du Christ invisible. Un

moment, il courba la tête et faillit tomber à genoux. Mais des pas

sonnaient sur les dalles, il buta contre une clôture, hésita encore et

s’en alla dans l’obscurité.

Le lendemain soir, comme Michel montait l’escalier, Mme Chautard qui le

guettait l’arrêta au second palier.

--Écoute, dit-elle--et il vit qu’elle jetait un regard rapide pour

s’assurer que personne ne les surveillait,--j’ai oublié de te dire que

si tu rencontres ta mère dans la rue, mieux vaut avoir l’air de ne pas

la connaître.

Il avait pâli. Depuis cinq mois qu’il vivait à sa table, ne se montrant

qu’à l’heure des repas, il avait opposé au regard perçant de la

sage-femme un masque muet. Il entrait, mangeait, s’en allait. Dans son

visage fermé, largement taillé, les yeux gris-vert semblaient ne rien

voir, tantôt sérieux, tantôt baignés d’une sorte de rêve.

«C’est un garçon qui n’a pas reçu d’éducation,» observait M. Chautard,

les pieds dans ses pantoufles, qui buvait lentement sa tasse de café,

après le repas, et s’endormait sur sa collection de timbres-poste.

Comme sa femme s’absentait souvent, retenue auprès de ses clientes pour

des périodes de trois ou quatre semaines, le caissier et Michel

restaient le plus souvent tête à tête, servis tant bien que mal par une

jeune bonne ébouriffée, qui brassait la vaisselle avec fracas, et

cachait au fond du buffet, dans une vieille boîte rongée de rouille, une

correspondance amoureuse.

Ce soir-là, précisément, appelée d’urgence, la sage-femme allait partir

et tenait son sac à la main.

--Qu’est-ce que cela te fait? reprit-elle...

Elle avait un physique ingrat, le nez pointu et la voix sèche, comme les

femmes qui n’ont jamais dû avoir de jeunesse, et se vengent de cette

disgrâce par l’âpreté de leur caractère. C’était une personne

autoritaire, habituée à morigéner, qui n’entrait pas dans une maison

sans en prendre le gouvernement, soumettant à ses lois le mari résigné,

le nouveau-né qu’elle laissait crier, forte du sentiment de son

importance, et redoutée des domestiques partout ligués contre son

pouvoir.

La fenêtre de l’escalier éclairait d’en haut cette explication

improvisée, presque au seuil de la porte ouverte. Michel comprenait bien

que sa mère était venue et avait donné des instructions; alors il aurait

dû se taire, ne pas s’abaisser; mais l’ardeur de sentiments qui brûlait

en lui était la plus forte.

--Elle vous a raconté... interrogea-t-il.

Et il fit un pas, le regard mauvais.

--De quoi a-t-elle peur? Il ne fallait pas me faire venir pour ensuite

me tourner la tête. C’est une lâcheté!

--Vous lui direz, reprit-il avec une sourde fureur, en frappant la rampe

de son poing fermé, que j’en ai assez.

--Tais-toi, mauvais sujet.

Elle essayait de l’entraîner dans le couloir, mais il se débattit, la

bouscula et dégringola l’escalier. En vérité, il ne savait pas ce qu’il

allait faire, mais cette femme qui avait trempé avec sa mère dans tous

les mensonges, cet intérieur sans air et sans âme lui soulevaient le

cœur de dégoût.

«Il fera un jour quelque esclandre,» prophétisa Mme Chautard, qui

mettait vivement son mari au courant de la situation. Et elle se

glorifiait d’avoir vu juste, ayant relégué depuis longtemps Michel dans

la catégorie des mauvaises têtes, comme il y en a tant, soupirait-elle,

parmi ces enfants naturels qui sont presque tous vicieux et tarés.

Michel s’était sauvé sur le quai. La nuit était déjà d’un bleu sombre et

pur, les hangars fermés, et il se glissait entre des caisses amoncelées,

des balles de laine exhalant une odeur de suint. Toutes les grues

étaient arrêtées, échafauds sinistres. Quelques feux saignaient sur le

fleuve. Il allait devant lui, à pas brusques et précipités, comme l’on

marche dans les moments où le corps possédé a besoin d’user la colère.

Il aurait donné sa vie pour rencontrer sa mère sur l’heure, se saisir

d’elle dans un long regard, les yeux méprisants et bien en face,

cruellement, détourner la tête. Il lui fallait une vengeance. Il la

haïssait. N’était-ce pas sa faute? Croyait-elle que cette situation

intolérable, ces visites clandestines et ces avanies, il continuerait de

les accepter? Il n’aurait pas dû les souffrir. Mais c’était fini!

