D’où viens-tu, printemps éternel que précède un souffle mystérieux?
Quelle douceur d’amour traverse le sous-bois pour que dans les touffes
de genêts, petite aile d’or, s’accroche de loin en loin une fleur
messagère? O pignadas, temple sylvestre aux innombrables et minces
colonnes incrustées de rouille, voici que vole d’écorce en écorce
l’acier qui vous blesse et que recommence de s’écouler votre vie secrète
en perles et en stalactites aussi précieuses que la cire antique des
abeilles.
Les petites crosses des fougères soulèvent en foule le sable noir. L’eau
se précipite dans ces sinueux ruisseaux des forêts où se renversent,
chevelures défaites sur un fond d’alios, les herbes submergées.
Le soleil, selon un rite divin, pénètre le monde comme une large et
tendre mélodie. Sa flamme délivre les parfums cachés. Le ciel et la
terre ruissellent de lumière, d’aromes et de joie. O déesses de la mer,
si la coupe étincelante de feux azurés berçait encore vos seins plus
blancs qu’un flocon d’écume, l’heure serait venue de ceindre vos fronts
de goémons et d’algues.
Déjà les chœurs épars des oiseaux de passage dénouent leurs guirlandes.
Les brises font sur la nappe claire de longues glissades. Joyeuse et
légère, sur l’aile penchée de sa voile, la barque s’élance. Odeurs
marines, embaumez la danse du vent! Chantez, virginales, la fécondité
qui s’annonce, le temps auguste où les eaux amères s’alourdissent
d’innombrables germes.
Les mystères sacrés de la vie s’emparent du monde. O rivage, quel chant
merveilleux te baigne; et toi, forêt, quelles amours se cachent,
parcelles d’encens, sous tes grottes de feuillage que criblent d’or
blanc les flèches d’avril. Ton silence est tout bourdonnant d’aromes.
Comme une flamme cuivrée court de touffe en touffe la fleur de l’ajonc.
Une ivresse enchantée a soudain changé la face de la terre. Il n’est
pas, autour de la plus pauvre maison humaine, un petit jardin que le
printemps n’annexe à son royaume. Lilas, ornez-vous de thyrses massifs;
enroulez, rosiers, autour des poteaux qui portent le toit, vos serpents
de fleurs; et vous, acacias, préparez sur le port vos cascades embaumées
d’une écume blanche où gronde de joie l’essaim des abeilles.
* * * * *
A Piraillant.
C’était la dernière cabane au bout du rempart couvert d’une couche
craquante de coquilles d’huîtres. Des flaques de genêts coulaient sur la
dune. Il y avait deux acacias devant la porte et un banc sous le volet
de bois qu’on attachait le soir avec un crochet.
Il fait bon travailler au soleil de Pâques. Les marins qui se pressent
dans ce ramassis de bicoques, couleur de guenille, dégringolant jusqu’à
la plage, trouvent leur commodité à vivre le plus près possible des
parcs. Les «pétroleuses» foncent sur les grands carrés que dessinent
dans la mer les branches de pins.
C’est la saison où viennent de l’océan dans le bassin les gros poissons
qui mangent les huîtres. Partout on veille aux clôtures, on les
consolide. Il y a au bas des palissades une rangée de ces petits épieux,
hauts comme la main, bien aiguisés, que les parqueurs appellent des
«pointus». Les tères, sortes de raies aux ailes épaisses, quand elles
cherchent à passer, se piquent et s’en vont. Les «pointus» leur font des
estafilades. On en trouve des tas bien rangés derrière les masures, à
côté du bois de chauffage et des casiers défoncés.
Michel est heureux que le travail le confine dans cette solitude. Mais
il y a trop de monde encore. Il voudrait une seule cabane, un désert de
sable; ou bien coucher au large, dans la pinasse, lorsqu’on établit une
tente avec la voile recouvrant le mât renversé.
Parfois, le matin, levé avant le jour, il se sauve par un sentier pour
courir jusqu’à l’océan. Une seule fois, l’année précédente, il a été
jusqu’au Ferret. Il se rappelle le mamelon d’une dune bossuée d’ombres
bleues, où s’accrochent quelques poignées d’une herbe dure mêlée aux
chardons des sables. Les longues vagues formaient sur la plage des
chaînes fumantes d’une écume blanche.
Chaque retour à Arès, le samedi, lui est un supplice. Il a la nausée des
cabarets pleins, dégorgeant le bruit des disputes. Qu’est-ce donc que ce
dégoût des hommes? Les après-midi de dimanche, lorsque garçons et filles
s’en vont sur les routes, chaînes rompues, il fuit dans le sous-bois
l’écho de leurs cris. Pour éviter un couple enlacé, au bord d’un talus,
il se jetterait au milieu des ronces.
C’est le soir de Pâques que l’a envahi ce mal nouveau, la répulsion
haineuse de l’amour. Il venait de croiser un garçon de son âge, le bras
entourant le cou d’une fille: ses yeux s’étaient détournés, mais il
croyait sentir sur son visage une marque brûlante; ce qui faisait
derrière lui éclater les rires lui semblait odieux.
Près de la place, la salle de danse--violoneux sur une estrade, couples
sautant sous les guirlandes--lui souffla à la face une bouffée de
plaisir vulgaire. Pourchassé, il avait failli entrer dans l’église; la
porte était ouverte et la nef vide, où tout le silence du monde semblait
réfugié; mais c’était ailleurs qu’il avait fui, près du canal, parce
qu’il en voulait à Dieu même. Il avait peur de ce tête-à-tête avec
l’invisible, lui qui avait refusé son âme, et la veille de la communion
divine maudit le pardon.
Il était resté jusqu’à la nuit dans cette lagune déserte et stérile. Que
de fois, avec Estelle, il y était venu en pinasse, aux grandes malines
où le flot remonte; c’était son plaisir de s’engager dans le petit cours
d’eau, anguille d’argent, aux replis cachés dans les bois. Il y avait
une passerelle en poteaux de mine mal équarris, jetée d’une rive à
l’autre par un homme qui vivait là en solitaire. On l’appelait le pont
du sauvage. Aux beaux jours d’été, quand le soleil pénètre le sous-bois,
et que les pins se mirent dans le ciel reflété par l’eau, c’était une
merveilleuse impression de calme. Des libellules de saphir se posaient
sur les rames. D’autres tremblaient suspendues aux feuilles des roseaux.
La pinasse échouait sur des fonds de sable, et il fallait la renflouer
en poussant avec une perche. Mais il allait, toujours plus loin, avec
une confuse sensation de mystère et de forêt vierge, jusqu’à ce que la
proue fût arrêtée par des broussailles enchevêtrées; ou encore par un
pin déraciné qui était tombé la tête dans l’eau, et barrait le «coulant»
sauvage.
Mais, ce soir, il ne regardait pas de ce côté. Sa peine et lui restaient
tête à tête. Presque à la même place, près de la hutte dépaillée, sa
mère errante s’était assise. Il pensait à elle.
--Oui, pour quinze jours, tu as bien compris. Elle l’a dit deux fois...
C’est même une drôle d’idée qu’elle a eue, clamait Elvina, le jour où
elle l’avait assourdi de cette nouvelle. Depuis, il avait vécu,
absorbé... Ce n’était pas trop de deux ou trois mois pour se préparer à
la revoir, se refaire un cœur. Sa dernière visite lui apparaissait comme
s’il eût été alors un enfant: il avait honte de ses cris, ses larmes; ce
souvenir faisait remonter une humiliation infinie.
L’aimait-il? Était-ce de l’amour, cet instinct engourdi qui se ranimait
à certains moments, l’envahissait avec violence comme une maladie, ne le
laissant que l’esprit saturé de chagrin et le cœur inerte. Il lui
suffisait de songer à elle, de la revoir, pour que son image réveillât
en lui un être frustré. Où était cette part qui lui manquait? Qui
pouvait au monde combler cet abîme? Il se répétait: «Ce n’est pas juste.
Il n’y a que moi. Pourquoi pas les autres?» Ses hérédités inconscientes
élevaient en lui une rumeur confuse. L’inquiétude les gonflait comme une
pluie d’orage. Ah! que sa mère entretenait en lui l’impatience du
lendemain! La voir! Lui arracher le secret de ces vies ignorées qu’il
portait en lui! Qui étaient-ils, ceux qui tressaillaient dans son être
au moindre mouvement de haine ou de joie? Qu’avaient-ils fait, quel
était leur nom--ô inconnus dont l’héritage lui était à la fois si lourd
et si précieux, et qu’il était peut-être le seul à réveiller dans ce
tombeau vivant et bruissant qu’est un cœur humain.
Le crépuscule rasait la bruyère, Michel, son regard tourné en lui-même,
ne le sentait pas. Il regardait une nuit plus profonde. Cet inconnu
immergé en lui, ce père sans visage, il le heurtait comme une masse
d’ombre; ou bien, désespéré, il se laissait couler dans ces ténèbres, au
fond de ce puits comme s’il n’y avait rien d’autre à faire et que Dieu
même n’existât pas.
* * * * *
C’était ce soir-là, près des réservoirs, que l’abbé Danizous l’avait
attendu. Il s’était assis sur la digue, trop souffrant pour aller plus
loin. Les gens reconnaissaient à sa mine qu’il était malade; mais depuis
des années qu’on le voyait avec ce sourire de condamné, ses grandes
tempes toujours plus creuses, chacun disait:
--Un curé pourtant ne fatigue pas.
A la sortie des vêpres, sous le porche, Mlle Rescasse et une dame âgée
avaient échangé leurs impressions:
--Il a une figure à faire peur. C’est étonnant que sa famille ne
s’inquiète pas.
--On devrait le dire à Monseigneur. Ce serait un devoir. La semaine
dernière encore, il n’y a pas eu de catéchisme. L’instituteur se plaint
que les garçons sortent pour rien à onze heures... Encore une année ou
deux et la paroisse sera tout à fait perdue!
--Les temps sont déjà assez mauvais.
--Vous trouvez vraiment qu’il a l’air plus malade depuis quelques mois?
Avec l’asthme, voyez-vous, on ne sait jamais...
