Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensité; il
pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journées entières, et
le tonnerre grondait fréquemment. Un matin, le Lik Atskou vint
m'annoncer que l'Atsé ou Empereur le faisait prier de m'engager à me
rendre auprès de lui, pour donner mes soins à sa femme dangereusement
malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec
lui au palais.
Ce palais, bâti par des Portugais, il y a environ deux siècles, est
situé au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomération
de bâtiments sans symétrie, terminés les uns en plates-formes bordées de
créneaux, les autres en dômes ou en voûtes; autour, règne une enceinte
spacieuse et irrégulière formée par une muraille crénelée, à marchepied,
à meurtrières et tourelée de distance en distance; le bâtiment principal
a pour façade une grosse et haute tour carrée, qui domine tout cet
assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste
plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintrée de la
haute porte d'entrée se découpe sur le ciel. Les salles de bains, les
étuves sont défoncées; les chambres des femmes n'abritent plus que les
oiseaux de nuit; la trésorerie, le garde-meuble, les cuisines, les
écuries, les appartements où les Empereurs se retiraient, dit-on, avec
leurs familliers pour se reposer de la rigide étiquette de la cour, tout
est inhabitable, et personne dans le pays n'était capable même de
fabriquer la chaux pour réparer les dégâts causés par le temps. Une
ancienne prison et la grande salle où se tenait le plaid impérial sont
les seules parties bien conservées. Un vieillard de Gondar disait, en me
racontant des anecdotes sur les Empereurs:
Dieu veut qu'au milieu de ces débris, la prison et la salle des plaids
restent debout, pour témoigner contre les violences iniques de notre
Famille impériale.
Les indigènes, quoique habitués aux aspects grandioses et austères de
leur pays, s'arrêtent devant cette demeure avec un sentiment de
mélancolie respectueuse; quant à l'Européen, il est surpris agréablement
comme par une image de la patrie, mais bientôt, il cède aussi à la
tristesse, en considérant ce palais mutilé, hautain encore, au milieu
des humbles maisons de Gondar, comme un vétéran déguenillé, prêt à
raconter aux enfants les guerres d'autrefois.
Le Lik Atskou s'arrêta sur le palier d'un large escalier extérieur; un
enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espèce de
corps-de-garde, d'où il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste
pièce rectangulaire et dénudée, à l'extrémité de laquelle était accroupi
sur un lit à baldaquin l'Atsé ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou
salua comme s'il se fût présenté devant le plus magnifique des Rois, et
l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.
Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint
coloré et presque aussi clair que celui d'un Européen, la chevelure
crépue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'oeil vif, la
figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire était
empreinte d'une jovialité sensuelle. Il trônait en toute sérénité sur un
bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en
ivoire et en nacre; un tapis turc, râpé et trop étroit, laissait à
découvert une partie des fonçailles. Quatre petits pages en haillons, un
eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux
baissés de chaque côté du pauvre trône.
On me demanda quelque remède panchymagogue, quelque panacée infaillible,
pour la femme de Sa Majesté, la mère de son héritier, son âme, sa vie,
ajouta-t-on; mais on me décrivit la maladie en termes tellement discrets
et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'après avoir vu la malade.
Là-dessus, on se consulta d'un air mystérieux, et je fus confié à
l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem impérial. Il est de ces
mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins de
désillusions aussi. Je trouvai, couchée à côté d'un brasier ébréché, en
terre cuite, une femme d'un âge mur, d'une corpulence formidable et
d'une figure commune; son genre de maladie était à l'avenant: l'excès de
nourriture l'avait réduite où elle en était. J'assurai à l'Empereur
qu'elle guérirait sous peu, à condition d'observer un régime sévère.
En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'égaya fort à la description de
la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait jamais
été admis à voir. Il me pria néanmoins de ne rien épargner pour la
guérir; les ancêtres de la Famille impériale avaient toujours été,
disait-il, généreux et bons envers les étrangers. Je songeai
qu'effectivement, ils s'étaient montrés tels envers l'écossais Jacques
Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgré les
pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rétablissait
à vue d'oeil. L'Atsé me fit sonder relativement à mes honoraires: je
refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignité offensée et
saisit la première occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se
soumettait qu'imparfaitement au régime prescrit. Un matin, je la trouvai
plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui déclarai
que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et
je ne fus pas rappelé.
Ce dénoûment était fort à ma convenance. Si la malade n'était pas
radicalement guérie, ma médication expectante avait du moins écarté le
danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la guérison.
J'avais d'ailleurs perdu le goût de faire le médicastre. Lorsque je
devais entrer chez la malade ou la quitter, me présenter devant son
Empereur ou me retirer, enfin, dès que je paraissais au palais, les
quelques valets enhaillonnés, qui passaient leur temps à muser aux
portes, prenaient des airs compassés, solennels, et j'avais à subir
toutes les simagrées de l'étiquette de l'ancienne cour des Empereurs
d'Éthiopie. Les premiers jours, cette mise en scène bouffonne m'avait
fait pitié; mais sa répétition quotidienne m'était devenue désagréable.
Plus tard, m'étant initié à la langue, aux coutumes et aux traditions,
je regrettai de ne m'être pas montré plus patient à l'égard de ces
débris d'une famille de princes tombée, dit-on, d'une hauteur de 28
siècles. Mais avant de parler de cette famille impériale qui, chaque
jour, comme une statue renversée de son piédestal, s'enlize davantage
dans la poussière des temps, il convient de donner une idée de la base
géographique sur laquelle, debout de générations en générations, elle a
su, pendant que surgissaient et s'abîmaient tour à tour la plupart des
dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de
l'Afrique orientale et de l'Arabie.
On s'est habitué, en Europe, à donner le nom d'Abyssinie à la portion
indéfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de
toute antiquité, et même aujourd'hui, plane le nom primitif d'Éthiopie.
Les indigènes savent que les musulmans nomment leur pays _el Habech_,
mais s'ils tolèrent ce nom dans la bouche des étrangers, c'est par
courtoisie ou par pitié pour leur ignorance; eux-mêmes, pour la plupart,
ne connaissent pas l'étymologie du mot _Habech_, mais ils sentent
qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, _Habech_, en arabe, s'emploie
pour qualifier un ramassis de familles d'origines diverses ou bien de
généalogie inconnue ou altérée; et parmi les races sémitiques, l'injure
la plus mortifiante qu'on puisse faire à un homme ou à un peuple, est de
dire qu'il ignore sa généalogie ou qu'elle est entachée de promiscuité,
parce que, chez eux, les hommes de tous les rangs sont convaincus de
l'existence d'une solidarité étroite non-seulement entre les vivants,
mais surtout entre les vivants et leurs ancêtres. Du reste, quand on est
initié à leur vie intime, on est journellement frappé des effets plus
souvent bienfaisants que nuisibles de ce sentiment. L'Afrique orientale
a servi de lieu d'établissement à plusieurs races, mais la grande
majorité se rattache à la famille sémitique, d'après les caractères
fournis par leurs idiômes, leurs langues, et, comme il a été dit,
d'après leurs traditions. Cette origine suffirait seule à expliquer
l'objection persistante des indigènes à la dénomination de _Habechi_.
