--Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques

broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle

disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força

notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais

lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son

intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un

tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs

reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les

superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux,

en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On

poussa des hourras.

--Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je venir

camper ici, il faut que je la détruise.

Au moyen de forts _enkassés_, espèce d'épieux, on la déchaussa à

grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse;

on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de

combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un

immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la

brisa; et, jaloux de compléter l'oeuvre de destruction, on combla sa

large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument

d'idolâtrie.

Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées

d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant

dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous

venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient

fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur

cavalerie pour intercepter notre retour.

Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos neuf

cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos

gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch

ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement

que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir à se

signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les

mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux de

combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs

palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en cette

circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et

croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous

nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre

cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.

On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en

véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les chefs

se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire du

bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué

comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement.

Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses

armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux cents cavaliers

environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes

à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; chaque corps étant à

environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas

gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on estima à plus de

deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de

l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à

cette manoeuvre. Nos trois corps serrèrent les distances; éclaireurs,

flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et

prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d'arrêter

l'avant-garde, et la décision qu'ils mirent à la charger nous donna lieu

un instant d'appréhender que la mêlée ne s'engageât. Mais des

contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le

combat d'escarmouches; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à

avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur

place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu,

mais s'enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux

fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de

ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l'ayant chargé en

force une fois dans l'intention de nous couper, s'en détournèrent à

portée de traits et ne s'attaquèrent plus qu'à l'avant ou à

l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à

droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi

retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses

et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à

des manoeuvres d'une physionomie nouvelle. Après des tentatives

infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer

l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois.

Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à cheval, quitta

sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une

trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les

plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à

faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui

tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre

frissonnante souriait de ce sourire particulier à l'homme énergique qui

s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté

de nos fantassins, il leur cria:

--Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.

Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute prise

sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas

s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des

nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle,

fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre

parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous,

étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti

échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des

hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de

fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la

plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se

disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses

que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des

boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les

injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les

crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant

résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur

du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si

désordonnés en apparence.

Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert

pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les

devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent

résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur

première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se

dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une

halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu

après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement

coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une

pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre;

mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que

lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un

groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute,

d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener

le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de

notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés

encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des

cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous

rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup

une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener

tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de

2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si

les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous

probablement n'eût rejoint l'armée.

Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions

défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est grâce au

manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre

retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute

l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d'Asie, prévaut le

principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-même,

il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit

affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite des affaires,

qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent

au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande

majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils répondent à

une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le combat débute,

en général, par un échange plus ou moins répété d'attaques, de retraites

et de retours offensifs; et ces préliminaires amènent le combat de pied

ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales

qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions

préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent

sans en venir à une mêlée; comme encore la victoire peut dès ce moment

se décider si l'un des deux décèle, par un flottement ou d'autres

signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être

rompu et morcelé, à moins que ses champions d'élite ne lui redonnent

l'ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont

ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c'est à en

profiter que vise l'ambition des plus intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas

de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de

course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont

inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de

terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un

cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier débute de

la même façon, seulement, comme les adversaires n'ont à se préoccuper

que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus

rapidement et donnent lieu à une escrime, où l'agilité, l'adresse et

surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le

courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers

l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace

de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques

traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent,

s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois avant même qu'un seul homme

tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit

de près, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait

volte-face et prend l'offensive; et les rôles s'échangent ainsi

successivement, jusqu'à ce que la mêlée s'engage, soit par l'effet de

l'entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent,

parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs

adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre

inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les

Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause de la vivacité

plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des

kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, comme on

le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi,

personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de

l'Horace vainqueur.

La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus accentuée,

les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu.

Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient

plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se disjoindre presque

aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'être à

portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet

pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en

accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le

regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du

cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les bons

cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à l'instant

opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à pied. Le

moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut

volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce

mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande

surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses

chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et

diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval

dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers

éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible,

d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval

de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un

cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.

En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le

fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier,

partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et

un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se

laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de

cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre

l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en

désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les

batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour

tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à

une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de

cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement

une action générale; ils prennent position et combattent par

détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente

mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur

cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant

rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant

plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille.