L’abbé, assis près d’une écluse, revivait la souffrance de ce jour de
Pâques. Déception infinie d’avoir attendu un miracle qui ne s’est pas
produit! Il écoutait le murmure du clapotis, respirait la brise. Le
bassin avait l’éclat d’une soie froissée.
--Quelle sera la fin de cela?
Il se sentait rompu de fatigue. Tout à l’heure, ayant aperçu Michel qui
s’éloignait seul, il l’avait suivi de loin et s’était assis pour
l’attendre. Depuis bien des jours, il se promettait de lui parler; mais,
par prudence, voyant que le garçon paraissait le fuir, il avait différé
cette explication. Qu’allait-il lui dire? La vie que menait cet enfant
l’endurcissait dans sa solitude. La veille encore, le regardant
traverser la plage, vigoureux, portant sur l’épaule la voile roulée et
les avirons, il s’était senti tout saisi. Quoi qu’on pût faire, Michel
avait pris goût à cette existence libre du marin soumise seulement au
vent et au ciel.
--Pourtant, pensait l’abbé, évoquant son visage fermé, il n’est pas
heureux.
Il y avait en lui l’obstination sublime de la foi qui ne veut pas céder
de terrain; de la tendresse qui ne veut pas mourir. Cette journée de
Pâques, où il ne l’avait pas vu à l’église, ravageait son cœur d’une
douleur cruelle. Quel homme a jamais réprimé le geste d’éloigner son
dernier calice, celui où l’amertume de sa vie déborde? Il regardait vers
la lagune, attendant le retour de Michel qui avait dû s’asseoir dans la
bruyère. Comme il en avait lourd sur le cœur! L’abbé revoyait, tout en
rafraîchissant dans le sable ses mains fiévreuses, cet enfant tourmenté
d’une sourde inquiétude, et qui allait d’un rêve à l’autre, des livres à
la mer, avide d’oubli, avec de brusques éclats de douleur suivis de
longs silences.
La lune montait, perle flottante, dans le ciel gris-bleu. Le soir créait
entre l’eau, les dunes et les grandes surfaces aériennes ces rapports
fondus, impalpables, qui donnent au moindre reflet brillant le prix d’un
joyau. Une pinasse appareillait, et la brise secouait la voile folle,
l’écoute échappée balayant le clapotis de grands coups de fouet.
L’abbé revivait la longue lutte, à la fois muette et opiniâtre, qui lui
avait ouvert l’intelligence de Michel et non point un autre domaine plus
secret, plus riche, celui d’où monte la résurrection. Le coup d’ongle de
la tristesse creusait un pli entre ses sourcils. Qu’était-ce donc que
cet instinct mêlé à la chair et à l’âme, qui fait hurler de douleur
l’enfant sans foyer comme dans la solitude des nuits la bête perdue? O
lois du monde, puissances terribles auxquelles n’échappe aucune
créature!
Lui-même ne savait-il pas que le prêtre rêve partout de la famille, nid
abandonné, dont le souvenir ranime jusqu’à la chaleur du sein qui vous a
nourri. Mais que les coups paraissent cruels quand ils sont portés par
ceux que l’homme appelle _les siens_! L’abbé revoyait son propre foyer,
tout bouleversé le soir où il s’en était arraché. Comme il entrait chez
les Jésuites, sa mère répétait dans ses sanglots: «Ton père en mourra.»
Il lui semblait être un criminel. Mais le plus triste avait été son
retour, trois ans après, quand il était rentré malade, et qu’il avait
senti que personne dans la maison ne l’attendait plus. Ceux qui ont été
pleurés une fois ne doivent jamais reparaître. Il n’est guère de vie où
l’on puisse refaire la place des morts.
«Non, pensait-il, nous qui sommes du Christ, notre royaume n’est pas de
ce monde.» Quel avenir de paix pour Michel si cette vérité première du
chrétien, celle dont tout découle, n’était pas restée lettre morte! Mais
que faire pour que lui apparût cet autre domaine illimité, celui qui est
déjà dans un cœur humain un reflet de ciel incorruptible? Non que l’abbé
Danizous eût la pensée de reprocher à Michel son abandon inexplicable.
Blessé, il ne pensait pas à sa blessure. Quelle petitesse de réclamer,
d’être susceptible! Tout cela ne comptait pour rien dans cette zone du
surnaturel où, apôtre, il se consumait, desséché de désir, dans cette
souffrance inconnue du monde qui est celle d’enfanter des âmes.
«Du moins, songeait l’abbé, frémissant à la pensée du drame entrevu, il
ne saura pas.» C’était une sécurité d’avoir réussi pour le moment à
éloigner Laure. Peut-être, entraînée par son inconscience, se fût-elle
aussi ouverte à son fils! Il en frémissait. Les pensées violentes que la
crise de l’adolescence soulevaient en Michel, s’enchevêtrant, éperdues,
s’accrochant aux résolutions les plus heurtées, décelaient un assez
grand trouble sans qu’on y mêlât, source de noir enchantement coulant
goutte à goutte, jusqu’au cœur, l’idée du suicide.
Il suffisait à l’abbé d’avoir entrevu, à travers les protestations
confuses et les réticences, le vrai visage de Daniel pour pressentir que
Michel était à son image; comme lui bouleversé par la fougue de ses
impressions. L’abbé jugeait cette nature d’homme par l’étendue de la
faute et la violence du désespoir. Car Laure niait en vain l’évidence.
Qu’il fût assiégé par le remords, l’obsession de l’amour perdu ou la
jalousie, Daniel avait voulu se tuer et elle le savait: à l’instant même
où elle invoquait l’accident imprévu, tout la démentait; la nature
l’emportait en elle, cette défaillance intime qui change la voix, le
regard, tout l’être, comme si la vérité impossible à dire s’échappait
d’elle-même.
Le bleu nocturne mélangé de cendre fonçait peu à peu, mais le ciel
restait verdâtre au-dessus des dunes sombrement veloutées de pins. La
lune dans les espaces assombris prenait son éclat, non plus disque de
fumée mais globe de nacre, répandant sur le bassin une radieuse traînée
d’étincelles blanches qui dansaient au vent. Les étoiles aussi avivaient
leurs feux. L’abbé avait reconnu Michel marchant sur la plage. «Il ne
m’a pas vu,» pensait-il. Quand il s’était levé pour le rejoindre, le
grand garçon qui approchait, tête nue, avait refoulé un tressaillement.
Ils étaient revenus ensemble dans l’odeur humide du soir, sur le sable
mou. L’eau chuchotait au milieu des joncs. Cette ombre où l’on ne
distingue pas bien les visages, compatissante, les rapprochait.
--Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu... Est-ce que l’on continue la
coupe au bord du canal? demanda l’abbé, qui renouait la conversation
comme s’ils s’étaient quittés la veille.
--Moi, ajouta-t-il, je ne vais plus si loin... Tu ne sais peut-être pas
que j’ai été malade. Encore quelques mois, un peu plus, un peu moins, et
ce sera fini. C’est pour cela que je suis content de te voir...
Il lui parlait comme à un ami, un frère plus jeune, s’efforçant de
réduire entre eux les distances.
--Je pense souvent à toi, reprit-il, quand je lis quelque chose de beau.
Tu te rappelles ces pages de Virgile que nous avons traduites cet hiver.
La poésie, c’est ce qui nous rapproche de la vie, on voit, on écoute...
Il y a de la musique dans les mots.
Michel avait senti sur son épaule la main de l’abbé. Il tressaillit mais
ne s’écarta pas. Cette voix retrouvée rouvrait son cœur; les échos d’une
mélodie merveilleuse, comme un chant de sirène, l’enveloppaient: non
seulement un souffle doux et parfumé, l’esprit de Virgile, qui chante
dans les campagnes florissantes, au cœur des bergers, mais un ensemble
de rêves qui s’entremêlaient, répandant une lumière inexprimable.
L’abbé, par une intuition secrète, le sentait frémir. Lui-même
s’émouvait. Décharné, son être débile penché vers la mort, il ne vivait
plus que par l’enthousiasme. Cet effort ranimait en lui une joie sacrée,
celle d’un homme qui essaie d’embraser une âme à son propre feu. Il
n’osait plus parler à Michel des choses de Dieu. C’eût été le pousser à
la révolte. Réfractaire, cet enfant accusait la terre et le ciel! Mais
l’abbé Danizous savait en lui une faculté puissante entre toutes, qui
était le sens de la beauté. Il s’efforçait de la réveiller, d’y mêler
des pensées d’orgueil et de perfection, mystique de l’âme, force
intérieure des êtres jeunes, aux heures où ils risquent d’être rebutés
par les duretés de l’existence et frappés par le désespoir.
La danse courte du clapotis soulevait l’étendue vivante de l’eau. Non
loin de la plage, le clair de lune détachait la silhouette en suie des
pinasses à l’ancre. L’abbé s’arrêta un instant, le souffle coupé.
L’étincelle blanche du phare s’alluma, s’éteignit, ressuscita rouge. Et
devant la nuit qui ramène les impressions infinies de mystère et
d’immensité, devant le ciel dévoré de feu, la mer et les dunes, une même
émotion rapprochait ces deux déshérités, le prêtre et l’enfant, pénétrés
d’une harmonie indéfinissable.
--Tout cela, dit l’abbé, étendant la main vers l’immensité où se
confondent la mer et le ciel, tout cela est pour nous.
Il sentait, avec une sorte d’exaltation, l’étendue des richesses que
possèdent les enfants de Dieu. «Toi aussi, laissait-il entendre, qui te
crois pauvre, malheureux, si tu sais voir, tu es l’héritier pour ta vie
entière de ce qu’il y a de meilleur au monde.»
Ils s’étaient remis en marche, Michel silencieux, et l’abbé s’arrêtant
tous les dix pas, reprenant son souffle. Sa voix s’altérait. Entre
chaque suffocation, il revenait au bonheur qu’on trouve à remplir son
esprit d’impressions divines. Plus on avançait dans l’existence, mieux
on voyait qu’il faut substituer un monde de pensées, belles et élevées,
à ces pauvres choses qui excitent les passions des hommes.