L'adjectif _Habechi_, déformé par les Portugais, qui ont mis de côté la
première lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son _ch_ par _x_,
est devenu ainsi _Abexim_, en y joignant la finale portugaise; d'où, en
usant à leur tour de la licence de transcription dont les Portugais leur
avaient donné l'exemple, les copistes du seizième siècle ont fait le nom
_Abessinie_ devenu sans effort _Abyssinie_. Quelques auteurs allemands
emploient encore la dénomination _Habesch_; les Anglais écrivent tantôt
_Abyssinia_ et tantôt _Abessinia_. Puis donc que les Arabes et les
Européens, les peuples étrangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la
manière d'écrire une qualification injurieuse, convertie en désignation
géographique, il paraît convenable de revenir au nom d'Éthiopie, par
lequel tous les indigènes désignent leur patrie.
Quand on sait que ce peuple éthiopien rattache à la Judée ses origines
historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques, et qu'il
pratique le Christianisme depuis le quatrième siècle; quand on songe que
depuis cette époque, son pays a servi de lieu de refuge pour les moeurs
et les idées chrétiennes; que les peuples d'Europe, quoique nombreux et
aguerris, n'ont sauvegardées qu'avec tant de peine contre la propagande
armée des musulmans, on s'apitoie de le voir, malgré ses protestations,
dépouillé même de son nom, et l'on est peu disposé à conniver avec les
Musulmans, pour substituer à une antique dénomination une désignation
injurieuse, qui falsifie l'acte de naissance d'un peuple, l'allié le
plus constant que nous ayions en Afrique pour le maintien de ces idées
chrétiennes, qui sont notre gloire, la base et l'essence progressive de
nos sociétés.
On peut objecter que le nom d'Éthiopie est d'origine grecque, mais les
contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui paraît dominer
toute considération, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul
usité dans le pays.
À défaut d'une définition plus précise de l'Éthiopie, on est tenté de
suivre l'exemple des Romains, qui avaient divisé la Gaule en _Gallia
togata_, _Gallia braccata_, _Gallia comata_, et de dire que l'Éthiopie
comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants portent la
toge; cette _Africa togata_ aurait du moins l'avantage de comprendre
presque toutes les contrées africaines jadis soumises à l'autorité de
l'Atsé ou Empereur, et d'être conforme à une locution employée
actuellement par les Éthiopiens, sinon pour définir, du moins pour
caractériser leur pays.
L'érudit géographe Ritter a défini en deux mots le caractère le plus
saillant, non peut-être de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la
portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes
et terres plates. Il serait plus exact de dire contrées hautes et
contrées basses, et, comme ces deux idées doivent entrer fréquemment
dans les descriptions du pays, nous emprunterons à la langue amarigna,
langue la plus généralement parlée en Éthiopie, les termes de relation
_deuga_ et _koualla_[5]; celui-ci désignant des contrées dont les plus
hautes ne dépassent guère 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et
dont les plus basses sont affaissées au-dessous même de ce niveau;
celui-là, des contrées élevées à 2,400 mètres au moins au-dessus du
niveau de l'Océan. Ces termes deuga et koualla correspondent aux termes
arabes _nedjd_ et _tahama_, qu'on pourrait à la rigueur exprimer en
anglais par les mots _high-land_ et _low-land_. Si la contrée est
d'altitude mitoyenne, c'est-à-dire de 2,000 à 2,400 mètres environ, les
Éthiopiens lui donnent le nom de _woïna-deuga_, ou deuga susceptible de
produire la vigne; ils donnent le nom de _beurha_ aux kouallas les plus
bas, et en Gojam, celui de _tchoké_ aux deugas d'une altitude de plus de
3,000 mètres; mais on peut dire que les deux désignations génériques
servant à fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contrée sont
_deuga et koualla_.
[5] Pour ne pas élever une discussion analogue à la mémorable et
malheureuse querelle de Ramus, à propos de la prononciation de la
lettre _u_ placée après _q_, et pour ne pas enfreindre l'usage
grammatical qui veut qu'en français le _q_ soit toujours suivi d'un
_u_ au commencement d'un mot, j'écris _koualla_, quoique le _k_
français, comme le _kh_ et le _c_ dur, représente une articulation
gutturale que nous ignorons, et qu'il me semble que si j'écrivais
_qoualla_, la lettre _q_ se rapprocherait davantage du _k_ claqué
que nous n'avons pas et qu'il faudrait pour mieux figurer la
prononciation de ce mot.
Les Éthiopiens, dépourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un lieu,
caractérisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs
productions les plus importantes du règne végétal; le deuga, par l'orge
et la fève; le koualla, par le maïs, et surtout les nombreuses variétés
de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton.
Ils désignent aussi comme deuga, mais d'une façon moins absolue, la
contrée où les moutons et les chevaux se reproduisent de préférence; et
comme koualla, celle où les chèvres abondent. Par suite du spectacle
habituel de contrées hautes et contrées basses, les indigènes sont, en
général, assez au courant des productions zoologiques et botaniques
dépendantes de la différence des altitudes; mais celles que je viens de
nommer sont celles qu'ils emploient le plus fréquemment.
Les deugas sont balayés par des vents qui, en Afrique, bornent leurs
brises rafraîchissantes aux parties élevées de l'atmosphère; l'air est
frais, doux et sec; les sources sont fréquentes, et la végétation laisse
des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'année; les
arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes,
le feuillage est touffu, les feuilles sont légères, souples, de tons
variés et doux à l'oeil; le sol est mou, élastique, et pierreux. On
voit, dans de vastes pâturages, le poulain folâtrant près des troupeaux
de moutons et de boeufs-bisons aux allures majestueuses et au pelage
d'une variété inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes perdrix
rouges; le bouquetin prospère aux flancs des précipices, et le sanglier
à masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes n'y
apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont rares;
leur venin est peu dangereux; l'hyène et le chacal y vivent
discrètement, et le grand lion à crinière noire n'y est signalé que de
loin en loin.
Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu'à l'état de brise
intermittente et à directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y
meut sous forme de révolin; à cause du voisinage des deugas, il y forme
fréquemment des tourbillons, et, dans les lits encaissés des rivières,
le vent y souffle quelquefois avec une furie impérieuse pendant un petit
nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les
deugas, car une sécheresse permanente et bien sensible à toutes les
muqueuses est le caractère le plus saillant du climat éthiopien. Aux
nuits fraîches et sereines succèdent des journées durant lesquelles le
sol s'échauffe quelquefois jusqu'à 75 degrés. Les sources sont plus
rares que dans les hauts pays; la végétation, fougueuse et luxuriante au
printemps, se dessèche rapidement aux rayons du soleil et n'offre,
pendant plus de la moitié de l'année, que des tons fauves, relevés de
distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles
épaisses, cassantes et d'un vert poussiéreux. Le bois des arbres est
dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes
sèment de leurs épines acérées le sol durci, pierreux, et souvent
profondément crevassé. Des herbes hautes à dissimuler un homme à cheval,
couvrent de grands espaces; une étincelle suffit pour y allumer de
vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crépitations, aux
craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers
terrifiés fuient, et les reptiles sont dévorés par les flammes. La terre
est ainsi purgée de quantité d'insectes venimeux et préparée à la
recrudescence printanière, mais elle attriste le regard par ses tons
roux, sombres, et ses arbres défeuillés aux troncs noircis.
