[13] Ce mot, dont la composition ressemble à celle du mot hidalgo,
veut dire fils d'homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel; mais pour
simplifier l'introduction dans notre langue de ce terme de relation,
je formerai le pluriel d'Ilmorma en ajoutant un _s_ au singulier, ce
qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indigènes.
Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une
campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour
j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un
timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux
qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch.
Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en
Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il
voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il
ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou
Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la
campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à
neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à
quelques milles de la ville.
Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la
vie militaire éthiopienne.
L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux
javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond,
comme le _clypeus_ romain, et garni d'un umbon ou partie proéminente au
centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de
deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie
légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à deux
tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et
recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux
tranchants, rappelant beaucoup le _harpé_ des gladiateurs thraces. La
poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune
sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge,
sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme
de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1
mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a
une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une
grande variété de formes; on y retrouve l'_espafut_ longue, large, à
deux tranchants, la _framée_, la _demi-pique_, la _guisarme_, la
_tragule_, l'_esclavine_, le _carrel_ et la _zagaye_. L'extrémité
inférieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de
contre-poids et de frette.
Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les
demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils
très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau
cheval.
Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles,
recouvertes de peau de boeuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées
parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par
un arçon droit à courbet et un troussequin faits d'un bois très-léger
recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces.
Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l'étrier antique, ne
permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa
laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du
cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au
troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté
du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une
poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de
course. La tête du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe
est passée à l'arçon, et d'une têtière sans sous-gorge. Une lanière
étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six
petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et
miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui
des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rênes sont comme
celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier
porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un
tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au
besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l'arçon un
faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à cheval en fauconnier,
c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude
provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne
pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté
gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens portent le sabre au
côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de
long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en cuir de boeuf: il excite
aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'éperons. La plupart
des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne
les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos
chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des
chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l'ensemble de
leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux,
familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent
subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien
moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé
dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre,
mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune
ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat,
quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques
les premiers chevaux de guerre du monde.
Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou
deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du
bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la
_harasse_ des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le
fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est motivée
par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté
gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un
ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le
corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement
d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc
gauche à blesser le col de sa monture.
Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à mèche.
Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des mèches
prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement un
bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité
d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ
un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine,
lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de
cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent
d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en
est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour
tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent
aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez
bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en
fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent
d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme
de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont
en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou
kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir
remplacent les capucines.
À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est
constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa
javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un _enkassé_ ou
fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par une
forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus
pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu
porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre,
il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui
conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et
tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert
à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour
construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter
les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la
campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes
les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux
Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à
la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au
même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et
une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.
De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des
Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en
vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et
diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20
centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane
doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix
hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est
faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au
moyen d'une espèce de _lemnisque_ écarlate; elle ne se donnait qu'aux
cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait la peine
du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à l'ennemi.
Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le
premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'armée une bande de
la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de fixer à l'umbon de son
bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant une retraite, recevait
une queue de lion qu'il portait également à son bouclier; et celui qui
avait tué un lion avait droit d'y accrocher également la peau d'une des
pattes de devant armée de ses griffes.
Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des
pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire,
en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes
d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en
argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en
combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de
nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un
combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul
le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil,
comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon
de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui
remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de
couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de
leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille
de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.
Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la
plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec
laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont
distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en
argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont
celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus
de valeur.
Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient
une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, n'ayant qu'une
ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entrée de la tente
du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des huttes, toutes
tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de selle, les
sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme
un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se
trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en
bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers
services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d'être au complet.
Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, ses quatre chevaux et ses
trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers
et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages
se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente;
celle de la Waïzoro était enveloppée d'une obscurité discrète, qui
laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des
chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et
les cris et la rumeur qui s'élevaient du camp, cessèrent vers le milieu
de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point
du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie
nocturne par leurs travaux et leur caquetage; à la lueur des feux, elles
s'occupaient de l'émondage des grains, de leur mouture ou de celle des
condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient
ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous
un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre
avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner
le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les
travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste,
et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques
bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire
qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un
campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage
de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent
presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent
les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le
plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les
fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain
merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes.
Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait
paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait
avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens
semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une
aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le
signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux
premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe
foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.
Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une
animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la
réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée
d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne
faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents
de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse
en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et
les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les
chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et
autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du
maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière
lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également.
À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs
chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets;
le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages,
valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions
prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les
cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche.
De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le
son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de
quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et
droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde
qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque
de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des
chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course,
chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers,
javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du
fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant,
le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait
la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant,
réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques
images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes
sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie;
des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles;
les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses
entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un
moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel;
une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été
d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits.
D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies
qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers
demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec
sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et
d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder
passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du
Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses
compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à
Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté
de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et
impérieux, usité par ceux qui réclament justice.
Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un
soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin
aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.
Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long
de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup de
petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que
le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui
amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une
faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le
plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée
de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les
hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et
l'on entendait dans le lointain un choeur militaire qui grandissait en
se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le
brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit
cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses
hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche
également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir
rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et
le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers
étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique
et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et,
en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de
vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et
s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour
le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit
selon l'usage:
--Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.
Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du
Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.
Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence
de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant étrangers
que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition
contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam,
affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue
prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté,
les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance.
Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions
l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans
la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; ensuite, revenant
sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du
Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas
n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence entre le
Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos
frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi
à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent
auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre
des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux,
bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre.
Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces
envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous
avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui
fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus d'ennemis
contre qui faire campagne.
--Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu
ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais
heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux.
Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de
m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux,
tous se ligueront contre nous.
Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute
de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au
Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de la décadence
de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la
première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud
de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et
Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à
l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle,
il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au
Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en
s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont
fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de
conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors
en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un
retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de
traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et
fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont
répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus
souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas
d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que
d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes
auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui
désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en
Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent
quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les
résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs
ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent,
par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un
nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi
repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque
désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et
s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils
reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières.
Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec
leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi
les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on
comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans
le Damote.
Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les
guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à
l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses
largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce,
et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il
finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa,
originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de
restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le
Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître
Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne
occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de
la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda
pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à
l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture.
Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant
lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la
même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe,
et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras
Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment,
il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il
se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse
que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de
quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à
l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite
pendant qu'il en était encore temps.
--Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir
combattu.
Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de
soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit
dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un
messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de
l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa
prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième
baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en
trouvant un dont elle égalait la taille:
--Que fait ton père? lui dit-il.
--Il travaille aux champs.
--Oh! moi, père d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais
militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va,
dit-il au messager, dis à Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse
en terre chrétienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai
donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui.
Dis-lui que ma chaîne me pèse.
[14] Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie
_lumière_ en langue ilmorma ou galla.
Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race
ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom,
qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert
à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas
surtout, il est messéant d'appeler un homme par son nom
patronymique; on l'appelle en le désignant comme le _père_ de son
fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler
de Zaoudé ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de
Guoscho, ou bien père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre,
chaque guerrier se désignera lui-même d'après cet usage, ou si son
père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au
moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme
dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père
d'Ipsa!»
Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne
séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent
de _père_ l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent _ses
fils_. De plus, le mot _père_ exprime pour eux l'idée de propriété,
et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils
demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. _Père
d'Ipsa_ veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est une
conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit
ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute
société: l'autorité, la paternité et la propriété.
À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote.
Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du
paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que
l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa
mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de
mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la
dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à
fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit
complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se
réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de
maladie, la neuvième année de sa captivité.
Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient
voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une
chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs
moeurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au
pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui,
grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république.
Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs
reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser
leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant
mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui
et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les
frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous
nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché
d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas
flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles
enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait
l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.
Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il
recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses
troupes, il faisait essayer devant sa tente.
--En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de
bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en
sois dépourvu.
Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion
européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse
désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les
montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un
jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait
avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître,
il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau
cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par
saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et
entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était
conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux
animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de
ses formes.
Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le
Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les
chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas
encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente,
un huissier vint de sa part me rendre ce message:
--Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec toi?
Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées sans
intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma confiance.
Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?
Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me dire:
--Voici la parole de Monseigneur:
--Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. Tu as
vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint
l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie
et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te
l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes
prédilections sur moi.
Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer
me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais,
fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je
sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me
sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans
appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.
Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il
est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en
comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de
ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus
affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité
de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une
dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont
ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs
yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social;
c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais
déjà contracté, selon les moeurs du pays, comme un premier engagement
moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux
yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à le suivre, à
participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne
fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée jusque-là,
j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux;
j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits; je
cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et hostile de
ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.
La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour
Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous
allions décidément envahir le Liben.
Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures
les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. En face
de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, à pic en
plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrière nous
se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme
perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi à l'écoulement
des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées,
poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et
d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle
d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne
s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient
presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la
plante des pieds.
Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de
l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort
nombreux dans le fleuve.
Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et
le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son lit,
encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales
et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne
féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des
maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble
recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des
profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de
l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui
coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des
torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont
infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition
divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la
fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le
surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées
dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance
proverbiale depuis l'origine des siècles.
Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit
avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant,
l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures
des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un grand
nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement
cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous
attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans
l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes
affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant
derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux
seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des
bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la
marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique;
prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut
foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs
s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les
fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens
sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs
troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus
rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint,
et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale
richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de
contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous
les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer
des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât
une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du
terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative
l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos
combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes,
impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.
Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte près
d'un magnifique _warka_. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde
nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à
cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'élancèrent en
poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent
par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; nous entendions
encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et
la solitude où nous restâmes étaient saisissants; notre armée s'était
dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette
d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes
voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira
sous sa tente plantée à l'ombre du warka.
Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays deuga,
et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des
dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les
troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse
et spacieuse.
Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que
l'oeuvre de destruction commençait.
Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, trois
cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever
aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à
regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous
perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua
la façon dont il conduisait la guerre.
Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre
d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les
ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants
n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à
six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond
comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de
meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement
courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60
centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer
large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils
excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers
envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie,
une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une
portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue
de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à
fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et
surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un
retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les
accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des
Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de
diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration
du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que
ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque
dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs
que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une
surprise de cette nature.
L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le
souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des
plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et
sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus
chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont
elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.
Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs
thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines
appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins
et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux
des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces
tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui,
quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du
soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le
lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:
--Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te
paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés
que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos
femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens
les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous détruisons alors
leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramène à
notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos
paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une part, ce sont des
représailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent
isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent
par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles
deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités
sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs
relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les
atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces
circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis
sûr.
Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai
contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage,
devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à
l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu,
qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le
malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson
composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit
d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par
interprète le récit suivant:
--Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, et j'ai
deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je
revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par
vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes,
mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me
trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie
qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille
avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis
réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a conduit,
puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon
corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est
voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as commencé,
fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les voie en
mourant.
Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous
firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru
le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère
et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre
de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute
la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces
infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais,
afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire
escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre
leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon
fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce voeu d'un
moribond, que je m'y rendis.
L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui
les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle qui
adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par serment
à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les
circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez
les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue
du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses,
des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets
les plus salutaires.
En partant, le blessé me dit:
--Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque
chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils d'hommes,
dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as fait
rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, ton
frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du Gojam,
et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être viendras-tu un
jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses,
du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme
un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers
moi. Si je suis revêtu de _la toge qui ne s'use pas_ (la terre), mes
fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous
fais retombe sur toi comme une pluie!
La femme, qui était jolie, ajouta:
--Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon
pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son
beau-frère.
J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat
était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé
était désormais considérée comme veuve.
Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les
woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous
les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du
camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources
dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin.
Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales
annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal,
l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp;
cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge,
porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route;
l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se
présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu
d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde
n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces
passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre
déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du
Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur
les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient
vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient
quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes
d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes
sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine
d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.
Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines
boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils
attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré
les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous
assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et
tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou
des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous
tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et
nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se
voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut
Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla
s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être
écouté:
--Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il.
Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser
sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes
carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi.
Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur
nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour
promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays,
entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au
désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous
détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu
écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait
prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a
que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos
enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous
nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour
choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux
vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui
n'a de valeur que pour ses enfants!
C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en
armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant
attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria
d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se
présenta en disant:
--Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.
Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le
harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un
ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il
froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:
--Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas?
Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous
servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.
Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des
Gallas:
--Assurance! voici le prisonnier.
Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des
projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent
blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince,
qui lui dit:
--Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.
Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du camp
pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés.
L'ennemi nous cria:
--À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.
Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce
fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.
La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas
éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur
faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et
leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers
habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les
nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante.
Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère
escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos
nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers
l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous
devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des
troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses
avantages.
L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort
beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec
prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant
eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où
ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au
lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont
éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et
ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient
recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre,
ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations
qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les
arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la
verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage
une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le
climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des
habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises,
font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on
voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en
glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le
site:
--Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas
chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!
Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que
nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs
compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain
avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le
Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de
la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un
immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et
la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à
l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de
se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.
Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui
nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le
désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le
Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita
du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et
pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le
camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec
quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant
qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma
javeline; mon drogman, un peu à contre-coeur, faisait le quatrième. Aux
timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de
l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les
oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle,
s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique
nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent
servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain
devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla:
_Hallelle! hallelle!_ signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois
hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze
Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à
leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les
Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les
uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop
d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en
bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la
berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des
injures.
Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef de
millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu,
courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha
de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.
Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé au
mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième
avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait
lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance,
jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un
quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement
mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux
blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position
s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre
sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée;
ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et
pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux,
favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement
ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:
--Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi
vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!
Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que
d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite,
de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis
on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur
un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.
Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et
celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes
à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet que
produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers,
ferma la marche.
Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur
notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de
vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond
pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus
d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous
décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux
roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur
échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait
de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un
télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de
rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa
mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans
le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un boeuf égorgé, dont
la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils
s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour
du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un
d'eux, fit détaler les trois autres.
Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où
l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans
des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts,
se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis
nous dit:
--Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.
Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs
des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à mêler les
applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l'assaut
d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait
brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. Un
des nôtres le mit sur son cheval.
Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et
marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous
les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes
l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute
commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils
eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria
de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de
l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus
loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers,
coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de
notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent
l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des
fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.
À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la
bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part
était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.
--Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse
donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta
promenade.
Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander.
Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la
coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener
au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée.
Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les
trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du
soir.
J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu'on
me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne
tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir
sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du Prince,
pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit
n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son étape bien
plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre
l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions
accéléré le pas. Les moeurs militaires indigènes tolèrent des escapades
de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit d'aventure
qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu
compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto,
un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant,
crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière folie de jeunesse. Ce
qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance
d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par l'arrière-garde.
Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué était
dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en
aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on retira de
l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes
gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure:
--En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je
désire le remercier cette fois.
En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait
d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.
L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi que
nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous
remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous
ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à
notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier
éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.
Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la
vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions
gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes,
Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays
alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait
incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer
le _kibleh_ ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta
comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin,
c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était
tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas
en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à
lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de
graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on,
des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de
détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs
flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant
l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à
la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après
environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.
Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d'une
petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à supposer
qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était
celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des
péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure; des
fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l'on voyait
l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les
rendre victorieuses.