--Il n’y a qu’une grande vie, vois-tu, qui est la vie de l’âme. C’est
par l’esprit qu’on possède tout... Le reste n’est rien... L’homme le
plus seul, le plus ignoré, lorsqu’il est fermé dans sa chambre, avec un
livre, peut connaître ce qui est digne d’être vécu. Il a pour ami les
êtres les plus nobles, ceux qui ont su comprendre la vie et la vérité...
Tout cela, dans son esprit, était une sorte de testament. S’il mourait
demain, il voulait que Michel eût entendu cette parole. A défaut de sa
foi, il lui léguait ce qui, tôt ou tard, l’en rapprocherait, l’amour
d’une vie supérieure, digne de son intelligence et de la pureté
magnifique de son cœur sauvage.
«Allons, pensait-il, et une sueur coulait sur son corps, c’est le moment
de renoncer. Le rêve que j’avais fait n’était pas conforme aux desseins
de Dieu. Mais, au moins, que cet enfant comprenne où est son refuge...»
--Écoute, lui dit-il.
Il s’était arrêté et faisait face à ce grand garçon, au visage massif,
dégageant une impression de force et d’intelligence, et il crut le voir
dans l’avenir convulsé de révolte. Et, avec l’atroce sensation qu’il
n’aurait rien fait s’il ne l’avait pas préparé à l’apaisement, il
l’enveloppa d’un regard infiniment tendre.
--J’ai encore une chose à te dire. Ta mère est venue l’autre jour. Elle
ne t’a pas trouvé. C’est dommage que tu ne l’aies pas vue, parce qu’elle
ne pourra pas revenir de longtemps. Elle-même m’a dit combien cela lui
est difficile. A quoi bon lutter? Il faudra qu’elle se résigne toujours
à t’aimer de loin.
Il parlait d’une voix qui semblait monter de son âme, avec des silences,
des sortes de haltes, sans regarder le visage de Michel soudain
rembruni.
--Elle t’aime, insistait-il, comme s’il eût plaidé une cause perdue.
Mais une femme n’est pas ce que nous sommes, plus faible, partagée. Si
tu devais rester longtemps sans la voir, il faudrait penser qu’elle a
ses raisons...
Michel ne répondit pas tout de suite. Il regardait son maître, le
dévisageait comme s’il déchiffrait sur sa figure l’empreinte d’une
pensée qui le révoltait. Puis, tout à coup, ses lèvres se gonflèrent, et
une expression de colère passa sur sa face.
--Je ne veux pas, cria-t-il...
Car au nom de sa mère, une émotion subite s’était coulée en lui, le
rendait furieux.
--Je ne veux pas, reprit-il avec éclat, qu’on s’occupe d’elle. Vous
croyez qu’elle ne viendra plus?
Redressé, et jetant ces mots comme un défi, il raconta qu’elle avait
loué la cabane de Piraillant; elle y vivrait avec lui pendant quinze
jours, et il était convenu que les Picquey les laisseraient seuls.
Au fond de lui-même, une étrange impression montait, reformant entre
cette mère inconnue et lui une mystérieuse solidarité.
L’abbé avait laissé retomber son bras. Ses yeux s’étaient tournés vers
la croix lointaine, invisible au large. Mais il la voyait par l’esprit.
Il jetait vers elle un grand cri muet: O femme, le plus faible des
roseaux humains, le plus prompt, l’orage éclairci, à se redresser! Et
lui, lui, s’y était fié. Qu’avait-il donc cru, misérable aveugle, à
l’heure où son intervention, loin de suspendre la lutte, la précipitait?
Un flot de sentiments s’éleva en lui, dans un grand tumulte, tomba, se
fondit en une résignation infinie.
Ils revenaient, longeant la digue, dans des paquets de goémons. Les
plaques des réservoirs luisaient sous la lune. On apercevait de grands
couloirs d’eau, encaissés de prés, formant un espace découvert que
fermaient les pins. Il y avait des barques couchées sur la plage.
Les lumières d’Arcachon, de l’autre côté de l’eau encerclée, posaient un
frêle semis d’or.
L’abbé se sentait exténué, traînait la jambe. Près des cabanes, il avait
trébuché dans un tas de tuiles. Michel se taisait. Tout à l’heure, quand
son maître évoquait la vie de l’esprit, il avait été saisi, enveloppé de
ces impressions puissantes et douces qui faisaient entrer dans son cœur
un monde de rêves.
Mais ensuite, la colère était revenue. En vain auraient-ils marché la
nuit entière sur cette plage. Ils ont conscience d’un brisement. Un
malentendu les sépare, inexorable, comme les destinées qui n’arrivent
pas à se rejoindre. Ce sont des choses qu’on n’évite pas. Il faut bien
que la vie soit comble de dettes impayées et d’ingratitude, nul ne
sachant rendre ce qui lui est réclamé d’amour. C’est la loi que ces
insolvables alimentent largement le monde d’amertume, de souffrance et
de résignation. Ainsi la fonte des neiges renouvelle de son eau crue
torrents et fleuves.
Peut-être l’abbé, par cette double vue que possèdent les êtres doués
d’un profond esprit surnaturel l’a-t-il entrevu? Une contraction serre
sa gorge. Il s’arrête pour aspirer une grande gorgée d’air. Mais il sent
aussi impossible de remettre sa main sur l’épaule de Michel, pourtant si
proche, que d’atteindre les étoiles noyées dans la mer bruissante.
* * * * *
Ils repartirent le lendemain à la fin de l’après-midi. Michel s’était
étendu sur un tas de filets à l’arrière de l’embarcation. Estelle,
mécontente, lui tournait le dos. Sylvain ramait, en face d’eux, sa
figure cuivrée par le soleil. Les rames, qu’il ramenait des deux
poignets contre son tricot, brillaient comme deux palettes éclatantes
d’or.
Combien Michel avait hâte de s’éloigner! Entre le monde et lui allait
s’étendre la nappe d’eau où glissait la jonque. Il lui semblait se
délivrer de tout ce qui était blessant, mesquin, misérable. Les vacances
avaient amené quelques étrangers: il apercevait sur la plage deux jeunes
filles, lisant à l’ombre d’un chaland; devant les villas, des familles
assises formaient des cercles multicolores. Des canots passaient,
chargés de jeunesse. Une pinasse rentrait comble de genêts fleuris.
Tout le temps qu’ils furent dans le chenal, une troupe de marsouins les
suivit à droite: ils étaient trois ou quatre qui plongeaient et se
culbutaient. On entrevoyait, dans les gerbes d’eau, leur robe brune.
Le matin, Estelle et Michel s’étaient disputés. Elle lui avait dit qu’il
était «fier», ce qui paraissait à cette petite la pire des insultes. Il
lui avait crié: «Laisse-moi tranquille, à la fin.» Maintenant que
Sylvain était avec eux, ils ne se parlaient pas. Estelle en voulait à
Michel de ne pas être sorti avec elle le jour de Pâques; à voir des
filles de son âge s’éparpiller sur les routes, bien accompagnées, ou
envahir la salle de danse, elle s’était sentie malheureuse. Le soir,
elle avait brûlé la friture, essuyé les criailleries de sa mère et
finalement pleuré dans son lit.
Son désappointement se changeait maintenant en rancune amère. Elle ne
savait pas quelle force de jeunesse, inassouvie, gonflait son cœur. A
ses yeux, c’était Michel qui avait tous les torts; Michel pour lequel
elle se dépensait en pure perte, et qui restait buté, maussade,
méprisant. La veille, quand elle avait mis sa robe neuve, il ne l’avait
pas même regardée: une robe dont elle avait choisi l’étoffe, un mois à
l’avance, dans cette baraque ouverte à tous vents, où l’on vendait des
cotonnades, de la lingerie avec des rubans et des bas fins, à côté de la
vaisselle étalée par terre. C’était elle-même qui avait acheté, chez le
buraliste, le patron en papier d’un journal de modes. Elle avait aussi
rêvé d’une écharpe qui se balançait à un étalage. Mais l’aurait-elle eue
tombant jusqu’à la taille sur sa robe verte, que Michel ne lui aurait
pas accordé la moindre attention. Cette mère qui allait venir le
rendrait encore plus orgueilleux. A l’avance elle était jalouse. De quoi
le plaindrait-elle? N’avait-elle pas aussi ses peines dont personne ne
se souciait? Si Michel, dont elle se détournait obstinément, lui faisait
la grâce de se rapprocher, elle saurait bien aussi être dure, et
revêche, et indifférente. Il aurait fallu des représailles pour apaiser
la blessure de son amour-propre. Mais, à cette heure même où elle
couvait son ressentiment, s’il l’avait voulu, comme la réconciliation
eût été facile!
Quand ils eurent dépassé la croix, Michel, s’étirant, se leva et enjamba
le banc pour prendre les rames. La dorure du bassin était merveilleuse.
C’était un de ces soirs où l’on verrait courir un moustique sur l’eau.
La pinasse glissait tranquillement et la paix de l’air était si parfaite
que l’on entendait l’égouttement des avirons. Un héron, endormi sur un
piquet, semblait un grand parapluie fermé. Des lattes reflétaient leur
ombre brisée.
Le soleil, orange mûre, se détacha du ciel derrière les dunes; et le cap
tourné vers Piraillant, ils voguèrent pendant une heure sur des tons
étales de vert, de rose safrané et de lilas tendre qui se fondaient dans
une impression de calme infini. On ne voyait plus qu’une autre pinasse
et une flottille d’oiseaux, petites barques blanches sur le bassin vide.
Un goéland plana, éclairé en dessous par la réverbération du soleil
qu’on ne voyait plus.
Toute la semaine, ils détroquèrent ensemble sur la plage. Estelle
montrait son humeur de chèvre, ne s’observant que devant son père.
Sylvain marmonnait:
«Qu’est-ce que c’était que cette société scientifique pour laquelle on
lui retenait quatre sous par are sur sa retraite d’inscrit maritime?
Comme si ce n’était pas assez de payer vingt sous par are au
gouvernement! Les vingt sous, il le comprenait. L’État a besoin
d’argent. Mais ces quatre sous, pour une société qu’il n’avait jamais
vue! Qu’est-ce qu’elle faisait? Qu’avait-elle trouvé? Tous ces gens-là
étaient des «feignants» qui n’avaient pas de place et en cherchaient
une.»