On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois odorants,
des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des variétés
nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu'à un serpent gros comme le
doigt, long d'une coudée à peine, dont la morsure cause la mort la plus
rapide. Le boeuf est de petite taille, grêle, vif, d'un pelage fin,
court et ordinairement clair. La vache donne très-peu de lait; en
revanche, les troupeaux de chèvres s'accroissent rapidement, malgré les
larcins fréquents des panthères, qui pullulent dans les anfractuosités
des rochers. L'âne est la seule bête de somme; il est plus petit que sur
les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et court est mi-partie
gris souris et ventre de biche.
Le cheval ne se reproduit que très-rarement dans les kouallas d'altitude
mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les plus bas et
les plus chauds dits _beurha_. Les hommes riches des bas pays
l'importent souvent des deugas pour leur usage à la guerre; ils le
choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent même
emporté, car son séjour en koualla, fait tomber sa fougue et le guérit
ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil
devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparaît; il vit
moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il
n'échappe que rarement à une maladie mortelle, ressemblant au farcin,
mal dont il guérit si on l'envoie dans les pâturages d'un deuga élevé.
Les indigènes assurent qu'on peut le soustraire à cette maladie, en
l'empêchant de paître dans les kouallas où poussent une petite herbe
garnie de longues épines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait
donner raison à leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas
dans les kouallas dits _beurha_, et que les chevaux n'y sont point
frappés de la maladie en question.
Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes, la
gazelle et tous ses congénères, abondent. Les sangliers de taille
moindre que ceux des deugas se multiplient étonnamment, quoique de
nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hyènes et les
chacals sont d'une férocité plus grande. Dans les kouallas les plus bas,
dits _beurha_, on rencontre le buffle, le rhinocéros, l'éléphant, la
girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien
d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent égayés par des
bandes de grands singes cynocéphales, mis en fuite par la fronde des
gardiens des plantations; ils s'arrêtent hors portée, s'entre-pillent
les fruits de leurs larcins, cachés dans leurs joues, et regardant
malicieusement le champ qu'ils ont dévasté, se réjouissent en cris et en
gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratéges, ont l'air de
prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.
Cette distribution de l'Éthiopie en deugas et kouallas, jointe à la
périodicité de ses pluies, donne au régime de ses eaux un caractère
spécial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en Éthiopie,
ils semblent distribués comme d'après un vaste système d'égouttement des
terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la
fécondité aux terres de la Nubie et de l'Égypte, qui, sans ces cours
d'eau, ne seraient qu'un désert aride. L'hiver, les cours d'eau des
kouallas, augmentés de tous côtés par le regorgement des eaux pluviales
des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l'été et l'automne, il
ne reste que des lits quelquefois complètement desséchés; les sources
sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dépourvus. D'autre
part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux,
sont frappés d'insalubrité. Les djins, disent les indigènes, veillent
sur leurs bords pour frapper de fièvres pernicieuses ou typhoïdes, trop
souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fraîcheur et l'ombre convient
à s'y livrer au repos. Les kouallas, même salubres, deviennent malsains
lorsque les premières pluies de l'hiver humectent les terres altérées,
et lorsque le soleil du printemps les dessèche de nouveau. Le séjour en
deuga passe, au contraire, pour être toujours sain.
Du reste, même en Éthiopie, les termes deuga et koualla sont relatifs;
telle contrée basse est quelquefois nommée deuga par ses voisins qui
habitent un koualla plus profond encore, comme tel district deuga, sis à
une altitude de plus de 2,000 mètres, est traité de koualla par ses
voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.
Réduit à sa dernière expression, le deuga est un plateau borné par des
précipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir sur
le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait la
margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dressé abruptement au milieu
d'un koualla, un deuga de la plus petite échelle, rendu inabordable par
la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un mont-fort,
forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la forteresse de
Koenigstein, en Saxe, donnera l'idée exacte. Quelques-uns de ces
mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mètres, ont comme la
forteresse de Koenigstein, un sommet assez étendu, des sources et des
terres arables suffisantes pour nourrir une bonne garnison; aussi les
rebelles et les ambitieux ne négligent-ils rien pour se procurer ces
forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les troupes
éthiopiennes. Après avoir grimpé le long d'un sentier raide, étroit et
tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde pour arriver
à la plaine du sommet; les débouchés de ces sentiers sont ordinairement
garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il suffit de
couper pour écraser les assaillants. Quelques mont-forts, dépourvus de
sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de retraite
passagère. Les principaux mont-forts de l'Éthiopie sont dans l'Enderta,
le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagadé, le Wolkaïte, le Dambya, le
Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on peut citer
celui de Wohéni, près de Gondar, espèce de colonne carrée et
gigantesque, haute de trois cents mètres; son sommet étroit servait de
prison pour les membres de la famille impériale que la jalousie
ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur
vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents
de terrain ne forment plus que des obélisques naturels, comme le mont
Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces
aiguilles naturelles ait inspiré aux Égyptiens l'idée de leurs
obélisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le
dit encore la tradition, que l'Égypte ait été peuplée par des émigrants
de la Haute-Éthiopie.
Après cet aperçu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant
les données géographiques recueillies par mon frère, d'en indiquer les
frontières. Cette tâche est d'autant plus difficile, que les cartes et
les renseignements à cet égard manquent, et que les traditions sont
vagues et malaisées à contrôler; aussi, en cherchant à délimiter le
vieil empire d'Éthiopie, j'ai plutôt l'ambition de provoquer des études
à faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de
frontières, avec la précision que demande la science en Europe. Ce qui
excusera d'ailleurs le vague de la délinéation qui va suivre, c'est
l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontière
indéfinie, mobile, élastique. Un des caractères les plus communs à ces
peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner
de près avec une nation quelconque, et s'en séparent au moyen de larges
frontières formées par des hernes ou terres abandonnées, dont le seul
roi est la force, suivant l'expression des indigènes; si leur puissance
s'accroît, ils étendent la culture sur la lisière de ces hernes,
ravagent et dépeuplent la lisière opposée, poussant ainsi, pour
s'agrandir, le désert devant eux. Les nations voisines usent de
représailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent
quelquefois que longtemps après l'extinction des générations qui les ont
commencées, la ligne frontière proprement dite se déplace
continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, étant
endémique sur le continent africain, il en résulte naturellement que les
frontières des États sont toujours en état d'expansion ou de
rétrécissement. En Éthiopie, les limites indiquées par la nature sont
insuffisantes à comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore
quinze années que les hernes produites par les guerres s'étendaient sur
l'un et l'autre versant de la chaîne à l'ouest de Moussawa, occupée par
les Akala-Gonzaï. La rivière Béchelo, et même l'Abbaïe ou fleuve Bleu,
n'empêchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher à
s'étendre en faisant le désert au delà de l'un ou de l'autre bord de ces
rivières. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en Éthiopie, la
population étant moins dense qu'en Europe, ses déplacements, par suite
de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus fréquents.