--Non, jamais plus!

«Elle peut revenir, pensait-il en accélérant son pas, je ne lui ouvrirai

plus la porte. Elle est morte pour moi, elle n’existe plus!»

L’eau descendait. Il y avait un troupeau de gabarres écrasées au bas

d’une cale très découverte, et au large une goélette, avec sa haute

mâture dressée sur le fond nocturne, berçant des étoiles. Sous l’arceau

du pont, un vagabond était couché et ressemblait à un grand cadavre. Un

vent frais se levait et le clapotis rongeait dans le courant la traînée

des flammes. Michel s’assit sur la première marche d’un escalier. Il

avait faim et regardait sans voir les quais étoilés, anéanti, le visage

entre ses deux mains.

Il venait de penser que cette mansarde où il travaillait, ce pain qu’il

mangeait à la table de la sage-femme, c’était sa mère qui en soldait

chaque mois le prix, et qu’il vivait de cette aumône. «Elle paie pour

toi,» répétait Mme Chautard, aux heures où elle entamait l’éloge de

Laure. Et lui, qui l’aurait sans doute défendue si quelqu’un l’avait

attaquée, s’exaspérait de la bassesse d’une telle louange. Non, non,

c’en était assez! Qu’on lui reparlât toujours d’argent, pour lui imposer

on ne savait quel odieux devoir de reconnaissance, c’était peut-être la

pire insulte, alors que la soif de grandes choses pures dévorait son

être.

Ah! il avait horreur de l’argent. Depuis qu’il vivait à l’étude, toutes

ces affaires, biens en vente, saisies, héritages, lui faisaient l’effet

de cadavres dépecés dont on se disputait les lambeaux. Il n’aurait

jamais imaginé une curée si âpre. Il lui fallait sortir de cela, se

retrouver lui-même, tous ses liens rompus.

Il était près de neuf heures quand Michel se leva, passa sous le pont.

Un moment, il avait dormi, le front dans ses bras, vaincu par la fatigue

qui coule parfois brusquement son plomb dans les veines. Un douanier

montant la garde au coin d’un hangar le vit qui suivait les quais

verticaux. Il disparut derrière des marchandises couvertes de bâches,

reparut dans la clarté d’un réverbère, s’approcha d’une grosse borne de

fer autour de laquelle un câble était enroulé. Il se penchait au-dessus

du fleuve. Une force l’entraînait. Devant ses yeux, des images se

succédaient: il revit sa mère, pendant ces trois mois, venant le

surprendre le soir dans sa chambre avant le dîner, allumant une petite

lampe à alcool pour faire du thé; il se rappelait son regard, des gestes

qu’elle avait, et ce long baiser avant le départ. Quelque chose en lui

s’attendrissait. Dans ce révolté, qui ne pouvait plus souffrir le

mensonge, ni le reniement, un fils s’était révélé, un cœur dévoré d’une

ardeur pure pour la femme qui l’avait porté; et cette passion forte

comme la nature, où brûlait l’ardeur d’une vie comprimée, ce soir même

où il s’était juré d’en finir, il ne savait comment l’étouffer.

Car les traces de sa douleur restaient encore chaudes. Il revivait tout

ce qu’il avait tenté pour la retenir, reproches, plaintes, tant

d’explications incomplètes où il laissait crier sa colère, sangloter son

cœur, ne trouvant jamais devant lui qu’une femme tendre mais fuyante,

qui ne voulait rien voir de la vérité et passait si vite des larmes au

sourire. Elle le traitait comme s’il était encore un enfant. Et

pourtant, depuis longtemps, il était un homme, mûri, obsédé par tant de

chagrin et qui regardait ce soir l’eau enténébrée avec un terrible

désir.

Il y avait bien des jours que cette idée allumait parfois ses torches

obscures; cela allait et venait, disparaissant lorsqu’un beau rêve lui

soufflait sa force; mais d’autres soirs, où les livres restaient arides

et sans vie, et son cerveau morne, il retombait dans cette sombre issue

avec tout le poids de sa solitude.

Il s’était remis en marche et longeait la coque d’un gros bateau,

monstre noir, qui assombrissait le quai encombré. Il allait au bord de

l’eau invisible, regardant la longue fissure entre le quai et le

paquebot, à peine deux ou trois fois l’épaisseur d’un homme. S’il se

jetait là, il ne pourrait pas remonter! Il crut entendre le «floc» de

son corps et le bourdonnement de l’eau louche dans ses oreilles. Non, il

ne souffrirait pas, puisque ce serait par vengeance. Elle pleurerait,

elle aurait enfin des remords, et ses larmes seraient inutiles... Trop

tard! Il s’acharnait, la frappant, impitoyable, de la plus grande peine

qu’il était capable de lui faire.