--Moi, quand je veux le médecin, je me le paie.
On les voyait tous trois debout, des journées entières, autour d’une
sorte de pétrin monté sur des barres entre-croisées. Les tuiles empâtées
de piécettes d’huîtres et de mamelles gélatineuses, orange et vertes,
reparaissaient nues sous le crissement de leur couteau. C’était une
palette de fer bien emmanchée. Il fallait peser sur la lame pour
soulever la robe rocheuse qui se défaisait de bas en haut. La raclure
tombait dans des casiers.
Michel était envahi par la rêverie. Son jeune corps se vivifiait au
milieu de cette solitude, retrempant ses forces dans le soleil, le vent,
le silence, comme dans un bain qui purifie les sources de l’être.
Parce qu’il vivait, élargi, dans cet univers invisible que porte en soi
un jeune garçon, roi dédaigneux du monde intérieur où il se retranche,
Estelle sentait qu’il n’y avait pas de lutte possible. Qu’elle essayât
de la moquerie, de la colère, elle savait qu’aucune de ses flèches ne
traversait cette atmosphère d’indifférence. Ses messages ne parvenaient
pas. Les coups qu’elle s’essayait à lui porter s’abattaient sans force,
comme ces cailloux qui n’atteignent jamais le but. Il n’y avait rien
d’autre, dans tout cela, qu’une irritation impuissante qui s’éteignait
et se rallumait, durement soufflée par sa jeunesse, sans autre élément
que son propre cœur insatisfait.
Quand il se baigne, elle regarde dans le bassin étincelant émerger sa
tête. Il avance vite, par poussées brusques, puis se retourne et semble
dormir.
Elle pense qu’il se baigne matin et soir, et, le travail fini, s’isole
ou s’en va. On ne sait pas s’il est heureux ou mécontent que sa mère
doive venir au mois de juillet. Quand Elvina a cru l’éblouir de cette
nouvelle, il n’a pas même répondu un mot. «Qu’est-ce que tu veux que ça
lui fasse?» répète Sylvain. On a parlé de rafistoler la cabane et de la
repeindre. Mais il n’a rien dit. Estelle se persuade que l’orgueil le
change; qu’il ne souffre plus rien de commun entre eux. Il veut sans
doute la remettre à sa place, lui rappeler qu’elle est fille de pauvres
gens. Mais ces pauvres gens, il a été bien heureux de les trouver! Où
serait-il sans eux? Et elle rougit, les lèvres à la fois serrées et
tremblantes; quand il reste des après-midi entiers couché sur la dune,
elle souffre en silence, sourdement travaillée d’inquiétude et de
jalousie.
Michel ne voit rien. Il a passé près de sa petite compagne sans la
regarder. Il s’étend pour se sécher dans le sable chaud. C’est hier
qu’il avait toutes ces idées noires mais non maintenant où il voit
l’avenir ouvert, l’éblouissement de la vie. Ce séjour de sa mère qui lui
a inspiré au premier moment un sursaut de crainte, son rêve peu à peu en
prend possession, changeant devant lui la couleur du monde. L’été qui
vient s’étend comme un grand pays merveilleux. Sa mère lui semble
transfigurée, aimante, sincère. Depuis que l’abbé a laissé percer le
désir de les séparer, il a le geste instinctif de se ranger près d’elle.
Cette escarmouche éclaire son cœur. L’heure approche où il saura ce
qu’elle lui cache. Contre les dangers qui l’environnent, ombres
confuses, il se sent de force à la protéger. C’est à lui désormais
qu’elle fera confiance. Il ne peut détacher ses yeux de cette plage où
elle marchera; de ce promontoire de sable et de pins où ils iront
ensemble s’asseoir. Que ce sera bon! Du calme enfin, de la paix entre
eux! La mer brille et pousse lentement ses petites rides sur le rivage.
Il se retourne, la peau cuisante, son jeune corps dévoré par la brûlure
du soleil. Dans l’assoupissement de tout son être, il n’a plus
conscience que de ce rêve enfoui en lui, contre lequel son cœur se
blottit, comme fait l’enfant qui s’est endormi pressant dans ses bras le
jouet qu’on vient de lui donner.
Puis ce foyer de joie s’apaisa, soit que les premières impressions
eussent été trop vives, ou que son imagination se lassât un peu. Mais la
merveilleuse lumière du printemps chassait les rancunes, étouffait sous
ses voiles d’or les mauvais levains qui fermentent dans les ténèbres. Sa
grande souffrance se diluait dans la symphonie de bonheur du monde.
Ainsi étendu, brûlé par le sel et par le soleil, il n’était plus qu’un
adolescent engourdi de songes. La solitude d’une petite baie lui
semblait une oasis de paix merveilleuse. Tout lui parlait sourdement au
cœur. Dans le sable coulant entre ses doigts, il rassemblait des débris
fragiles comme de la porcelaine écrasée. L’hippocampe, semblable à un
pion d’échec, éveillait en lui de confuses idées d’art, de bibelots, de
choses sculptées. Des images de l’_Odyssée_ flottaient dans son rêve.
Quand l’abbé Danizous lui avait parlé de ces peintures représentant une
déesse de la mer, debout sur un char attelé de chevaux marins, c’est la
tête de l’hippocampe qu’il leur avait vue, mais énorme, soufflant
l’écume par des naseaux que battaient les vagues, et avec d’étranges
crinières ruisselantes.
Ainsi, tout ce qu’il avait sous les yeux enrichissait le peu qu’il
savait, donnant à ses lectures d’enfant élevé en pleine nature la
substance de ces choses touchées chaque jour, et qui lui causaient à son
insu un plaisir plus profond au fur et à mesure qu’il y incorporait une
vie poétique.
Il avait aussi une prédilection pour ces coquilles légères, sortes de
pétales recourbés, teintées à l’intérieur d’un lilas rose et glacé
d’argent. Ces petites conques semblaient feuilletées dans une pâte
exquise. Elles étaient aussi légères que ces sous de nacre, les monnaies
du pape. Il ne savait pas qu’elles avaient la nuance des fleurs
exotiques, ces orchidées fragiles et coûteuses comme nos vanités. A ces
frêles coquilles, pour être précieuses, il ne manquait que la rareté. La
libéralité de la mer, si riche qu’il lui est indifférent d’abandonner où
passe son flot une frange de trésors, en avait jonché la pente sableuse.
Michel les regardait étinceler de sel au soleil. Quand il en avait
ramassé plusieurs, il ne savait laquelle préférer. Celles qui étaient
enfoncées dans le sable humide, il les déterrait et les lavait au bord
du bassin. Son plaisir était aussi de les plonger dans les flaques d’eau
tiédies sur la plage chaude. Accroupi, les jambes brûlées de sable et de
sel, il regardait s’aviver les teintes, les couleurs reprendre, au
contact de cette mer qui les avait fardées de ses reflets, une vie
nouvelle et miraculeuse.
Les jours où Sylvain allait seul au parc, pour charger deux ou trois
cents tuiles qu’il arrachait des collecteurs avec un crochet, Michel
s’amusait parfois à assembler sur le sable les coquilles éparses autour
de lui, formant sur la petite plage solitaire une croix, une ancre, un
singulier goéland rose aux ailes immenses.
Jours tranquilles, printemps abondant de lumière heureuse. Il attendait.
Le temps où des débats douloureux possédaient son âme semblait éloigné.
C’était en lui une grande espérance ou plutôt une suspension de tout ce
qui était mauvais, grondant, ivre de rancune.
Il n’emportait pas de livre avec lui en ces heures où il passait du
soleil à l’ombre, étendu tantôt sous un pin, tantôt sur le sable. Il
fermait les yeux. C’était à ces moments où s’abolissait le sens de la
vue qu’il respirait le mieux les parfums, odeurs de résine mêlées à
celles de la terre chaude. Un bruit mystérieux de branches froissées
annonçait la houle des senteurs marines, grande marée aérienne inondant
la face de la terre d’un souffle salubre. Il la recevait comme une algue
du rivage se baigne dans la vague. Les sensations qui le pénétraient
étaient joyeuses, de la joie associée à la plénitude du bonheur
physique. Ainsi allongé, les yeux clos, percevant les vibrations
infinies de l’air et de la lumière par ce sens admirable répandu sur
tout notre corps, il avait l’impression de s’abandonner sur le cœur
odorant du monde.
X
Il y eut, au début de juin, par l’intermédiaire de la sage-femme, une
série de lettres et de contre-ordres qui trahirent les hésitations de
Laure: «Il ne fallait pas dire qu’elle viendrait,» répétait Elvina
furieuse, qui avait transporté à Piraillant un sac rempli d’ustensiles.
La cabane avait été remise en état. Enchâssée dans un rang de masures
passées au goudron, mais déteintes, couleur de rouille, la petite case
gris clair se voyait de loin.
Quand Laure annonça enfin sa venue, non à Piraillant, mais dans un hôtel
de la même côte, distant seulement de trois kilomètres, Michel, repris
par sa timidité et par ses défiances, éprouva un soulagement. Il
pourrait du moins se ménager des silences, des haltes loin d’elle.
Comme les grands travaux prenaient fin, la plupart des parqueurs
allaient à la pêche. Le détroquage était terminé, ainsi que le transport
des petites huîtres, recueillies avec soin au fond des casiers, et qui
ensemençaient dans les parcs un bassin spécial.
C’était la saison où l’on entend, le long de la plage, retentir les
coups de marteau sur les vieilles pinasses que l’on répare. Le coaltar
fume dans les marmites à trois pieds sous lesquelles on pousse du bois.
Albin, au bas d’un talus, repeignait son chaland. Accroupi, il passait
sous la quille soulevée par deux piquets une couche de goudron lustré
comme l’aile du corbeau. Son pinceau était fait d’un paquet d’étoupe
emmanché à un long bâton.
--Quand un chaland est bien entretenu, il y en a pour une vie d’homme,
disait le vieux Biscosse.
Le moment venait de garnir à nouveau les collecteurs. Les tuiles
blanchies séchaient au soleil. On les avait alignées par couches,
formant des cubes, entre les rangées de hangars qui servent de voileries
et les piquets où les filets étaient accrochés. Les fosses de chaux
vive, trous profonds qui s’espaçaient sur l’esplanade, remuées,
souillées, étaient presque vides.
