CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.--DÉMEMBREMENT DU POUVOIR
IMPÉRIAL.--GONDAR.
En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n'aurait
rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et
leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en
génération, sans autres modifications que celles qu'amène naturellement
le fonctionnement de toute vie. «Notre pays, disent les traditionnistes,
vivait paisiblement sous l'oeil de Dieu; il pratiquait la justice, et
nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre côté de la mer, dans la
terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l'Inde, de la
Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur les
peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils
s'habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur,
un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et
bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme
naquit; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques
possessions contre les enfants d'Ismaël, issu lui-même d'une mère
mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana.
Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu
chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires
des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples
s'entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les
Empereurs de Rome.»
S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui aurait
inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés revenus de
Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les subtilités
théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la description des
splendeurs et de la toute-puissance des Césars byzantins, et leur
inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles. Les Atsés envoyèrent
des hommes savants à Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprématie
spirituelle, pour y étudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en
rapportèrent un recueil composé des _Pandectes_, des _Institutes_ de
Justinien et d'une _Pragmatique Sanction_ altérée, dit-on, par les
Cophtes, en vue de justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce
recueil, traduit en langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une
classe d'hommes nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se
recrutèrent parmi les clercs qu'effrayaient les obligations de la vie
cléricale proprement dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les
bénéfices résultant de leurs fonctions d'organes de la loi.
Pour mettre en oeuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent d'abord le
nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient
d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers
intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et se
concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la loi
nouvelle sortaient de son sein.
Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés
nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant
adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous.
Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais
il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les
communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs
et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de
son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils
devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour
lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.
Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que
temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à
la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient
défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de
gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme
à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le
ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout
à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la
puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.
À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polémarques
eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à absorber les
juridictions, en démontrant, par leurs interprétations subtiles et
captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé. Comme les
Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent ses
désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre leurs
seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils
arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains
la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la justice devint
salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces de _missi
dominici_ parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur
maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent vaincues et
expropriées en masse de leurs droits.
La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore
dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant
avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi
salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les
femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres;
des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont
dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission,
leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable
devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle;
les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le
concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation
et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité
de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont
paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est
devenue une science abstruse, semée d'embûches[7], et a donné naissance
à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de nous défendre
devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos communes se sont
désagrégées; les soldats de profession nous ont envahis; plus de sûreté
ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui désignait le
cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui prévaut
aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu
l'Empereur.»
[7] On comprend que dans un pays où la justice se rendait
gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue
pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou
de défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de
l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie
défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les
hommes d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par
l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et
égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne
craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs
publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être
pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous
la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou
nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider
leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu,
celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur
défense. J'en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres
affaires, de la défense d'un accusé devant un tribunal, où le hasard
les avait conduits. La qualification d'avocat appliquée à un homme
qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui
rend passible de dommages-intérêts.
«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La
famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré
par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir
l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous
les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie
durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les
jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté
se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des
partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes
institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent
le trône en péril.»
Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de
la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de
leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons
étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des
conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que
le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets
n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent
_leurs esclaves_, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen
qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire
l'esclave de l'Empereur.
Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune
éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de
quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:
--Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce
moment?
--Sur celle de Votre Majesté.
--Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'où vous
puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.
«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur
crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce
qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les
oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité
d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée
partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une
nation de mendiants.»
Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au
silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions
théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents:
des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions,
envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la
barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se
faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider
en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les
Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux,
après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue
annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu
publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!
Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités
de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province de Harar,
située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était donné un roi.
Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom
d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec
quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un
passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des
hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses méfaits la
vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en fut rôder sur les
frontières de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les
troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s'étant mis
lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d'Ahmed
grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l'Empereur envoya
une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras
qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification
religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son
drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le titre
d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui
donnèrent le sobriquet de _Gragne_, qui veut dire gaucher. Il dérouta
encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, fut
battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui
le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui
refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros portugais,
envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une
bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration
de l'Empire put s'effectuer.
Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l'Empire
furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à traverser.
Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes étaient réduites
à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée s'abattait sur une
province, la pillait, l'incendiait et passait au fil de l'épée tous les
habitants mâles. Partout les églises furent dépouillées; quelques-unes
renfermaient des richesses considérables: on en cite dont la toiture
était recouverte de lames d'or. D'autres possédaient des bibliothèques
précieuses, monuments des siècles les plus reculés[8], et les plus
anciens sanctuaires furent jalousement détruits par le feu. Une portion
considérable de la population se réfugia chez les peuples voisins, où
elle vécut pour un temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des
femmes étrangères et donnèrent naissance à des générations, qui ont
modifié profondément la physionomie originelle de l'antique race
chrétienne[9]. De tous côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au
moins les armes à la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres
lieux-forts qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient
d'herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient
pour harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient
comme des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur
d'autres points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et
s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand
nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans.
Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout
jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il
paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout
se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle,
ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur
nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série
d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»
[8] Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la
communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle,
et dont voici un extrait:
«... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide
bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena,
Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles
V emportait cette despouille, il donna charge à des marchands
égyptiens et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût.
Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en
obtindrent plus de trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les
reçeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la
Bibliothèque Royale des Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle
d'Alexandrie pour le nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry
de Sponde, évesque de Pamiers, _en ses Annales sacrez l'an 1535,
num. 22..._ (_Du Roy de Tunis, pages 50, 51._)
... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de Sainte-Croix,
au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. Lesquelles
contiennent _dix millions cent mille volumes_ escrits en beau
parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et
imcomparable multitude de livres (_comme l'on croit_) commença
d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek,
son fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les oeuures y
sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des
autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine
Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape
Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent
visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en
langue Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de
remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des
Empereurs des Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de
cette Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»
(Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières,
qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux
parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc,
rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du
Roy.)
[9] En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont
multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières
puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger,
sans se dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une
échelle réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec
laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles
avaient à vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de
l'autonomie communale.
Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans
leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout
un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec
ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur
organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent
reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes,
elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la
lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses
l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de
nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les
partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les
Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir
d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.
Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société
sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe
toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là
l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société
qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop
souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue
au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre
l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes,
disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente
invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données
la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour
sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses
conseillers:
--Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.
Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses
pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les
constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures:
il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais
pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux
Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre
et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées
sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par
investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les
liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité
un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au
service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites
de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites
_Ziamet_, _Timor_ ou _Kilidj_, dans la constitution territoriale turque,
et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et selon leur étendue,
soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de
fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions abritaient la
couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus nombreuse de
l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des restitutions
incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait l'investiture
annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des biens
cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse nouvelle,
et les grands vassaux par leur amoindrissement.
Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code de
lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de
diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les
nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage
exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il
s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la
coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes étaient
soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du défendeur.
Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe que toute
justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur les parties
qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se rendait
gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement de la
justice impériale.
Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats impériaux;
ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux princes
cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte
d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de
leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang
conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le
mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus;
l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les
familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus
scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et
finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces
associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse,
avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les
titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent
à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de
l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et
l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la
revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et
perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du
caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité
servile régna pour tous.
Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés
s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les
Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa
rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour
faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter
quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur
n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait
le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de
cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les
Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à
des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire
ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils
maintenaient aussi auprès de leur personne un _Akab-Saat_, officier
chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand
il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son
maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un
repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet
officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient
fréquemment par des exécutions.
Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa,
le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays
des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion musulmane,
pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se constituer en États
indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les
faire rentrer dans l'obéissance, se contentèrent d'exercer vis-à-vis
d'elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive; ils se faisaient
donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs
Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des
ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la
religion et le clergé en faisant prononcer l'excommunication contre les
infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent
sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux,
rentrant dans son camp et voyant l'enceinte où étaient ses tentes,
imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient
exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec
quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit,
les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et
mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui
craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent
que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit
religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de
son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des
hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d'un camp
bouleversé.
Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en
alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur
circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on
pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir
le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des
visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours
émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs
années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et
on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.
Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions.
Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et n'avaient plus
devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui
contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de l'Empire, des
tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E.,
prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand
Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient
au profit de peuplades païennes ou musulmanes.
Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart
tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances.
Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur
palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des
libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie,
le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les
insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à
Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et
intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras,
Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du
palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.
Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla
Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion
parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de
sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son
audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une
prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin
l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait
appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les
indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les
Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient
pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les
hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de
l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et
suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils
interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:--Ô notre père, que
Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car
nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera avec
toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de force?
Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions de vos
ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme
une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces
vautours!
Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.
Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le précipita
du trône.
Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la
hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur
famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur
dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses
nécessaires à un bon souverain.
--Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pût douter
qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.
Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir
de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux
mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier,
et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du
Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une nullité
notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans
autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme
honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu
avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les
autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs
gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les
Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps,
l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration
de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés
et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les
masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions
personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les
provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste
spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la
justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis
ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile
fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent
dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges
journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que
Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se
trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions
étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne
s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut
abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines
contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées,
s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des
habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans
maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus
offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors,
dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire,
l'homme de guerre, le mot _Wattoadder_ qui le désigne aujourd'hui, et
dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait aux
cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes
des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens;
les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, si bas
qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu
de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au
mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres
perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au
spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire
les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement,
à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus
chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs,
toujours rares en tous pays.
Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, par
ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la
catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé
dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine
transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se
rangea résolument du côté des opprimés.
L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à
déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes
fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises
jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les
moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et
les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et
d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de
la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils
servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et
au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que
dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait
sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et
couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et
du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui,
mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le
droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province,
les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes,
les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu,
de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la
juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs
prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au
nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces
ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que
de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au
tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le
Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait
quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son
clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de
son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant
son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre
de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un
mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de
conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai
plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens
d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au
nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui
les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants
adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait
leur orgueil.
Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier
s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes,
rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et
généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le
Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient,
menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir,
mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des
provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les
cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où
quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un
Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit,
et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les
religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine
d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout
chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de
désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer,
les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion
générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent
la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience
publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une
trace bienfaisante.
On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de
l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et
des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce
qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru
souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup
d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des
soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin
ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang,
fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller
vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages.
Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que
leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci,
frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan
leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des
conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe
publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux
accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils
regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent
quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères
chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité,
et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou
leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil
qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô
frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous
en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous
amène.»
Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double
raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit
de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça
énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que
leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces
l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire,
du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le
clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en
découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.
On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques
Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il
n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple
éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois
sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus
tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les
guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son
enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les
irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et
du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire
pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les moeurs certaines
tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent
aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion
d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer
elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme
l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs
sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et
civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité,
la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se
groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille
dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les
infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux
traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé
et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il
prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer
l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la
justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.
Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le
Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres
provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du
moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie
chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de
cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait
été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de
l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses
héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple
des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité
perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le
Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une
base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.
Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au _Ras
bitwodded_ ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses
dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de
collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au
Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le
Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue
stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son
voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie,
contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de
la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle
conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du
Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded
par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé
de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire,
il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand
Connétable.
Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de
l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans
sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le
Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et
Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit
en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que
la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en
conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir,
mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques
années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses
rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son
peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son
indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir
d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa,
troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses
sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par
ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à
dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut,
quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son
habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son
avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne
de paix, de sécurité et d'ordre relatif.
Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni
leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes s'étaient
réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour elles, et les
paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque
résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La féodalité reprit de la
force de l'union sincère de ses deux éléments essentiels.
Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les
Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens
inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant
son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple
d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et
une rusticité de moeurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les
dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des
impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses
monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes
familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire
leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers
lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de
discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse.
Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder
ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté
célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand
le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:
«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les ennemis
de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être
qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre
l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont
l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers
de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le
donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le
seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la
dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs,
présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment
pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants,
continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force!
Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger
autour de moi!»
On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, en
Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les populations
étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était révocable.
Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa avait eu soin
de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de propriétaires
faisait seule obstacle à la bonne administration de ses États et au
bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux,
le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. Cette classe se
composait des propriétaires de terres allodiales, nobles ou roturières,
parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres censéables. Ces
propriétaires formaient la classe la plus indépendante de la nation et
la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils partageaient les
préoccupations et les intérêts, et dont souvent même ils épousaient les
filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de plus en plus fréquente
de la femme à l'héritage territorial tendait à restreindre leurs
héritages, et, par la modicité croissante de leur fortune, à les faire
rentrer dans la catégorie des paysans, à la circonstance près que leurs
terres restaient allodiales, quelquefois même saliques. Cet état de
choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de
l'entraîner à résister avec eux aux exactions des seigneurs de grands
fiefs que les empiétements des Atsés avaient rendus amovibles, et qui,
depuis la chute du trône, tenant leur investiture annuelle des
Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments de leurs maltôtes. D'autre
part, ils étaient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polémarques;
la plupart servaient quelques années, ne fût-ce que pour acquérir
l'expérience des affaires et ce relief que confère aux yeux du peuple la
qualité d'ancien militaire; beaucoup vivaient dans les cours des
Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la
chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui formait comme le coeur de
la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre célèbres et de
Polémarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs
amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d'un chiffre considérable et
brisait la dernière et la plus redoutable résistance que le Bégamdir pût
opposer à la domination d'une famille impatiemment supportée, surtout à
cause de son origine et de ses traditions musulmanes.
Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure
égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers
défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans,
les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques
avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces
derniers représentants de la véritable noblesse territoriale
indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur
propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui
leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables,
de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa.
Une première année, il maintint le _statu quo_, en confirmant les
investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte,
il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait
ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les
seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté
considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé,
rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et
concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.
Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les
Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de
l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des
princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie,
les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de
la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à
ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est
jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de
liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à
l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de
bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les
Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen
de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires
exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs
fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les
cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières
préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À
la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si
le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de
l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la
servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie
militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de
soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que
les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent
furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour
dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est
elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des
guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats,
peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père,
presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de
fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son
héritage.
Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice
n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des
cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les
dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille,
la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse
territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient
ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique
vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la
conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement
l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour
accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder
pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature
précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point
jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances
leur vinrent bientôt en aide.
Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des
conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun
pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central
représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques,
héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles
comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner
ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en
tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en
plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant
toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient
annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce
temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le
texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes
criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des
parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les
Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple
des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui
ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans
les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des
valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être
gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux
dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui
leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le
spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le
droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans
une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont
efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite
parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus
de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote;
le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et
plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie.
L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs
domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence
salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène
avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations
dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la
propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et
la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien
planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré,
l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le
dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.
Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le seul
refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps
renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les
cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font
presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et,
pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes
perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la
plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme
aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il
faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on
donne le titre qualificatif de _Waïzoro_, de même qu'aux agnats
impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une
déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient
vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en
Europe on l'a fait de _Madame_.
Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale.
Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur
femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur
régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les
plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un
matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les
murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures,
les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou
peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces
industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les
fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille
impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation
prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres,
les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation
auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait
accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes,
ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités
supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir
étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se
considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale
ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils
reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût
des évènements politiques et se font comme les clients de quelque
Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam,
dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de
laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à
Gondar.
Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le
titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le
pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras
Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais,
chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la
croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni
peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au
pouvoir.
Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé
Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise.
Quelques érudits indigènes prétendent que le mot _gondar_ n'est autre
que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens
repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans
l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la
ville, _dar_ signifie gouvernement et _gon_, côte. À l'appui de cette
explication, ils comparent à un os costal le prolongement montueux qui,
partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant la plaine de
Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels
se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana.
C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec
ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en contient
quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque
abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive,
on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs
blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des
maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de
ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres
élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les
alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une
physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le
sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux
habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines,
aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices
décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses
rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais
cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs
demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la
formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée
fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité;
de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les
campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts;
les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la
population flottante et de peu d'importance.
Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le
quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au
pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve
une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au
S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les
trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place
irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire
important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de
l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la
ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras
bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une
tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la
lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on
voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour
bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère
d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on
découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du
plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres
sont insignifiants.
Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le
quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit
d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est
surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les
paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier
de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires,
jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est
absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise
composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants
chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le
Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou
tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de
l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire.
Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins
salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de
l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les
caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous,
est en quelque sorte comme le coeur de la ville. Il doit son importance
à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le Dedjadj Oubié,
le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient des maisons où
ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se réfugiaient en
temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est peuplé de gens
de toutes les classes: on y trouve des princes et des seigneurs déchus
ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts personnages venues
pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs enfants, pendant
que leurs maris sont en expédition; des femmes divorcées; des matrones
célèbres par leurs aventures, leur beauté passée ou leur esprit;
quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des nécessiteux, des
soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande route et des
meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les persécutions;
quelques artisans et même quelques musulmans, car le clergé éthiopien
recueille et protége sans distinction dans ses asiles les nationaux, les
étrangers ou les ennemis de sa foi.