--Elle ne dira pas, cette fois, que ce n’est pas vrai... Ah! elle a

payé, ricanait-il.

Et il jouissait de cette idée qu’elle serait forcée de voir ce qui était

_vrai_.

Il y avait maintenant à son côté, entre un énorme paquebot et un petit

cargo dont le pont ne dépassait pas la hauteur du quai, un espace libre

de cinquante mètres. Il s’arrêta, regarda le ciel dévoré d’étoiles, la

coulée de l’eau.

Sa face brûlait. Il se découvrit avec la solennité des enfants, parce

qu’il lui fallait mettre dans tout cela une idée de beauté et de

grandeur dernière. Mais une autre force le tirait. Ce ne fut pas

seulement l’horreur qui lui sauta tout de suite aux yeux, une vision de

morgue, de cadavre nu et enflé, avec cette face de suie qu’ont les

asphyxiés. Non, ce fut la vie qui fut la plus forte et peut-être,

obscure et poignante, la pensée de Dieu.

Il avait eu une grande peur et se reculait, sauvé pour toujours à

l’extrême bord du désespoir. Sa vie changeait lentement de niveau,

rentrait dans son lit. Ce n’était pas pour _cela_ qu’il se sentait fait.

Il ne le voulait pas. Car un homme vivant était en lui, gonflé peut-être

d’un obscur génie, portant déjà ses œuvres futures comme le gland

concentre en puissance les éternelles frondaisons du chêne.

Il traversa le quai, longea la longue façade muette et aveugle. Il lui

semblait qu’une main mystérieuse l’avait délivré. C’était à présent

qu’il se possédait. Il s’écoutait vivre, respirer, jouissant de son être

comme d’un bien nouveau.

Il avait la clé de la maison, referma la porte qui battit avec un bruit

mat. Dans sa mansarde, la bougie allumée, il se pencha sur la petite

glace, regarda ses yeux qui s’éclairaient. Il se coucha et réfléchit

avant de s’endormir; peu à peu, avec des arrêts, des saccades, les idées

venaient. Il voyait tout ce qu’il allait faire. Cela montait, devenait

solide, lumineux. Mais était-il sûr d’en avoir le droit?

Le sommeil le prit et l’avenir s’ouvrait devant lui; qui donc pourrait

se mettre sur sa route, il était tout seul!

* * * * *

Il n’y avait encore personne dans l’étude, et la femme de ménage

balayait la salle, lorsque Michel, exécutant la première partie d’un

plan arrêté pendant la nuit, chercha dans le bureau du premier clerc un

fort volume relié. C’était un _Traité de droit civil_. Il le feuilleta,

s’arrêta au chapitre de la «Filiation naturelle».

«Quels enfants ne peuvent pas être reconnus?» lut-il en tête d’un

alinéa.

Il était debout, réfléchissait, puis reprit le livre:

«Il y a une certaine catégorie d’enfants naturels dont l’état ne peut

pas être légalement constaté, du moins d’une manière directe. Ce sont

les enfants adultérins. Pour eux, notre loi n’admet ni reconnaissance

volontaire ni reconnaissance forcée. A leur égard, elle s’est montrée

d’une sévérité extrême. Elle a considéré que la reconnaissance n’en

devait pas être admise, parce qu’elle constituait l’aveu d’un crime, et

que d’autre part, on ne pouvait, sans soulever de très graves scandales,

appeler les tribunaux à constater une pareille filiation.»

Michel relut deux ou trois fois l’alinéa et parcourut la fin du

chapitre. Ses mains tremblaient. Il venait de voir passer un trait de

lumière. Ces lignes expliquaient tout à coup ce qui lui avait encore

échappé.

La femme de ménage raconta plus tard qu’il était sorti comme un fou. Un

désir de fuite soufflait sur sa vie. Pour la dernière fois, il remonta

l’escalier jusqu’à sa mansarde, rassembla en hâte ses vêtements, ses

livres, boucla sa valise.

Avant de partir, il prit une feuille de papier et écrivit d’un trait:

«Veuillez dire à la personne qui a jusqu’ici payé pour moi que je ne

veux plus désormais la voir. Ceci est le dernier mot que je lui adresse.

Si elle le désire, ce qu’elle a déboursé lui sera rendu. Je sais qu’elle

n’a aucun droit sur moi et la hais autant qu’elle m’a méprisé. Qu’on ne

me cherche pas. Je reviens à Arès et gagnerai ma vie par mon travail.

«Michel.»

Le goéland · 第 17 / 18 题