On discutait sur le meilleur moment de poser ces tuiles. Biscosse se
montrait toujours le premier à les mettre en place. C’était un homme
hardi à l’ouvrage. Les autres, un peu plus tôt, un peu plus tard,
finissaient par se décider. Chaque pêcheur suivait son idée.
L’année précédente avait été mauvaise. Il y a sur les parcs, comme dans
les champs ou les vignobles, les bonnes et les médiocres récoltes. On ne
sait pas pourquoi le frai se dépose mal. «Le meilleur moment, rabâchait
Elvina, était la maline de la Saint-Jean.» Et elle houspillait son
homme, négligent, toujours en retard pour le travail, et qui, le soir,
pêchait le rouget.
Comme ils posaient, dans le seul parc de l’île-aux-Oiseaux, près de huit
mille tuiles, les Picquey faisaient pendant plus de trois semaines des
«voyages» pour les transporter. Les deux hommes mettaient parfois la
nuit un filet à l’eau. Michel, silhouette noire, à la proue de
l’embarcation, son tablier de ciré noué sur son pantalon, «levait»
lentement, tirant le long chapelet de lièges, tandis que Sylvain ramait
par coups retenus. La corde ruisselante remontait le long du bordage; et
dans le filet alourdi d’eau, ramenant des paquets de goémon, des débris
de bois, de loin en loin brillaient, escarboucles, les rougets qui
donnent à peine deux ou trois faibles coups de queue pour mourir au fond
de la barque. Quand Michel, courbé, arrachait chaque poisson de la poche
qui l’emprisonnait, la lanterne éclairait des flancs incendiés de
pourpre et des yeux vitrés.
* * * * *
Lorsque le bateau qui l’amenait quitta le débarcadère, Laure se sentit
infiniment seule. Arcachon était grouillant de robes claires, avec une
nuée de canots de plaisance à l’ancre, d’un blanc de nénuphar,
étincelants de bordages vernis, d’acajou, de cuivres: bibelots précieux,
flottille de plaisir en ces mois d’été où le bassin n’est plus qu’une
coupe offerte aux régates. Que venait-elle faire? N’y aurait-il personne
pour la reconnaître? Elle dévisageait sur le pont des couples assis; un
jeune homme, tête nue, braquait des jumelles. La réverbération de l’eau
l’aveuglait. C’était le soir. Elle ne regardait pas Arcachon éclairé en
face par le soleil. Son visage était tourné de l’autre côté; vers le
phare profilé à contre-jour, colonne grise, sur un ciel blond. Autour de
chaque embarcadère, ses beaux yeux fouillaient la lisière sale des
baraques en planches. Tant de misère lui répugnait à la fois et la
rassurait! Elle avait posé, comme une émigrante, ses bagages autour de
son pliant, une grosse valise et un sac de cuir.
Le _Courrier du Cap_ longeait maintenant la rive ouest du bassin. Laure
regardait passer des mamelons plantés de pins, de petites baies. Comme
le bateau glissait près de la terre, elle distinguait les cases grises
des parqueurs adossées au talus de sable. Ainsi entrevues, en cet été
1910, ces dunes semblaient bien solitaires, avec les loques de masures
glissant à leur pied, et les petites anses où la triple ondulation du
sillage soulevait la flottille noire des pinasses à l’ancre.
Laure avait l’impression très vive que tout cela était la vie de Michel.
Qu’allait-elle devenir dans ce domaine où elle n’avait jamais pénétré?
Sa pensée alla vers son mari qui avait dû passer à Paris la veille, en
route pour Bruxelles et pour la Hollande. C’était un soulagement de
sentir la distance s’allonger entre eux. Là où il était, pouvait-il la
voir assise près de ce rouf, son voile brun au vent, à côté de la valise
qui couchait sur le pont un rectangle d’ombre? Ou plutôt, s’il l’avait
vue, se serait-il douté de ce qui l’amenait? Elle lui avait seulement
dit qu’elle allait se reposer quelques jours au bord du bassin. Il
n’avait fait aucune objection. Quand elle lui parlait du bien-être que
c’était pour elle de s’asseoir au milieu des pins, il souriait, l’esprit
bienveillant, ne voyant rien d’extraordinaire à ce qu’elle cherchât
précisément le plaisir qu’il aurait préféré lui-même.
Comme il lui semblait incroyable de l’abuser si facilement! Cela s’était
fait sans aucun plan. Parce qu’il haïssait le monde, il lui savait gré
de vivre presque toujours seule. Il chérissait, lui, son indolence et
tout ce qu’il pensait de sa femme se résumait dans l’enchantement de la
retrouver fidèle à lui sourire et à l’accueillir, rayonnante à ses yeux
du pouvoir d’embellir sa vie.
Elle savait si bien le chloroformer! L’amour avait été pour elle le
grand secret de l’existence; si elle l’avait fait naître, avec tant de
chaleur, dans deux hommes si différents, c’est que sa vocation était de
charmer et de se complaire dans cette jouissance. Elle, si incapable en
toutes choses, et qui eût été dans les difficultés matérielles bientôt
désarmée, comme elle se sentait guidée, infaillible, dans tout ce qui
touchait à sa vie de femme. C’était comme un don caché de son être, d’où
procédaient la grâce, le sourire et l’illusion. Que Marc fût un homme
supérieur et possédât toutes les qualités qui lui échappaient, cela ne
l’empêchait pas, avec elle, d’être le plus faible des hommes.
Puisqu’il ne savait pas, ne saurait jamais, quel tort lui faisait-elle?
Qu’elle fût là, ou ailleurs, c’était le même mensonge apitoyé, où elle
n’était pas loin de voir un mérite, avec l’étrange faculté qu’ont les
femmes de dissoudre dans leur esprit le point de départ. Comment
retrouver, sous tant d’impressions superposées, son «moi» véritable;
l’être qui se révéla dans une impulsion, au feu d’un amour, et que le
temps a étouffé, qui s’est peut-être sous ses alluvions détruit tout
entier, il n’est pas plus en notre pouvoir de le ranimer que de faire
revivre l’enfant que nous fûmes: Laure, posée sur ce pont comme une
hirondelle, scrutait en vain dans sa conscience cette place trop
lointaine.
Combien Michel l’eût aimée, si son être n’avait été empoisonné par la
jalousie, il le découvrit pendant les jours qui suivirent. L’auberge où
elle était descendue se trouvait au fond d’une petite place. Une maison
neuve, témoignage de prospérité, avec une épicerie au rez-de-chaussée,
avait été greffée sur un ancien bâtiment en planches; celui-ci repeint
en vert, et qui formait une aile basse, servait de salle de restaurant.
Comme Laure déjeunait, le timbre de la porte jetait à tout instant sa
note stridente; la patronne familière, qui venait de lui apporter le pot
au lait et la cafetière, interrompant à regret la conversation,
regagnait la pièce voisine où balais et sabots pendaient au plafond; on
entendait basculer les plateaux de cuivre de la balance.
Chaque jour, refaisant à pied les trois kilomètres qui les séparaient,
elle allait en suivant la plage rejoindre Michel. La première fois, elle
était partie de si bonne heure que le soleil blanchissait à peine un
halo de brume. C’était un matin mystérieux. Derrière l’hôtel, tout était
noyé de gris, le ciel, les pins, les vallonnements indistincts des
dunes. Il y avait seulement au ras du sol des bleus violets dans le vert
sombre des ajoncs.
Elle avait traversé un hameau de cabanes, longé une anse où flottaient
des barques; et tout à coup, en haut d’une croupe, elle avait aperçu
Michel étendu qui guettait peut-être son apparition. Quand il s’était
levé, et qu’elle l’avait vu glisser dans le sable, élancé, solide, le
cou hâlé et beau dans son tricot, elle avait senti battre son cœur.
--Mon petit... mon petit... Je suis si heureuse!
A peine reconnaissait-elle ce grand fils qui tendait vers elle une
figure figée par l’émotion. Sa vie nouvelle l’avait transformé. Elle ne
pouvait comprendre que six mois l’eussent changé si profondément,
interdite de ne plus retrouver l’enfant qu’elle avait laissé, mais un
adolescent au regard viril, presque un homme.
--On est bien ici... Tu me conduiras dans les jolis coins, disait-elle,
avec un sourire hésitant, cherchant à deviner sur le visage de Michel ce
que l’abbé avait pu lui dire.
«Il ne sait rien,» pensa-t-elle en voyant monter dans les yeux clairs un
éclat de joie.
--Tu es content... Nous allons être si tranquilles.
Comme elle parlait, tournant à chaque instant la tête vers Michel, elle
fut frappée par la saillie des pommettes et la carrure des maxillaires.
Elle reconnaissait aussi les cheveux d’un blond sombre, rejetés sur la
tempe; et encore dans la cassure du menton, dans certains gestes,
quelque chose d’un être presque oublié dont la survivance soulevait en
elle une émotion sourde.
«Comme il lui ressemble,» pensa-t-elle à plusieurs reprises. Mais ce
n’étaient que des lueurs qui fouillaient, intermittentes, au fond
d’elle-même. Elle chercha péniblement une image d’homme qui lui
échappait, essaya de revoir, de comparer, et ne trouva rien.
Ils longeaient le rempart et montèrent un petit escalier fait avec des
rondins. Le soleil dissipait les brumes. Il y avait du bleu dans le
ciel, un peu de bleu lointain, mais pur, deviné derrière les vapeurs
flottantes. Le sable prenait la couleur des fleurs du pêcher. Les brises
leur jetaient au visage un goût de résine et de rosée. Au loin passait
une petite voile blanche comme un papillon de la mer.
Laure s’appuyait au bras de son fils. L’illusion du bonheur les
enveloppait. Depuis le jour où Biscosse l’avait insultée, elle s’était
juré de ne revenir jamais à Arès. Le port où elle avait erré, humiliée,
lui inspirait une répugnance insurmontable. Pour rien au monde, elle
n’eût voulu revoir l’abbé Danizous. Le souvenir de leur entretien la
bouleversait. Ce n’était pas seulement la honte de l’aveu, mais un
sentiment de pitié pour elle, pour Michel, mêlé d’une crainte
superstitieuse.