Le sentiment patriotique de l'Européen tient plus du sol, celui de
l'Éthiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait
la patrie à la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus
vraie, appliquée aux Africains et même aux Asiatiques. En Éthiopie, un
des désespoirs du voyageur, qui croit connaître le pays, est
d'apprendre, quelquefois à l'improviste, que telle petite communauté,
comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou
même un district, est d'une origine distincte de la population qui les
entoure. Cette communauté, débris quelquefois d'une race lointaine ou
disparue, du jour où elle a pris racine aux lieux où on la trouve, s'est
conformée aux lois et manières d'être de ses nouveaux voisins, en tout
ce qui est nécessaire pour la relier politiquement et civilement avec
eux; mais comme pour ne point se dégrader en reniant complètement ses
pères, elle a depuis des générations conservé précieusement quelques
traits de leurs moeurs ou de leurs coutumes, qui témoignent de sa
descendance. Les Éthiopiens ont une aversion instinctive pour
l'uniformité civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen
et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de
leur territoire, qui offre partout des points de résistance, et le
manque de grandes routes semblent avoir servi à confirmer et à assurer
leurs libertés locales, comme à empêcher la concentration permanente de
la puissance impériale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu'à ce
jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prépare et facilite
son asservissement ou sa conquête. Les montagnes, les accidents de
terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, tempèrent, disent les
Éthiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi
injuste et aussi insensé de vouloir assimiler toutes les parties d'un
empire, que d'exiger des serviteurs d'une même maison qu'ils se
dépouillent de leur physionomie et de leur caractère personnel, pour
prendre une physionomie et une manière d'être uniformes; ils prétendent
que le maître est alors moins bien servi, et ils traitent de renégat la
communauté ou le serviteur qui se prête à ces assimilations despotiques.
Faisant la part des restrictions résultant de cet état de choses,
suivons le pourtour de l'ancien Empire d'Éthiopie, en partant de la mer
Rouge et marchant du nord vers les contrées du sud, de Badour ou Hakike,
petit port au S. de Saouakin, jusqu'à Zoulla, près l'antique Adoulis; la
côte est peuplée par les Tigrès, qui, sous le nom de Natabs, Hababs,
Kacys, etc., forment diverses tribus de Sémites, dont la très-grande
majorité a adopté l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indépendantes au
fur et à mesure de la décadence de l'Empire, forment entre elles une
espèce de ligue et ne payent tribut qu'éventuellement aux gouverneurs
éthiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. À
l'ouest du Tigré, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus
Sahos, vivant le plus souvent à l'état nomade à l'est de la crête de
montagne ou plutôt de deuga qui court parallèlement à la côte;
quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le
rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouzaï; ils payent alors tribut à
la fois aux autorités du Tigré et à celles du Tegraïe. Au sud de ces
tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante
tribus, appelées jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont
aujourd'hui nommées Taltals par les Tegraïens, et Danakils par les
Arabes, qui, comme beaucoup d'Européens, donnent à la confédération
entière le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent
un vaste koualla borné d'un côté par la mer, depuis Makannélé jusqu'aux
environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans
les environs de Atsbi-Dara en Tegraïe, s'élève, dit-on, dans le mont
Doa, jusqu'au delà de la limite des neiges perpétuelles, ce qui, de ce
côté, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui
habitent la côte sont musulmans zélés; vers l'intérieur, ils sont plus
tièdes, et quelques-unes de leurs tribus sont même restées païennes ou
mi-chrétiennes; aucun Afar n'a adopté, comme les Sahos d'Aliténa, le
Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants
d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragué, quoique les uns
et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les
profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer
l'Anazo et d'autres rivières qui disparaissent, dit-on, dans les sables,
ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'épanouit en lac et perd
ainsi son caractère de rivière, avant d'atteindre le rivage de l'Océan.
C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les
étrangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se
rattache évidemment à l'idiome afar. Cédant à l'impulsion mystérieuse,
mais incontestée, qu'un peuple reçoit du mélange d'un sang étranger, les
Ilmormas se répandirent de tous les côtés, en envahissant les peuplades
voisines, plus vieilles et par conséquent moins énergiques; ils se sont
ainsi infiltrés entre les nations voisines qu'ils ont détruites ou
refoulées. Les Somals seuls paraissent avoir échappé à leur invasion, et
dans l'absence du tout voyage à l'Est du pays Gouragué, il est difficile
d'affirmer la position de l'ancienne frontière de ce côté-là. Ce dernier
peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un
des deugas les plus étendus de l'Éthiopie. Le Gouragué est le plus beau,
le plus courageux et peut-être le plus indépendant des Africains
orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue à
ces huit ou neuf confédérations, allient bien leur sauvage liberté à
leur dignité de chrétien. Il est probable que les Gouragués ont été
jadis sujets des Empereurs, et le caractère de visage des membres de la
famille impériale rappelle, du reste, le type gouragué. Au delà de ces
peuplades, on en trouve d'autres qui sont indépendantes, sous le nom de
Tambaros, réunies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la
tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obéir
autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels
faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte
probablement et surtout plus étendue que les principautés actuelles, où
l'on parle un idiome à part, et où les petites principautés paraissent
s'être divisées par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore
si les Touftés et les Yemmas et autres tribus dites Djandjéros
obéissaient, dans leurs localités actuelles, à l'ancien Empire qui nous
occupe. D'après la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa
végétation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais
appartenu à l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontière la
grande forêt qui s'étend du Kafa jusqu'au deuga du Guéra, la plus haute
terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes terminées
d'ailleurs abruptement du côté du koualla qui relie la haute terre du
Damote à la plaine basse, où coule le grand bras oriental du fleuve
Blanc. Peut-être est-il plus probable que ces pentes ont toujours été,
comme aujourd'hui, à l'état de hernes frontières; peut-être faut-il, en
remontant vers le nord, prendre comme limite la rivière Did-essa, dont
le vrai cours embarrasse les géographes. Toutefois, ce qui milite contre
cette opinion, c'est le fait bien constaté que le Sennaar appartenait
aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient
leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons
nommé ces rivières, disons aussi que l'invasion ilmorma paraît avoir
refoulé dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue
très-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connaît guère
que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinités sont
inconnues, et peut-être les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre
d'achoppement pour l'ethnographie éthiopienne. Toutes les nations
ci-dessus mentionnées sont de race rouge; mais sur la rive droite de
l'Abbaïe, et bornés à l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent
les Gouinzas, qui sont de véritables nègres. Sur la rive gauche de la
même rivière, sont les Négayas, qui, bien que nègres aussi, sont
peut-être complètement distincts de ceux qui viennent d'être nommés. Les
Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un
arabe corrompu, étaient autrefois, comme partiellement encore
aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas éthiopiens. En suivant
vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivière
Gouangué ou Atbara, les cours d'eau du Walhaÿt, qui finissent au
Takkazé, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, nègres pour les uns
et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms
qui représentent autant de peuplades indépendantes que de langues. Du
reste, chacune des peuplades mentionnées dans cette énumération a une
langue tout-à-fait distincte; il en est de même des Bidjas et Beni-Amer,
qui ont obéi au roi d'Aksoum jusqu'au jour où le fanatisme musulman fit
massacrer à Saouakin la grande caravane de chrétiens éthiopiens qui se
rendait à Jérusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrés, et on
arrive ainsi au point d'où nous sommes partis. Dans l'intérieur de la
vaste enceinte qui vient d'être tracée, vivent des restes de nations
antiques, qui conservent encore des langues et même des religions
distinctes, car, comme il a été dit plus haut, le travail de fusion qui
plaît tant en Europe semble n'avoir jamais été du goût des Éthiopiens.