Les chefs ignorant l'art de manoeuvrer les masses, c'est en dernier

ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui

résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la

préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins,

mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.

Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et

protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine,

on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection

de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme,

et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection

contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne

de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller

attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée.

Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un

accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée

des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces

points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.

Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles

comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta

et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de

tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet

ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation

féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de

cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces

modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité

martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté

et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les

ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la

configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et

kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense,

accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et

entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à

se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort

de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de

réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant

plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à

présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation

politique et de leurs moeurs plus républicaines et patriarcales que

féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de

forces de quelque durée.

Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et

leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus

avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la

castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées,

dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service

qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par

des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du

pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de

fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles

les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve

dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette

d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires,

et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien

entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour

eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des

bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces

unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires

aux manoeuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions

que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement

instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté par l'ennemi; de

concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence,

et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions

qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus

commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les

escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie; ces

troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des

masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en

trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner

l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses

timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le

principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement

des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent.

Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer

sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction

décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux

d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des

différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement

de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes.

Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste

qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manoeuvre

improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une

ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en

péril sa sûreté.

La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent

complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour

leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs,

les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent

plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les

paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions

chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon

imprévue.

Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une

mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins

longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux

combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres.

Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163

hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une

question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il

n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il

n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le

centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier

survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté

d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique

inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés,

puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en

relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier

adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement

du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère

en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes,

aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa

d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la

veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des

dernières strophes qu'il leur chanta:

«Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère,

»N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies!

»Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant!

»Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»

À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une

appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent

des termes _peu_ et _beaucoup_.

Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se

dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la

cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses.

Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que

les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse

les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui

font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de

rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille,

mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude

de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir

aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une

défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de

la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se

dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il

arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs

capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer

à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes

chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur

le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels

malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à

des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les

soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est

consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer

l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font

avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur

fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations

verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un

mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le

sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.

Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du

jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus

fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant

aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à

peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.

Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement

l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre,

ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou

par coups de mains; elles sont défendues principalement par des

fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler

sur les sentiers escarpés qui y conduisent.

Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de

discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et

les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar et

Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon

languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à

l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des

chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest

du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées

les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié.

Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on

estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en

avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen,

que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas

pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses

rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus

nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à

trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers à

plus de quatre-vingt mille.

[15] Ces chiffres ne représentent que des appréciations; on sait déjà

que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs

troupes, lorsqu'elles dépassent certaines proportions. Je n'ai point

vu ces deux armées réunies, mais j'ai parcouru les terrains occupés

par leurs campements; j'ai pris les évaluations, admises par tous,

du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait

ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des

chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à

des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m'étaient ainsi

fournis. J'ai tenu compte également de cette circonstance que tel

grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou

20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de

son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est

impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou

funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance.

Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que

toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu

près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée

au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il

n'en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et

ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à

des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De

plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point

compris dans l'évaluation de son armée, qui, d'après les

renseignements toujours vagues, n'aurait guère dû être inférieure à

140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à

son ban.

On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le

chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un

accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse,

par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manoeuvrer

des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une

rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus

indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent

plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des

forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées

nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations

qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité

qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des

faits de guerre proprement dits.

Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les

chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son

importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux

d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où

les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à

cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les

fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité

d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits

militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de

noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen

d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction

de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à

celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs,

très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier

aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.

Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des

Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués

par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à

l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la

fuite.

Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un

Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se

trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque

circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers

s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en

leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de

cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent

à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête,

il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur

plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement

interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant

tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier

l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou

peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet

emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu

de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand

galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se

disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans

un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un

cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses

adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur

échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux

applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables

s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles,

avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à

s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après

quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat

par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques

ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les

Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien

moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats

politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le

sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo

passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux

cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se

colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre

l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient

des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures,

sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers;

et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres

sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait

éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne

leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.

Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un

moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils

admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle

contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien

davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait

ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses

moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage

le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle

porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le

centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion,

bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses

victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en

hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant;

l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que

ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.

Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est malheureusement

loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve

la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut point conclure

de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l'ont adoptée. Les

Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d'humanité, surtout si on

les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals,

les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas

ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.

Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré

ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en

particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est

heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette supériorité, comme,

heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en

revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves,

selon les temps, les lieux ou les mobiles!

Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la

personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de

son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors,

et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante

souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature.

Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient

partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par

leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs

aptitudes et jusqu'à leurs moeurs nationales.

On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout

si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte

organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres

monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger

les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont

rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à

la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une

sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme,

enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une

obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie,

accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir

toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment

religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières.

Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en

comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que

leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre

tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient

répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de

victimes dans leurs guerres.

--Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent

servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de

préférence à pervertir la volonté des forts.

L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être une

utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de

regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme,

après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de

vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les

effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent

peut-être d'être rapportés.

On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la

condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les

rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en

théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée

par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement

trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la

produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion.

Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des

engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les

rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre,

disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et

sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il

dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils,

d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses

semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à

en verser.»

Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait

que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils

prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de

guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et

détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de

soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de

l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur

les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un

service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les

premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de

crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges.

Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est

dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à

autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient

un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.

Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques,

était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont les fonctions

impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient

s'en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens

comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit

encore dans les armées des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre

ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur

nature pacifique; la plupart repousseraient comme un déni de leurs

droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes,

après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par

nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que

partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient de ce que leur nation

n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier

et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction,

qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les

profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre

défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et

cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie

militaire, épargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son

insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur double, l'idée morale

que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme.

Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'éviration sur le

champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une

éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont

nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel

nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à

comprendre qu'il pût exister simultanément chez nous un code de lois

militaire et un code de lois civil.

--Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires

pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre; ces

deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi

couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est

dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du

bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut

croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train

de vous imiter avec nos bandes de _wottoadders_, gens sans feu ni lieu,

qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de

hasards et de rapines.

Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en principautés

rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant

métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au

service des Polémarques, et mettent une espèce d'amour-propre à

guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. Quelques-uns

reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province

natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d'impôts leurs

terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns

finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se

fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre périt par

les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute

fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de

laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses

prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les

camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes

sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes

vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs

plus précieux attributs.

Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour acquitter

le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour

une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier l'influence

que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D'après

eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils

résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement; ils

font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que

les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils

désertent plus volontiers; on les entraîne plus facilement au combat,

mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obéissance à

la licence. Leur courage a plus d'éclat, mais moins de fond. Néanmoins,

comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs

préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent avec plus d'entrain à

toutes leurs entreprises.

Comme on vient de le voir, les manoeuvres sur le champ de bataille sont

tout à fait élémentaires; elles sont produites par la coordination

spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d'opinion

publique, expression électrique du jugement des combattants, s'est

développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce

développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à

coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les

tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat,

et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi,

disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques

campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent

aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si

jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs

nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs

impersonnels, tels que les moeurs ou l'opinion publique, et même les

caprices de la mode.

Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans

sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes

d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions

qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de

l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien

inférieure à celle de ses propres soldats.

--C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de courage,

ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous l'avons vu. Ils

font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force collective,

réglée comme la leur, je préfère le désordre et l'individualité hardie

de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se

relever dans la vie civile; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour

croupir dans la servitude.

Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les

armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la

hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se

manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il

n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné,

l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les

préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans

doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires,

mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside

à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la

discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action

de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique

la plus universellement admirée.

L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent

piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une

sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses

qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves,

et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements

de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les

combats moins en disproportion avec son individualité.

Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y

développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou

d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de

leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier

et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement

sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau

d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent

et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des

évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous

quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour

venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui

illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des

charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer

subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des

pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les

injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des

trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et

lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les

collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les

deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut

d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui

quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:

--Tiens, voilà ce que je sais faire!

Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers

effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de

considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons

occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il

en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on

estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des

nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés

d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs

de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je

m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole

toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler

fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du

soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt

et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au

monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me

contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit

rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture

et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de

l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole,

chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon

inclination pour la vie militaire.

Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les

matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne,

et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de

camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers

d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu,

dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants

vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du

beurre, du miel et des poules.

Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui demandai

à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce

que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à

rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que

nous occupions.

Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies

pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le

visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de

l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie.