Tout cela était loin, Arès invisible à l’horizon. Laure regardait le
rempart, les masures serrées dans un petit vallon de sable où venaient
mourir des monticules roussis de plaques de bruyère. La cabane était
ouverte. Elle entra, sortit, entraîna Michel dans les ruelles. Devant
les portes, sous les treilles réunissant les toits misérables, des
femmes assises réparaient des voiles; des taches d’ombre et de soleil
tremblaient autour d’elles.
En un quart d’heure, elle eut tout vu, le port, le figuier au-dessous
duquel s’étageaient, sur des gradins de bois peints en vert, des
géraniums d’un rose vif.
Pour le déjeuner, qu’une pêcheuse prévenue la veille apporta dans des
plats couverts, Michel transporta la table sous les acacias plantés au
bout du rempart.
--Non, je ne lui parlerai pas tout de suite, nous avons le temps,
pensa-t-il à plusieurs reprises dans l’après-midi. Il la contemplait,
assise dans le sable chaud. Avec son voile marron enroulé autour du cou,
sa robe lâche relevée sur ses chevilles, elle s’était adossée au pied de
l’escalier. Il la regarda ouvrir son sac, tirer son ouvrage. Les reflets
du plein air jouaient dans ses yeux, sur son visage couleur de blé mûr.
Il feignait de somnoler et elle lui parlait en sautant d’un sujet à
l’autre, s’interrompant pour lui sourire.
Le soir, ils allèrent sur un promontoire de sable d’où ils dominaient la
petite baie et un long rivage que baignait l’air empoussiéré d’une nacre
brillante. Laure était assise, une veste jetée sur ses épaules, et
Michel étendu presque sur sa robe. Elle regardait à son poignet la
montre dont il ne l’avait pas encore remerciée. Au-dessus d’eux, des
questions planaient, que l’un et l’autre voulaient éloigner, remettre,
demandant obscurément grâce en ce premier jour.
--Enfin, pensait-il, elle est venue!
Comme il se retournait sur le tapis d’aiguilles, elle attira sa tête sur
ses genoux et le retint longtemps embrassé.
* * * * *
Il y avait près de deux semaines que Laure était installée sur cette
côte. Michel l’avait raccompagnée en barque au soleil couchant. Puis il
était revenu à Piraillant. Un pêcheur qui nettoyait son filet sur la
plage, l’avait vu entrer dans la cabane, sortir, puiser un seau d’eau.
Puis il avait mangé une poignée de coquillages, assis sur le banc.
La nuit était venue. Le fils de Biscosse, qui avait balayé devant sa
porte des aiguilles de pins, y mettait le feu. Il remuait avec une
fourche le tas embrasé; la fumée, emportée par le vent, sentait la
résine, et les gerbes d’or s’envolaient.
C’était une de ces chaudes soirées de juillet que les pêcheurs appellent
un «temps de sole», parce que cette pêche veut un ciel couvert et une
lune chargée de plume. Le vent du sud chassait les nuées d’orage. Michel
avait fermé le volet, la porte, et pris un sentier qui filait à travers
les bois. Il marcha un moment au milieu de petits pins souffreteux,
tordus, à la jambe naine, qui semblent ramper dans des creux de dunes.
Lorsque de temps en temps, il se retournait, ses yeux dominaient le
bassin gris-bleu et quelques voiles disséminées.
Ce n’était pas la première fois que sa souffrance intérieure le poussait
à ces longues marches. Le bois obscurci où il s’enfonça lui soufflait au
visage une haleine de four. Il se représenta sa mère dînant dans la
salle éclairée du petit hôtel qui ouvrait sur la place. Elle ne lui
avait jamais proposé d’entrer. Chaque soir, comme il la raccompagnait,
elle avait une façon de ralentir le pas avant l’arrivée qui
l’avertissait de la laisser seule.
Ou bien elle s’arrêtait, barrant le chemin, faisant en hâte ses
recommandations pour le lendemain, sans doute par crainte d’éveiller les
soupçons des gens de l’hôtel.
--Dîne bien, disait-elle, en l’enveloppant d’un tendre regard.
Il se taisait comme malgré lui, il tendait sa joue.
Une subite tristesse l’envahissait après qu’il l’avait quittée. C’était
fini! Que la soirée serait longue! Il se sentait las. Encore cinq ou six
jours peut-être et elle partirait, le laissant plus désemparé, avec
cette grande brûlure au cœur. Car l’affection qui montait en lui
étouffait même sa colère; il lui pardonnait tout, et jusqu’à son
reniement quotidien, tant qu’elle était là.
Se pouvait-il qu’elle fût ainsi insouciante, cette mère qui posait
parfois sur son front une main si douce? Se pouvait-il qu’elle fût
incapable de sincérité et d’attachement? Il y avait en elle une nature
mobile et légère; mais une autre aussi, qui éteignait parfois ses yeux,
penchait son front, faisant d’elle à certaines heures une créature
inquiète et craintive. Il se rappelait un soir où, entrant soudain dans
la cabane, il l’avait trouvée qui pleurait; penchée au-dessus de la
table, le visage dans ses mains, elle avait les doigts ruisselants de
larmes; et devant ces sanglots qui l’étouffaient il s’était enfui,
pressentant qu’elle pleurait sur elle et sur lui, sur ces journées
lumineuses qui allaient finir, ne reviendraient peut-être jamais, et
dont la fuite lui laissait dans l’âme un découragement infini.
Maintenant, dans la familiarité de leurs causeries, elle parlait un peu
plus d’elle, mais seulement de son enfance, se repliant sur sa vie de
femme, muette, attristée. Elle non plus ne semblait pas avoir de
famille. A peine se rappelait-elle sa mère, morte très jeune de la
fièvre jaune. Son père, fonctionnaire colonial, qui avait longtemps vécu
à la Martinique, puis au Soudan, n’apparaissait que pour disparaître,
s’arrêtant quelques jours à Bordeaux où sa fille restait en pension.
Depuis qu’il s’était remarié, sa femme, jalouse, et qui avait eu trois
enfants de suite, l’avait détaché du premier foyer. A travers ce qu’elle
lui disait, il entrevoyait des querelles, une jeunesse triste et
emprisonnée; ce mariage enfin sur lequel sa mère se taisait:
--Tu ne peux pas savoir!
Le mari, dont l’invisible présence pesait sur leur vie, il aurait voulu
qu’elle le détestât. Michel avait cru qu’elle le redoutait, comme s’il
lui appartenait d’exercer sur elle et sur lui une vengeance mystérieuse.
Et sans doute, elle en avait peur! Mais tandis qu’il ne la quittait pas
des yeux, une vérité plus cruelle lui apparaissait: cet homme qui
n’était pas son père, sa mère l’aimait! Il ne pouvait rien pour l’en
détacher. C’était son supplice qu’elle le défendît, en phrases fuyantes,
le disant toujours meilleur qu’elle et plein de bonté:
--Tais-toi, mon petit!
Michel souffrait. Il se représentait douloureusement entre elle et lui
une image d’homme. Une jalousie violente l’avait envahi; mais dans le
silence de sa mère, il lui semblait entendre autre chose, un mystère
plus profond et presque infini.
Pendant ces quinze jours, où elle avait laissé échapper des phrases
vagues, contradictoires, visiblement mêlées de mensonges, il n’avait pas
eu la force d’insister; peut-être craignait-il de la faire fuir,
pressentant qu’elle lui donnait par son regard, par son sourire, tout ce
qu’il pouvait attendre de plus doux au monde.
L’orage grondait sourdement. Le sous-bois était obscur, mais Michel
apercevait des nuages qui passaient sur la lune et disparaissaient. Sur
ce fond d’argent éclairé, créant tous les accidents de l’ombre et de la
lumière, c’était la grande fantasmagorie des ciels gris et noirs.
Michel redescendit vers le bassin. La mer était haute et le vent
fraîchissait. Il marcha un moment sur le talus vallonné qui forme
corniche au-dessus de la plage. Il ne revenait pas à Piraillant. Une
force le poussait d’un autre côté, vers l’hôtel autour duquel il avait
déjà rôdé la nuit précédente. Laure ne l’avait pas su. Peut-être, cette
fois encore, ne la verrait-il pas? Mais que pouvait-il faire d’autre
pour apaiser cette impatience de s’occuper d’elle qui le chassait, en
pleine nuit, de sa misérable tanière.
L’aile basse de l’hôtel était éclairée. Les trois portes-fenêtres de la
salle à manger avaient été laissées ouvertes, et une suspension
brillait, au-dessus d’une longue table à moitié desservie, où quelques
personnes restaient accoudées. On voyait des débris de pain sur la
nappe, et un compotier rempli de poires. Michel se glissa dans l’ombre
entre les arbres.
Elle était assise, lui tournant le dos, les épaules enveloppées d’une
écharpe à longues franges qui tombait presque jusqu’à terre. Il vit
qu’elle feuilletait un livre, se levait, s’appuyait au montant de la
porte ouverte.
Comme le regard de Laure parcourait la place, Michel recula.
L’avait-elle aperçu? Son cœur battait à coups violents. Il y avait là un
bateau-ponton, carapace gondolée et peinte, percée d’un tuyau, qui
servait de maison d’habitation. Les hublots enchâssés dans le rouf ne
laissaient passer aucune lumière. Michel s’accroupit, demeura un moment
caché. Quand il se releva, la salle était vide, et sa mère avait
disparu.
Alors il fit le tour de la maison, s’assit sous un pin, les yeux fixés
sur une fenêtre. Toute son âme se tendait vers elle.
C’était à ces moments où il la sentait proche, sans qu’elle pût le voir,
qu’il prenait sa tête dans ses mains. Tout à l’heure, quand elle s’était
montrée sur le seuil, il avait été exaspéré. Dans ses yeux montait la
haine du pauvre qui n’ose pas s’approcher du riche.
--Bâtard, bâtard!
Un moment, caché dans la nuit, il avait pleuré, comme cet autre soir où
les sanglots l’avaient secoué au fond du bûcher. Mais, en même temps,
son cœur fondait parce qu’elle était là; et s’il se penchait, écrasé, ce
n’était pas à cause du monde et de l’injustice, mais parce qu’il se
sentait impuissant à la retenir.