Ainsi l'on trouve les Asguidés qui parlent encore le guez ou langue
sacrée, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilènes, identiques
peut-être avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perpétuent près
du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla,
qui n'ont conservé de la langue antique d'autres vestiges que des
chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et
Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbaïe. Si
l'on joint à tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraïens, les
Amaras et les Ilmormas, l'on aura une idée sommaire de la diversité des
sujets de l'ancien Empire éthiopien.
Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu, malgré
tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui domine
sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue ligne
de frontières. Là, les hernes n'ont pas été créées tout-à-fait par le
génie de conquérants stupides: si ces hernes sont désertes, c'est
qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu
d'une végétation luxuriante, foulée seulement par la bête féroce ou par
les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystérieuses
donnent, pendant dix mois de l'année, la mort aux voyageurs. En
attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y périr
eux-mêmes, quel genre de maladie attend l'être humain qui traverse ces
hernes, même en courant, on se bornera à émettre l'hypothèse que cette
insalubrité a dû aider les Éthiopiens à résister aux Musulmans des
kouallas et à garder les trésors sacrés de leurs libertés et de leur foi
chrétienne.
Comme on doit le pressentir, la configuration de l'Éthiopie, formée de
contrées d'altitudes si différentes: la température fraîche et uniforme
de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la froidure
des contrées dites tchokés; la température brûlante des kouallas, dont
la végétation luxuriante alterne avec la stérilité et la sécheresse la
plus extrême; l'atmosphère tiède et voluptueuse qui caresse les
woïna-deugas, où les villes surgissent de préférence, comme pour convier
les compatriotes d'altitudes si opposées à s'entrevoir commodément; les
variétés d'habitudes alimentaires et autres; enfin, l'action de climats
si opposés, doivent, à la longue, influer de telle sorte sur le physique
et le moral des habitants, que malgré une communauté de race, de
religion, de lois et de moeurs, il s'établit entre eux des différences
marquées.
L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien
pris; ses extrémités sont fines et sèches; il devient rarement obèse,
souvent même il est comme frappé d'émaciation; il est en général plus
barbu et velu que l'homme des deugas; sa tête est petite, son visage
court, son teint, selon les indigènes, tend à se foncer, et ses cheveux
à devenir épais et rudes; sa denture est très-belle, ses yeux grands; il
a les traits accentués, le front souvent fuyant, le nez ordinairement
droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et très-rarement aquilin.
L'homme des deugas est d'une taille plus élevée, d'une ossature
relativement forte, ses extrémités sont grandes et charnues, ses muscles
peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi
foncé, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus fréquemment les
femmes au teint clair, mat, légèrement doré, se rapprochant, comme il a
été dit, du teint européen. Les mauvaises dentures, très-rares en
Éthiopie, se trouvent plutôt chez le natif du deuga, dont les dents
sont, en général, moins remarquablement belles; son visage est plus
souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert;
les yeux moins grands, le nez plus développé et quelquefois aquilin.
La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard
mobile, ardent; ses gestes et sa démarche trahissent la vivacité de ses
impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignité de
maintien résultant de la possession de soi-même. Il est abrupte dans ses
façons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur;
il parle haut, son élocution est rapide et figurée; son organe vibrant,
souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lèvres
sont plutôt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche
et remue plutôt peut-être que son compatriote des hauts pays; mais il
est enclin à corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il
passe pour être imprévoyant, susceptible, colère, franc, charitable,
ostentateur, fantasque, actif et indolent par accès, peu soucieux de la
vie et impétueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la
danse, la musique, la poésie, et lorsqu'au milieu du silence embrasé du
midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante,
c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui
monte jusqu'à vous.
Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrête, écoute et sourit
de plaisir, mais aussi de dédain. Il est plus sobre de paroles et de
gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son âme; sa
physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutôt
contemplatif, l'organe lourd, voilé, il parle souvent en fausset; sa
diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises,
sentencieuses, corrompt la langue à sa manière, mais parle plus purement
que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'éloquence, ce
qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entraîne
bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la réputation d'être
patient, mais de ne point oublier l'injure, d'être calculateur, économe,
défiant, âpre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins
vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments
religieux sont moins démonstratifs et il est moins encombré peut-être de
superstitions. Il aime aussi la poésie et la musique et préfère les airs
lents, tristes, et les pensées mélancoliques. Il est moins bon
fantassin, moins bon pour fournir à un effort subit et attaquer une
position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les
privations, il est plus apte à faire de longues campagnes, à combattre
en ligne, et surtout à couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus
que l'homme des contrées basses, et il vieillit bien moins vite,
assure-t-on. Les indigènes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune
d'une famille, native du deuga, après avoir vécu quelques années dans un
koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe
blanchies, tandis que ses frères commencent à peine à grisonner.
Les femmes des kouallas passent pour être les plus jolies, les plus
attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la
toge; leur éclat est précoce, mais peu durable; leur accortise, la
beauté de leur regard, la gracieuse souplesse de leur démarche, la
perfection de leurs formes et la mobilité de leur caractère justifient,
du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.
Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins avenantes,
moins gracieuses, moins fécondes, dit-on, mais plus laborieuses, plus
économes, moins fantasques et plus soumises; belles plutôt que jolies,
elles passent pour exercer des séductions moins entraînantes que les
femmes des kouallas, mais elles conquièrent dans la famille une
prépondérance plus durable.
Comme les libertés communales ont survécu à tous les bouleversements
politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du
mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la
conserver dans cet état; aussi les us et coutumes ont-ils renforcé la
puissance du père jusqu'au point de lui permettre, comme à Rome, de
disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indigènes, les familles
des contrées kouallas, quoique fréquemment les plus nombreuses, se
perpétuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les
hauts plateaux. Le père permet à l'enfant de développer sa personnalité
de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'émancipation a
lieu bien plus tôt; la mère exerce moins d'empire dans la maison; les
allures et les moeurs domestiques ont un caractère indépendant et moins
respectueux.
En contrée deuga, au contraire, le père et la mère jouissent d'une
autorité durable; on y remarque plus fréquemment le type de la matrone,
siégeant depuis longtemps à l'arrière-plan de la vie, ou de l'aïeul
conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.
On attribue cette différence à la pétulance et au peu de gravité des
natifs du koualla, dispositions peu favorables à l'obéissance filiale
comme au prestige de l'autorité paternelle; on l'attribue également, et
avec plus de raison peut-être, à l'instabilité du foyer domestique. En
effet, les contrées kouallas sont d'une fécondité prodigieuse; souvent
elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette à
des retours désastreux causés par les sécheresses, les sauterelles, les
épizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalité qui suit la
recrudescence des fièvres du printemps et de l'automne, et qui arrête
quelquefois, en quelques semaines, la prospérité d'une maison ou de tout
un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent réduits
à l'émigration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement à leurs
terres est tel, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils les
abandonnent. Souvent ils vivent dispersés durant plusieurs années:
quelquefois même leur génération s'éteint à l'étranger, mais leurs
enfants guettent le moment où ils pourront se rétablir dans le district
paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent
possession, la tradition locale est assez vivante et assez précise, pour
qu'à la première assemblée, la hiérarchie communale soit réinstituée
d'après les règles qui auraient été suivies si la population n'avait
jamais quitté le district. La délimitation des propriétés est rétablie
avec une exactitude qui prévient habituellement les procès; les
alliances et les démêlés avec les communes voisines sont renouvelés, et,
si les premières récoltes, l'état de la politique et les conditions
sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille
ne répare qu'imparfaitement les atteintes que de telles péripéties ont
portées à son esprit. Dans les contrées deugas, au contraire, toutes
salubres, la fertilité est bien moindre, il est vrai, mais elle est
continue; les sauterelles et les épizooties ne les envahissent qu'à de
longs intervalles; la richesse s'accroît lentement, mais sa durée
sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltérée de son
esprit.