La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance

d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de

visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence

du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve

quelque charme théurgique.

Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on m'attribuait,

le Prince me dit:

--En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu pour eux

nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.

L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le

lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de

l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de

l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre,

il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment,

un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de

l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:

--Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien

des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux,

dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; mais le Père

du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous

reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner

de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y voient

clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays.

Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai

deux mots pour toi.

Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:

--Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la

fois.

Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.

Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra

notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine

prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En

arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat

musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.

Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier,

gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux

blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune

fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme.

L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard,

l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de

voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et

reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts

de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment

de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de

l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun

dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée

d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu

fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître

ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce

pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle

la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à

l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un

naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux

retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au

dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme

tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine,

paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux

qui se croient garantis contre les vicissitudes.

En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au

commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous

trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le

passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de

l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de

l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.

Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite,

pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, entassée entre

le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en amont, et se

perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla

s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des hommes

abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans

le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant

entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se

battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en

se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient

s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de

l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble,

criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride,

l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire

avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au

milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules

et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant,

s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on

en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas

comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque

horrible cauchemar[16]. Les chefs s'égosillaient pour tâcher d'apaiser

cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient

à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon

sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir

régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi

subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, une

gaîté bruyante lui succéda.

[16] Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d'accord pour

dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent

ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre

les hommes, mais n'en suivent pas moins les détails du drame, avec

une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes.

Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la propriété et la faculté

d'observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s'entre-battre.

On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins

accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, les boeufs, les

chiens ou les moutons.

Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant,

quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les

pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens construiraient un

pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver

surtout, des troupes dans un camp retranché.

Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour réduire

des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que

l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux communications

de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs.

Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille mission, objectèrent

qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille hommes qui voulussent

accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la perspective d'être

privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre chrétienne. Le

Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s'était déjà

ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de

leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire qu'il apportait à

rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l'Abbaïe

infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince

débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée à

grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir

prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier,

les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et

l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la

multitude.

En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde

déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la

fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où

les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de

l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des

Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette

maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du

soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur

explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens,

de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui

succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient

une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner

sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par

celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit

le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au

menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs

chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages.

Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient

par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres,

ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de

nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À

mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs

attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils

s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de

leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des

hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.

Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le

Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et

entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée

poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins.

L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le

fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel

d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine

d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles;

nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes

aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques

chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les

feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes

endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe

s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude

générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les

sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment

ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent

jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les

roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu

peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la

difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de

notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations

ou le fer de l'ennemi.

Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur les

longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier

hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à

saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de

l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux

abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu

à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes

surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois

touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point

aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des

poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil

d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies

de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition

accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la

bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.

Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de

l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et

gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement

eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient

négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que

de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque

abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne

purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens

de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on

s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de

messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements

survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma

tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.

--Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je doute que

nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est

encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans quelque

village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous

causerons pour chasser la faim et le froid.

Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté

pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le

Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que

j'allasse lui donner quelque remède.

--Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas

Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi,

chaudement et bien repu.

Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une

grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur

fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me

jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie;

on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie.

Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui

heureusement fut efficace; moi, je me considérai son débiteur, et nous

mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.

Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait

d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo,

Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ,

était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du

Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les

chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les

événements en Dambya.

Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et

d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour

désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers,

haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous

les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent

avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance

d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers

et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et

rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu

du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon

à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions

chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt

qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient

ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent

certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment.

Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches

trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en

retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs

ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui

grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour

complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les

pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur

notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en

guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules

découvertes; des choeurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient

des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence;

derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif

particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles

des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées

commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs

plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le _Misil-Énié_

ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au

devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes,

précédée par des joueurs de flûte.

Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant à

une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du

lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer

les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la

place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à

tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de boeufs; les hâteurs de

rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les

grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement,

écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se

poussait aux portes, sur la place; partout on s'ébattait, on riait, on

criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant,

planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou

émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette

bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour

des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de

distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques,

dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs

blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses

et tout l'attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste,

auprès des jarres d'hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre

hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une

soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer

sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se

prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de

cette campagne contre les Gallas.

Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie · 第 16 / 33 题