--Si elle voulait...
Il regardait fixement devant lui et un sentiment de force gonflait tout
son être.
Lorsqu’il revint, le ciel était toujours couvert et aucun souffle ne
ridait le bassin inerte. Le hameau de marins dormait. L’atmosphère de la
cabane chauffée tout le jour par le soleil et la réverbération de l’eau
était étouffante. Michel traversa la cuisine obscure et ouvrit la porte
d’une des deux chambres jumelées, cellules de planches qui sentaient le
pin et le goudron. L’espace libre entre la cloison et le grand lit
couvert d’une toile à carreaux était si étroit qu’on pouvait à peine
placer une chaise. Il se jeta en travers sur la paillasse, poussa le
volet, s’assoupit un quart d’heure à peine, tout habillé, puis rouvrit
les yeux...
Il n’était pas encore une heure, et la lune se dégageait des nuages
quand il ressortit. La mer avait beaucoup baissé et il reconnut, penchée
sur le sable, son grappin traînant au bout d’une corde, la pinasse que
Sylvain lui avait laissée. Il la poussa des deux mains et la mit à flot.
Puis il remonta pour chercher les appareils dans la petite pièce,
débarras rempli d’engins de pêche, de vieilles bouées, où il avait serré
la voile et les avirons.
Ce fut seulement dans le chenal de l’île qu’il trouva la brise. Il
s’était étendu au fond de la barque, la tête appuyée à la paroi, tirant
des bordées. Quand la voile inclinée «ronflait», et qu’il lâchait
lentement l’écoute, au bruit de l’eau jaillissant contre le bordage,
cette sensation de vitesse et de liberté lui faisait du bien. Il longea
un désert de sable bordé de parcs découverts. Un courlis lança son cri
aigu.
--Tourlit... Tourlit...
Près d’une clôture, il jeta le grappin et s’allongea enfin pour dormir,
roulé dans la voile. Il ne s’assoupit pas tout de suite mais ferma les
yeux, les rouvrit. La lune brillait, et les étoiles, diamants épars dans
ce coin du ciel. Les vases lui apparurent toutes glacées d’argent et les
lattes se profilaient noires. Les rubans d’algues indiquaient le vent.
De temps en temps, «floc», un mule sautait. Puis tout se brouilla, le
grondement de l’océan, le cri sauvage des goélands dans ces grands
espaces lunaires. La note filée d’un courlis fusa de nouveau sans qu’il
l’entendît. La joue appuyée sur sa main, la bouche entr’ouverte, il
s’abandonnait seul dans sa barque, petit point noir posé comme un oiseau
de mer sur le bassin vide.
* * * * *
Ce jour-là, au repas de midi qu’ils prenaient ensemble sous les acacias,
Laure regarda son grand fils avec inquiétude. Elle ne lui avait jamais
vu ces yeux ensommeillés de fatigue et ces traits creusés. Il venait de
se baigner et rejetait en arrière ses cheveux humides. Le soleil de
juillet blanchissait le ciel. Et elle restait accoudée, le visage tourné
vers la mer pailletée d’argent, infiniment lâche devant la nouvelle
qu’elle ne pouvait plus tarder à lui annoncer.
Au premier mot, elle vit que sa bouche se contractait:
--Jeudi... c’est-à-dire après-demain!
Elle eut un geste désolé.
--Voilà déjà plus de quinze jours... le temps passe vite.
Comme il éclatait d’un rire sec, elle alla s’asseoir à côté de lui,
l’embrassa, le suppliant de ne pas augmenter son chagrin. N’était-elle
pas la plus malheureuse? Michel était jeune, libre. Il avait devant lui
toute la vie...
Elle avait posé sa main sur son bras. Il la repoussa. Le chagrin
l’étouffait. Depuis la veille, il pressentait qu’elle allait partir,
rien qu’à la manière dont elle souriait, tant cet enfant violent et
sauvage avait l’instinct des choses du cœur. Il ignorait trop le monde
pour discerner quelle angoisse secrète peut être cachée sous l’aisance
des manières et la grâce exquise, ressources suprêmes des femmes dans
les moments les plus difficiles. Mais un éclair sautait à ses yeux.
L’homme qu’il haïssait, maître tout-puissant, la lui reprenait. Cette
fois encore, il était joué.
La tendresse refoulée de son âme s’embrasa soudain d’une telle fureur
que ses mâchoires tremblèrent.
--Ce n’était pas la peine de venir.
Puis:
--Vous avez toujours eu honte de moi!
Lui aussi, emporté par la haine qui n’est que l’autre face de l’amour,
il la reniait. Tout ce qu’il s’était promis de cacher, tant de griefs
accumulés, il les lui cria:
--Moi, je donnerais tout pour vous, j’aurais travaillé pour vous faire
vivre. Mais quinze jours, c’est plus que vous ne vouliez! Il vous tarde
de repartir. Ah! j’aurais mieux aimé ne vous voir jamais...
--Michel, tu me fais beaucoup de peine!
Les mots s’étranglèrent dans ses larmes. Il ne la regardait pas. La tête
à la baraque brûlante, elle pleurait. Le nœud lâche de ses cheveux avait
glissé sur sa nuque, et ses bandeaux à moitié défaits, elle renversait
son visage charmant mais tellement meurtri et épouvanté que la bouche
avait l’expression d’un masque tragique.
Ce fut une heure terrible--une heure qui la laissa tremblante et brisée
comme si l’orage qu’elle croyait bien loin fondait sur leurs vies. Non
qu’elle n’eût jamais imaginé des violences et des catastrophes! Il y
avait eu des moments où l’angoisse la tenait éveillée la nuit. Mais
c’était Marc qu’elle redoutait dans sa crainte affreuse d’une
dénonciation, rassurée pourtant par l’idée qu’elle saurait se justifier,
nier, le convaincre, confiante dans le mystérieux pouvoir de l’amour
pour repétrir, plus réelle que la vérité, son image adorée dans ce cœur
d’homme. A force de vivre dans la crainte des événements, elle n’y
croyait pas. Elle ressemblait à tant d’autres gens qui dorment,
paisibles, au pied du volcan dont les grondements ne les troublent plus.
Et le malheur venait maintenant, comme il vient toujours, imprévu. Car
c’était devant Michel qu’elle tremblait, aveuglée de larmes. Sa voix
emportée la secouait:
--Quand vous m’aurez dit qui est mon père, ce sera fini. Vous pourrez
faire ce que vous voudrez. Seulement, je veux, j’ai le droit!
Elle le regardait, épouvantée. Ces cris d’un cœur gonflé de révolte,
elle les avait déjà entendus. Elle se sentait heurtée, bousculée, prise
de la même défaillance qu’elle avait jadis éprouvée quand Daniel voulait
se tuer. Son masque dilaté, l’éclat de ses yeux, c’était bien cela...
Elle le revoyait, à ses genoux, rongé à la fois par la passion et par le
regret. Le remords qu’il ne pouvait plus refouler arrachait à son cœur
des mots tyranniques.
--Je ne veux pas qu’il sache jamais... Promettez-moi...
Elle tendait ses mains à Michel, et d’une voix suppliante:
--Je ne peux pas te dire!
C’était sa destinée d’être jetée au milieu de tous ces violents. La tête
appuyée à la cabane, elle revivait les heures affreuses où Daniel aussi,
fou de chagrin, l’avait repoussée. Il restait parfois plusieurs jours
sans qu’elle le revît, puis reparaissait, ramené vers elle par une force
dont il avait honte. Il avait bien fallu son désespoir pour lui révéler
combien elle était coupable. Car Daniel aimait Marc. Il le trahissait,
les yeux fermés, s’enfuyant ensuite avec horreur comme s’il venait de
commettre un crime. C’était elle qu’il accusait déjà en secret, la
détestant d’avoir été faible, inconsolable devant le meilleur de
lui-même souillé et perdu; et avec lui, ceux qui restaient la
condamneraient, son mari, Michel, puisqu’elle avait, sans cesser d’être
tendre et compatissante, ruiné tant de choses.
Michel s’acharnait:
--Voulez-vous que je passe toute ma vie sans savoir même qui est mon
père?
--Attends seulement...
--Vous me le direz, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
--Ne crains rien. Aie confiance en moi.
Elle avait mis sa main sur sa tête, l’attirait contre elle, murmurant
des mots d’espérance. Tout à l’heure, prise d’une terreur folle, elle
aurait bien voulu partir tout de suite. Mais elle s’oubliait maintenant,
elle pensait à lui, navrée à la vue du chagrin qui le dévorait,
élargissant encore cette détresse de toute l’amertume de ses souvenirs.
--Ne te fais pas de peine, mon petit. C’est impossible que je reste ici
ni que je revienne. Mais pourquoi ne viendrais-tu pas à Bordeaux?
L’air embrasé tremblait sur l’eau. Il avait tressailli et regardait au
loin, les yeux dans le ciel. Un bateau de course passait, sa haute
voilure blanche à peine inclinée, resplendissant dans la lumière.
--Tu m’entends, Michel, murmurait Laure, les yeux pleins de douceur,
d’attente et de prière. Ce travail des parcs, c’est une folie. Tu
continuerais à t’instruire. Je pourrais te voir...
Il sentait son bras autour de son cou et ne se dégagea pas. Elle parlait
de la vie qu’il menait ici, représentant qu’il n’était pas fait pour ces
travaux rudes, invoquant l’avenir, rêvant, suppliant, étourdie elle-même
par mille chimères. Le souvenir de l’abbé Danizous traversa soudain son
esprit et elle pâlit. «Non, il se trompe,» se disait-elle, impatiente
d’arracher Michel à cette existence et de le reprendre. L’idée de le
faire venir à Bordeaux ne l’effrayait plus. Depuis qu’elle l’avait vu si
malheureux, elle voulait seulement le rapprocher d’elle.
Il l’écoutait sans bien l’entendre, l’imagination le transportant déjà
dans une autre vie; tout résonnait dans son âme, rumeur lointaine d’un
monde inconnu. Mais elle vit soudain une ombre passer sur sa face:
--Je ne veux pas aller en pension, cria-t-il en se soulevant. Être
enfermé, je ne pourrais pas!