La portion la plus considérable, peut-être, de la nation éthiopienne
habite ces contrées d'altitude intermédiaire nommées Waïna-Deugas.
Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que
les moyennes sont à la fois les causes et le résultat des civilisations?
Le fait est que presque toutes les villes sont établies sur les
Waïna-Deugas, et que les populations passent pour y être les plus
civilisées. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur
faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants
de ces dernières contrées ne s'adonnent qu'à l'agriculture, à la guerre,
à la chasse ou à l'élève des troupeaux. Les natifs des Waïna-Deugas
s'adonnent de préférence aux métiers, aux industries et au commerce; ils
sont peu enclins à la vie militaire, et professent du dédain pour la
condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les
histrions, les bouffons, les délateurs de profession, les usuriers, les
professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en général
natifs des Waïna-Deugas; c'est là que la langue est parlée avec le plus
de pureté; mais les professeurs d'histoire, de droit et de théologie,
viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des
Waïna-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques,
inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dévoués à leurs
croyances, à leurs opinions ou à un parti politique, moins respectueux
envers l'autorité paternelle que les habitants du deuga ou du koualla;
ils sont efféminés, enclins aux factions, très-rarement rebelles et
observant plutôt les pratiques extérieures de la religion que ses
préceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne négligent
rien pour flatter ces populations intermédiaires, mais comptent peu sur
leur dévouement; ils regardent le Waïna-Deuga comme la proie la plus
belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sûre de leur
puissance. Dans les contrées Waïna-Deugas, la richesse consiste
principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits
des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours
égale, malgré les exactions des hommes de guerre attirés par les
ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les Éthiopiens sont
remarquables par leur curiosité, leur esprit critique et leur
connaissance des lois. Les habitants des Waïna-Deugas, plus curieux et
plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources
de la loi et plus enclins à y faire appel. Leur moralité est aussi de
beaucoup la plus relâchée. Tous sont très-sensibles à la prosodie, au
beau langage et à la poésie; ils admirent, avant tout, l'homme brave,
intrépide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sûr moyen de les
intéresser et de gagner leur coeur, est de parler avec esprit et
élégance. Malgré cette disposition, ils ont compris sous un seul nom
appellatif les trouvères, les musiciens, les chanteurs, les bouffons,
les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les
hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonnés au gai savoir, et ce nom
est regardé comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au
poète auteur ou chanteur de poésies religieuses, composées presque
toujours en guez ou langue sacrée, à celui qui exécute des danses
religieuses, au soldat coryphée, qui chante exclusivement des chants de
guerre, et à ceux qui, aux funérailles, chantent ou composent des
thrénodies. On remarque que les trouvères natifs du Waïna-Deuga font de
préférence des couplets et distiques gnomiques ou épigrammatiques, des
priapées, des facéties, des farces et des compliments; ceux des kouallas
et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste,
les faits héroïques et les funérailles; les premiers passent pour savoir
le mieux chanter l'amour, les seconds ont la réputation de savoir aimer
le mieux et d'être moins ingénieux à le dire.
Les familles des deugas et des kouallas s'allient très-souvent entre
elles; il leur paraît sage d'appuyer à la fois la prospérité d'une
maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses
contrées. Malgré ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette
tendance qu'ont les hommes à critiquer tout ce qui les différencie,
l'habitant des deugas a converti en épithète injurieuse le mot désignant
l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une épithète analogue,
et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce
rapport, l'homme du Waïna-Deuga se regarde comme le plus heureusement
né, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga,
celui-ci, de ce qu'il est né trop haut, celui-là, de ce qu'il est né
trop bas. Cependant, quoique sa bouche déprécie ceux qui ne naissent pas
de plain pied avec lui, il reconnaît au fond leur supériorité; il
cherche à contracter avec eux des alliances de famille, à se ménager
chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne
en ridicule leur naïveté, leur étroitesse d'esprit, traite leurs moeurs
d'incivilisées, mais il craint et estime au fond les hommes du koualla
et redoute ceux du deuga, comme formant la pépinière d'où sortent ses
maîtres et ses conquérants.
À ces traits distinctifs des populations des contrées deugas,
waïna-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le
moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier
l'être humain, variable à l'infini et échappant d'autant plus à la
définition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte
sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme
de mille façons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent.
Aussi, ne me serais-je peut-être pas hasardé, d'après mes seules
observations, à diviser une population entière en trois classes, basées
non-seulement sur les différences sensibles aux yeux, mais encore sur
les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'expérience
d'indigènes réputés sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est
donc surtout d'après leurs jugements, que j'ai tracé les trois portraits
typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du
reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les
contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que
l'uniformité ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille
des inégalités, des aspérités même où se prendre, on pourrait attribuer,
en partie du moins, à tous ces contrastes dans les hommes et dans les
choses, l'ardent amour de l'Éthiopien pour sa patrie.
En Éthiopie, le paysage est étrange, grandiose, saisissant; l'oeil
habitué aux transitions ménagées de nos paysages est surpris tout
d'abord par les mouvements du terrain, qui procède comme par acoups et
par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'être au
repos; là, dans leur immobilité même, on sent gronder l'action, la lutte
antédiluvienne de la matière contre la matière; l'homme se sent
rapetissé, mais sa pensée grandit de tout l'élan que lui donne ce
spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Créateur, aux
ordres duquel cette matière s'est figée dans son dernier mouvement. Le
terrain facile et onduleux se dérobe subitement jusqu'à une profondeur
qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter
dans le ciel quelque haut plateau aventureux. Là, un culbutis de
rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crêtes
désordonnées, de cônes tronqués, de pics, de masses cubiques, quelques
hameaux accroupis sur des ressants, et, couchée tout au fond, une grande
vallée blanchissante sous un ciel en feu et dessinée par les précipices.
Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des
bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel
toujours pur et limpide; à l'horizon, des montagnes aux flancs veloutés
bleuissant comme la mer dans le lointain. Là, le baret des éléphants,
les rauquements de la panthère, la voix tonnante du lion et les cris de
l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif,
l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le
bêlement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrètes et
gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre;
partout l'aisance et la quiétude. Tantôt on voit dans la campagne une
troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais étincelants, aux allures
pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons
et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans
inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied léger, qui vont
pêle-mêle comme une traînée de fourmis: les scintillements de leurs
hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont
drapées en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure
longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils
rient; leur regard avide, audacieux, recèle toutes les violences. Des
femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: «Ma
soeur,» et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent: ils
les goguenardent et les dépouillent; ils rencontrent un religieux: leur
agrée-t-il? Ils l'appellent: «Notre père,» et lui demandent de bénir
leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le
gouaillent et le dépouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs
de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un
village; natures aventurières avant tout, un mot les excite, une bonne
parole les concilie. Ailleurs, apparaît à mule, une femme tout
enveloppée de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux;
des suivants à pied l'entourent et pressent la marche, tant ils
craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure
après, l'on trouve des hommes à cheveux blancs, accroupis en cercle: ce
sont les Anciens qui délibèrent ou ressassent quelque affaire de la
commune; ou bien, à l'ombre d'un arbre, une assemblée d'hommes assis,
écoutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prêtres, vêtus
de toges et de turbans blancs, à la physionomie calme et prospère; ou
des laboureurs demi-nus, courbés sur la charrue et excitant leurs boeufs
avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouillées sur le
sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants à la suite de leurs
bêtes de somme; ou une troupe de paysans armés et de paysannes se
rendant à un marché lointain; ou des femmes revenant de la source et
pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants
lépreux qui parcourent les provinces, chantant en choeur des
complaintes, des pièces de poésie satiriques; ou une nombreuse troupe
clameuse de paysans bien armés, conduisant une nouvelle mariée au
village de son époux; ou quelque trouvère voyageant, la guzla sur
l'épaule, le sabre au côté, toujours prêt à bavarder ou à chanter ses
bouts-rimés; ou quelque chef cheminant avec autorité, environné de ses
fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.
Avec tout ce monde, on échange des saluts, où se trouve toujours mêlé le
nom du Créateur.
À en croire leurs annales, les Éthiopiens auraient vécu, dès la plus
haute antiquité, sous le régime féodal, avec un Atsé ou Empereur pour
suzerain suprême. Leurs traditions confirment cette donnée, mais elles
mentionnent des séditions, des bouleversements et des interrègnes amenés
par les fautes de l'aristocratie, du clergé, quelquefois du peuple, et
plus souvent par les excès des prétentions impériales. Selon les
traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essayé d'autres
formes de gouvernement, mais toujours entées sur leurs formes féodales.
Ils auraient, tour à tour, érigé des royautés, des oligarchies, et,
désespérant de le trouver sur la terre, ils auraient été chercher dans
le ciel le gardien suprême de leurs intérêts ici-bas, en nommant tel
saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais
quelles qu'aient été ces tentatives, de quelque côté que ce peuple se
soit retourné sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais
abandonné l'ordonnance féodale proprement dite.
Du reste, le mot de féodalité est un de ceux dont la portée a changé
suivant les temps et les lieux où il a été appliqué. On a cherché à
préciser le pays où cette forme de gouvernement a surgi la première
fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conquête? Serait-ce en Perse
ou dans l'Inde, d'où elle nous aurait été importée? Ou bien, la
devons-nous à nos premiers ancêtres, les Ariens? En tous cas, en Orient,
la féodalité a toujours existé en germe dans l'état patriarcal, où elle
s'est développée diversement, selon le temps, le lieu ou les événements.
Son éclosion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez
les peuples agricoles, qui n'ont pas été déformés par le despotisme,
qu'ils aient à contenir un peuple conquis, ou que les intérêts de leur
propre défense contre les dangers de l'intérieur ou de l'extérieur leur
fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles
indépendantes.
Lorsque des pères ou chefs de famille, ces premiers et légitimes
dépositaires de l'autorité, se groupent et se réunissent, sous la
pression d'une nécessité devenue commune, il semble que quelques
éléments de l'autorité qui est dans chacun d'eux s'en dégagent,
s'agglomèrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus
désormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en
trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses
concitoyens ne la lui confèrent, la prépondérance, puis l'autorité, et
pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes
supérieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant
simplement de cette propension qu'ont les hommes à se décharger sur
autrui des soins qui incombent à la vie, surtout de ceux qui résultent
de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans être
défini, et se constituer de plus en plus fortement par assises
successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une première opposition
partielle le fasse mettre en question: il est discuté; d'implicite qu'il
était, il devient explicite et, dès qu'il a traversé une pareille
épreuve, il est avoué, acclamé ou proclamé, et armé enfin ostensiblement
de son droit.
Mais en déférant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils
soient ou non conscients du jour précis de l'investiture qu'ils donnent,
n'entendent pas s'être dépouillés, au profit de leur élu, de toute
l'autorité dont ils sont naturellement dépositaires, mais bien n'en
avoir fait qu'une cession, qu'une délégation partielle, utile ou
nécessaire, car le père de la plus petite famille sent qu'il est roi,
lui aussi, et cela, d'institution divine; et, à moins de corruption, il
n'accepterait pas de se découronner de ses propres mains. On comprend,
d'après ce qui précède, que les Éthiopiens disent qu'il est presque
toujours aussi imprudent de vouloir préciser le premier moment de
l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir préciser le moment où
l'âme entre dans le corps de l'homme.
Ce pouvoir une fois institué, par la force des choses, des familles
voisines se réunissent aussi en communautés; l'exemple gagne de proche
en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes,
ont bientôt à s'entendre et à aliéner à leur tour une partie de leur
autorité en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour
la sauvegarde de quelque nouvel intérêt collectif. Cette hiérarchie,
résultat souvent de l'état de guerre qu'elle tend même à entretenir,
s'agrandit et se complique au gré des événements, des besoins sociaux,
et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes unités
politiques ou nationales. À ce point encore, la forme féodale se confond
presque avec la forme républicaine, puisque celle-ci se base sur le
suffrage et celle-là sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le
régime féodal, solidarité et dépendance hiérarchique de tous les
citoyens entre eux, fondées sur des besoins et des pactes légitimes, se
vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des
foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparaître les
relations proportionnelles, si importantes à conserver entre le citoyen
et l'autorité, l'individu se sent effacé par les dimensions croissantes
de l'édifice social, et il ne tarde pas à se décourager; il se résigne,
abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs
achève de passer de la base au sommet. Les chefs, se détournant alors de
leur origine, vont demander leur sanction à l'autorité supérieure; la
liberté et la dignité des citoyens étant frappées dans leurs racines, la
vie sociale languit et s'étiole, et la société n'échappe à l'anarchie
qu'en recourant à un gouvernement centralisé, refuge qui pourra lui
procurer encore de longs jours de repos, à la condition que le pouvoir
suprême y soit contenu par des institutions modératrices, contrepoids
nécessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa
forme, ne saurait prolonger sa durée. Car les formes politiques les plus
naturelles, les plus propres à satisfaire les besoins et à garantir la
dignité de l'homme, aboutissent bientôt à l'asservissement, pour peu que
les citoyens négligent de faire respecter les droits primordiaux de la
famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur
respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur propre valeur, leur expérience
des hommes, leur préoccupation de la chose publique, et les sauve de
cette apathie civique qui développe l'égoïsme et affaiblit le corps de
la nation par des paralysies locales.