L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait abandonné
dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des plaids, de loin
en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce à l'empire des
us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procès d'une
nature spéciale, devant l'antique tribunal suprême, présidé par l'Atsé,
et composé comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre
Azzages, auxquels s'adjoignaient dans certaines occasions quelques
prudhommes de la ville.
L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras
Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des
abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de
membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient
origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction;
quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en
cour du Ras.
L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé
séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les
habitants de son quartier.
Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil
tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il
instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait
également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de
tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement
musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une
ferme en échange de la perception des droits de douane.
La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de
Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la
police de toute la ville, de la direction des marchés et de la
perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe
dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.
Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également un
centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend
nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous
musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons
et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers,
des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de
diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent
le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui
brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que
portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui
brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes,
leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des
charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines,
ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des
ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de
l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est
faite par les femmes _félachas_ ou juives, et leurs maris maçonnent en
bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs de
la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi que
celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces ouvriers
travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le désir
de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes ou se
laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois
le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.
Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de
grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de
provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une
d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus
nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la
cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement
profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres
et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux
dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement;
l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne
peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la
reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser,
à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces
étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau
et en coeur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée pour
divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque
point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les
églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en
ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.
La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des
deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières
et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son
droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses
diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se
maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de
terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et
quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en
reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La
population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à
13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans
la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un
terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les
hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne
est de 20° centigrades.
En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord impressionné
par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur vivacité, ces
sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à peu, surtout s'il
séjourne et pratique lui-même les moeurs nouvelles; et c'est en fixant
et en coordonnant ces premières impressions avec les observations qu'il
aura faites dans la suite, qu'il arrivera à déterminer le mieux la
véritable physionomie du peuple qu'il étudie. Les allures de la
population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractère
biblique; elle apparaît ce qu'elle est en réalité: impressionnable,
hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère parfois, factieuse, pleine
d'humour, et presque toujours avenante et charitable.
Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque
église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien
avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à
l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil
levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises,
surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques
vénérées de ce saint.
L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux
carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires
commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en
route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les
veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les
directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores,
descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à
l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs
toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la
place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens
se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant
l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore
engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes
de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles,
brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que
les temps leur paraissent calmes ou difficiles.
Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la
grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux
ou trois heures de l'après-midi.
Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux,
indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne,
les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de
l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de
la journée, que les carillons aient annoncé la communion.
Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, ils
divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations
consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les
hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos
au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de
leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à
tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent
jusque peu avant le coucher du soleil.
Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar présente
sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on y voit,
au milieu de désoeuvrés et de chercheurs d'aventures, des vieillards,
des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs méditations, leurs
prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres du pourtour. Vers
huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l'Atsé, de
l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou des prudhommes: les
délibérations de quelque importance et les procès étant remis de
préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que très-peu de
salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein
air; l'été, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols.
Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, vont badauder chez
les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques nouvellistes, des
soldats et des étrangers. Les réunions choisies se tiennent chez
l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la préoccupation
de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils n'y
réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à l'ornement
de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il,
à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à redresser ou quelque
brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa faucille; si l'on veut
seulement lui confier un outil, il le fera lui-même. Les ouvriers cèdent
à ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bénéfice que
l'espoir de s'achalander par ces complaisances, tout en égayant leur
travail des conversations qui s'établissent chez eux. Les hommes les
plus considérables ne dédaignent pas de se rendre à ces cercles où se
répètent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les récits des
derniers évènements; où l'on fait la description des modes nouvelles,
l'énumération des qualités et des défauts de tel cheval, de telle femme;
où l'on discute les héros d'amour, ceux de guerre et parfois même des
points de théologie, pendant que les plus affamés s'assoupissent sur
place ou vont dormir chez eux en attendant l'heure de rompre le jeûne. À
mesure que l'ombre s'allonge, on entend les voix plaintives des moines,
des lépreux et des étudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint
du jour, du Remède du monde (Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou
de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).
Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s'empressent
vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices à tue-tête.
Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, les avocats
plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir encore
l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou la
remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui
conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval,
et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de
petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des
cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est
réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier
morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux
reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au
logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche
de leur géniture.
Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande de
soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs
portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à
la querelle.
Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes
ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens
du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l'ordre, mais lorsque les
étrangers sont trop nombreux ou qu'ils relèvent de quelque favori du
Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.
Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les étrangers
en logement.
Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou les
coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes leur
succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que
leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.