En vain s’efforçait-elle de le calmer, de le retenir. Le souvenir des
insultes reçues courait dans son sang. Là-bas, comme ici, il serait
misérable et seul:
--Laissez-moi tranquille.
Il se dégagea, parcourut d’un regard le ciel et la mer, et rentra
brusquement dans la cabane.
--Mon Dieu! gémit-elle.
La porte était restée ouverte. Elle se leva deux ou trois fois, vit
qu’il s’était couché sur son lit, la tête dans son bras. L’obscurité de
la petite chambre, au volet fermé, était seulement rayée de quelques
fils d’or.
Alors elle revint s’asseoir sur le banc, accablée, sans forces. Une
heure passa, dans le bourdonnement confus de l’été; et tout flambait, le
bleu-gris du ciel, le sable, les baraques, l’eau fourmillante
d’étincelles. D’un pas lassé, elle fit le tour de la cabane, monta des
ruelles, redescendit; sa tête touchait presque les énormes raisins de
Malaga qui pendaient aux treilles; et elle allait dans ces couloirs
plafonnés de verdure, errante, indécise.
Hameau de marins, silencieux, paisible, dans un hémicycle de pins,
devant sa plage de sable rose. A cette heure, il était désert, les
pêcheurs travaillant au large. Il ne restait que quelques vieilles,
toutes cassées, se traînant à petits pas le long des cabanes, ou se
chauffant, assises près des portes, sur des bancs de bois.
--Que je souffre! soupirait-elle.
Comme tout ici était tranquille et qu’elle serait volontiers restée!
Quelque chose finissait, la pénétrant de regret et d’appréhension.
L’idée de venir sur cette côte l’avait libérée pour un temps de
difficultés écrasantes, et voici que renaissaient les complications, en
même temps qu’elle se sentait plus faible pour les dénouer. Elle pensait
à Marc, esprit élevé et plein de bonté, cœur sûr, comme si elle voyait
en lui son refuge.
La chaleur accablait le pignada. Elle s’était assise sur la dune. Le
soleil enfilait le sous-bois vallonné, nappé de plaques d’ombres. L’eau
montante ramenait les barques au port. Laure voyait approcher les
longues pinasses à l’avant cambré comme les pirogues des anciens
pirates. De loin, elles ressemblaient à des fourmis. Certaines
longeaient l’île basse, étendue de sables arides, sur laquelle se
détachaient seulement quelques cabanes isolées et des bouquets d’arbres.
Le battement des avirons allumait sur l’eau des paillettes d’or. Elle
distinguait au fond de la pinasse des visages connus, parfois un homme
ou une femme l’interpellait, en faisant des signes; puis l’avant incliné
de l’embarcation glissait en s’inclinant sur le sable mou.
Le soir venait. Elle redescendit vers le port. Mais dans la rangée de
cabanes alignées le long du rempart, la petite case grise était close.
Elle secoua longuement la porte, regarda avec stupeur son sac et
l’ombrelle que Michel avait placés sur le banc. Que faire? Où aller pour
le retrouver? Elle eut soudain très froid, puis ses joues brûlèrent. Sa
peur grandissait. Elle courut presque le long du rempart, cherchant,
appelant, criant, mais sans rencontrer personne.
Clémence, la pêcheuse qui la servait, savonnait du linge dans un baquet,
ses manches relevées, sous sa treille que recouvrait une vieille voile.
--Vous n’avez pas vu Michel?
Tout à l’heure, elle croyait l’avoir aperçu. Où allait-il? Elle n’avait
pas fait attention.
Laure précipitait sa course d’une ruelle à l’autre. Les yeux la
suivaient. Des femmes soulevaient à son passage leurs petits rideaux.
--Il ne peut pas être bien loin!
Un marin, debout sur le port, lavait son filet, faisant voler le chevelu
d’algues et de goémons emmêlé aux mailles:
--Ah! dit-il, vous pouvez courir pour le rattraper. Puisque la pinasse
est à la chaîne, c’est dans le bois qu’il s’en est allé. Ce garçon est
toujours parti. Ça va, ça rôde toute la nuit, ça ne sait pas coucher
dans un lit.
Dans sa face couleur de cuir, aux orbites profondes, la malice alluma
soudain son œil fin:
--Il s’en va coucher dans quelque fourré, avec les renards.
Elle était déjà loin, prenait un sentier. C’était là-bas qu’il devait se
cacher, derrière ces broussailles. Elle tourna dans un chemin de sable,
monta, descendit, se trouva dans un garde-feu. La lumière posait sur les
jambes des pins ses touches rouges et l’ombre peu à peu noyait les
genêts. Elle appelait encore «Michel», mais d’une voix toujours plus
faible, n’espérant plus qu’il lui répondît. Son pied s’accrocha à une
racine. Elle se laissa tomber dans le sable, n’essaya pas de se relever,
comme s’il était inutile d’aller plus loin et que ce fût là son dernier
effort.
--Si je le retrouve, je ferai tout ce qu’il voudra!
Mais elle avait peur de ne plus le revoir, le pleurait déjà, le visage
ruisselant entre ses mains. Car l’idée affreuse l’avait envahie... Lui
aussi, semblable à Daniel dans ses duretés, dans ses désespoirs de chien
enragé, était capable de se tuer!
Elle pleura longtemps dans la bruyère, à côté d’un arbre tombé. Elle
revivait la nuit où Marc avait été chercher le corps de Daniel, l’avait
ramené. Elle croyait entendre le fourgon rouler, s’arrêter; le cortège
au pas lourd, dans l’escalier, montant le cercueil; elle revoyait Marc
défiguré par la douleur, le cierge, les fleurs. Si elle avait pu tout
confesser, elle l’aurait fait à ce moment-là. Et peut-être, cet enfant
qui restait de Daniel, Marc, écrasé, l’aurait accueilli. Mais elle avait
juré de se taire. Que pouvait-elle? D’ailleurs, il n’y aurait pas eu de
réconciliation possible avec son mari. Les choses dans cette nature
d’homme allaient trop profond: c’était comme un acide qui attaque et
brûle toujours plus loin; au moment où l’on croyait qu’il avait oublié,
même pour de petites déceptions, si l’on y touchait, on s’apercevait que
tout était à cette place rongé et détruit.
Les étoiles fourmillaient dans le ciel plus sombre. Elle se reprochait
d’être venue. «Laissez-le en paix,» avait dit l’abbé Danizous. Ces
avertissements remuaient un fonds de remords. Elle se rappelait la lueur
entrée dans son âme, cette pensée poignante de renoncement; mais l’issue
obscure qu’il lui montrait, cette voie où il fallait souffrir en
silence, dépouillé de soi, comme on expie, elle n’en voulait pas,
sentant affluer à son cœur un trouble indicible.
Quand elle se leva, la tête vide, une rumeur de houle régnait dans le
bois où sa robe s’accrochait aux ronces. Elle traversa le pignada,
errante sous les arbres qui, dans la clarté lunaire, se découpaient en
velours noir, avec de grands bras d’écorchés. Quand elle arriva à
l’hôtel, on avait éteint les lumières. Il lui fallut frapper à la porte.
* * * * *
Le lendemain, le soleil monta dans un ciel vert. Comme Laure allait à
Piraillant, d’un pas de somnambule, elle aperçut Michel sur la plage.
Elle s’arrêta tremblante et le regardait.
La nuit avait passé sur sa rancune, trêve insensible qui change parfois
l’esprit et le cœur, amenant les plus rebelles aux concessions qu’ils
s’étaient juré de ne jamais faire.
--Toi aussi, tu partiras, lui dit sa mère.
Ils restèrent longtemps assis côte à côte. Michel n’avait plus son air
mauvais et le chagrin l’avait abattu.
Ils naviguèrent tout l’après-midi. Laure s’était étendue au fond de la
pinasse dont le bois brûlait. Michel ramait. Entre les terres submergées
qu’il connaissait bien, c’était tout un lacis de chenaux sur lesquels la
barque filait. Une grande brise passait sur eux; il rêvait d’un amour
qui serait fort comme le vent du large et emplirait ainsi tout son être;
un amour qui aurait parcouru le ciel, les dunes violettes, froissé l’eau
changeante; un amour salubre qui lui ferait la poitrine vaste.
En face d’eux, de l’autre côté de l’eau soyeuse, Arcachon tremblait dans
le poudroiement d’une atmosphère éblouissante. Ils distinguaient, comme
autant de touches vives et claires, les villas posées au bord du bassin,
la masse blanche du grand hôtel, un clocher d’église.
Par derrière, les ondulations revêtues de pins. Leurs teintes de bronze
se muaient en des violets sombres et des bleus lointains.
Le soir, comme ils devaient se dire adieu, Michel raccompagna sa mère
silencieusement. Il était tard. Le soleil couchant répandait au-dessus
des bois une buée ardente. Les brasiers du ciel s’écroulaient.
Elle s’arrêta sur une pointe de sable humide, toute baignée par le
reflet resplendissant. Un instant elle parut hésiter à dire quelque
chose. Un espoir immense le souleva.
Mais non, elle l’étreignit seulement avec une tendresse muette qui le
fit frémir.
--A bientôt, dit-elle, je te préviendrai.
Il ne résistait plus. Elle comprenait qu’il avait cédé; mais elle
entrevit ce qu’il souffrirait encore.
Après le dîner, il alla s’asseoir sur la dune, dans le bois de pins
inondé par la clarté bleue de la nuit splendide. L’eau était d’argent.
Un moment, il resta courbé, sa tête tombée dans ses bras. Puis il releva
sa figure ronde et volontaire sur laquelle les larmes séchaient. Il y
avait dans l’air un goût de résine dont la saveur âcre le fit
tressaillir. Son regard intérieur descendait au fond de sa vie. Dans son
âme, il y avait le bassin gris et tous ses reflets, les pins et le ciel.
Tout cela s’animait. Il entendait le goéland parler au nuage et la
barque se plaindre d’être attachée. Une voile blanche s’en allait
là-bas. Il écoutait comme un chant au loin, les grandes voix sourdes de
l’inconnu.