Les Éthiopiens ignorent l'existence historique des Pères Conscrits de
Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les
dénominations diverses relevaient plus ou moins du mot Père, et qui ont
conduit les destinées de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se
laisser séduire par les théories vraies ou fausses qui s'appuyent sur
ces relations de noms. Néanmoins, ils considèrent le pouvoir ou son
représentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intérêt
distinct, mais comme le résumé des intérêts de la société et la
consécration politique la plus haute de la paternité. Tout pouvoir qui
n'a pas ces caractères est à leurs yeux entaché d'illégitimité et
inconciliable, par conséquent, avec le bien-être national. Quoique dans
leur société actuelle, depuis longtemps désordonnée, l'autorité n'ait
que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire à
leurs princes, avant ou après quelque réclamation: «Nous venons nous
plaindre à toi, parce que tu es notre père?»
Les annales éthiopiennes les plus accréditées ont été écrites par les
annalistes des Empereurs[6]. Aussi, en bons courtisans, lorsqu'ils
parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils indistinctement
d'égarés par le démon les adversaires, quels qu'ils soient, de leurs
maîtres innocents à toujours.
[6] Grâce à de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire
prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est
qu'elles rentrent plus spécialement dans le cadre d'études que s'est
imposé mon frère, à qui je les ai données.
D'après les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres auraient
été provoquées par les subtilités des légistes et les abus de pouvoir
des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux libertés
communales et provinciales. Il est à croire que la nation eût péri par
la conquête, si elle n'eût été protégée par l'aridité de ses frontières,
la configuration de son territoire particulièrement favorable à la
résistance, par son climat et par sa situation géographique à l'écart
des routes suivies par les peuples conquérants. Elle eût également péri
par l'anarchie ou par l'énervement qui succède à une période de
despotisme et de corruption, si elle ne fût constamment revenue à ses
institutions primordiales, et si son énergie n'eût été ravivée par ses
guerres civiles mêmes et par les guerres étrangères d'autant plus
fréquentes qu'elles semblent avoir été provoquées par un sentiment
national exclusif, d'une susceptibilité d'autant plus continue que sa
tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme ennemis
permanents ses voisins, tous païens ou musulmans. Il est des nations qui
se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un remède
héroïque ou même une des conditions de leur durée; mais elles ne la font
pas longtemps pour des idées politiques, toujours un peu abstraites; il
leur faut des idées d'un ordre concret, accessibles à la fois aux
intelligences les plus humbles comme les plus élevées. Les Éthiopiens
ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions à la fois
domestiques et civiles un motif d'attachement invariable à une forme
politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le
mérite, de concert avec les idées religieuses, les seules d'un ordre
abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de
tenir leur patriotisme en haleine depuis des siècles et de maintenir à
peu près du moins leur cohésion nationale.
Dans leur ordonnance sociale, les Éthiopiens semblent avoir eu pour
préoccupation de restreindre l'autorité dans son étendue et dans son
intensité, et d'attacher la responsabilité à toutes les fonctions. Plus
la répartition des pouvoirs est grande, plus leur équilibre est facile,
et moins la tyrannie a de chance de durée. Comme tous les pays, même
ceux où les pouvoirs sont les plus répartis, l'Éthiopie a vu s'élever
des despotes, mais ils n'ont pu étouffer les éclats de la conscience
publique et briser complètement les résistances locales; quant aux
petits tyrans, la commune les étreignait dans des limites trop étroites
pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus
funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire
et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter à l'écart
et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et
qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent coûté, les sujets s'exagèrent
encore la puissance qui les frappe et achèvent ainsi de se dépouiller
eux-mêmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre
importance. À en croire les traditions, les interrègnes, les guerres
civiles et les périodes d'anarchie ont été promptement suivis de retours
à l'ordre. Ces phénomènes seraient surprenants, n'était la considération
que l'ordre et l'autorité sont surtout vivaces dans les pays régis par
les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le
culte des aïeux et dans la conscience publique formée en grande partie
par les traditions. Le joug des lois décrétées et écrites est d'une
nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la
conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie
sociale, s'adapte aux différentes conjonctures de temps, de lieu, dirige
à la fois les moeurs et les lois, tend à maintenir l'harmonie entre
elles et intéresse à leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en
sont les gardiens intéressés et responsables. Comme tout ce qui procède
des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et déplorablement, mais
aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme
d'elle-même au gré des progrès qui s'accomplissent, les lois qu'elle
dicte restant comme soumises à une délibération perpétuelle.
À leur avénement, les Atsés faisaient le serment de respecter les
libertés de leur peuple et de se conformer aux usages des ancêtres.
Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cédant aux
entraînements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs
sujets qu'ils ont cherché à soumettre à des règles d'obéissance
uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont
donné lieu à des luttes sans nombre, à des guerres dont l'histoire est
oubliée, et si, d'après ce que disent les Éthiopiens, leur famille
impériale a réellement régné depuis l'époque de Salomon jusqu'au siècle
dernier, il y a lieu de regretter profondément que l'histoire en soit
perdue, ne fût-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis
cette lutte tant de fois séculaire entre l'autorité de la famille et de
la commune et celle des Césars éthiopiens.
La tradition éthiopienne prétend que, lors de sa visite à la cour de
Judée, la reine de Saba conçut du roi Salomon un fils auquel elle donna
le jour à son retour en Éthiopie. Lorsque ce fils, nommé Menilek, fut en
âge, elle l'envoya auprès de son père. Celui-ci voulant s'assurer de
l'identité de sa progéniture, descendit de son trône, y fit asseoir un
de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune
Éthiopien était chargé par sa mère de remettre à Salomon un anneau
qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer à le faire reconnaître.
Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trône, mais
ne pouvant démêler dans ses traits l'image paternelle que sa mère avait
gravée dans sa mémoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut
Salomon malgré son déguisement, et, s'avançant vers lui sans hésitation,
il lui présenta l'anneau.
Les courtisans furent émerveillés. Salomon remonta sur son trône, bénit
ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut à le voir à sa
cour, où il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le jeune
Éthiopien ressemblait tellement à Salomon, que le peuple de Judée s'y
trompait. Le roi, redoutant les grandes qualités de son enfant et les
effets de la popularité qu'il s'attirait chaque jour davantage, jugea
bon de l'envoyer régner en Éthiopie et de lui donner pour compagnons les
fils aînés d'un grand nombre de familles de marque de ses États, ainsi
que des représentants de chacune des douze tribus d'Israël, afin de
figurer et perpétuer en Éthiopie le royaume de Judée.
Menilek désirant emporter un signe qui lui rappelât le pays de son père,
s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les Tables de
la Loi. Un vent impétueux, disent les Éthiopiens, vint en aide à ces
pieux voleurs, en jetant le désordre et l'effroi parmi les habitants de
la Judée, et un nuage enveloppa même les ravisseurs jusqu'au moment de
leur arrivée à un port de la mer Rouge, d'où un flot propice les porta
rapidement jusqu'en Éthiopie. Les lévites, gardiens du tabernacle,
réussirent, dit-on, à cacher à leur peuple la soustraction des Tables
Saintes qu'ils remplacèrent comme ils purent. De même que chez les
Israélites, les Tables auraient toujours suivi le camp des Empereurs
éthiopiens jusqu'à l'époque, de date incertaine aujourd'hui, où, à
l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'Éthiopie convinrent
de bâtir à Aksoum un temple, pour y déposer le témoignage authentique
des miracles du Sinaï.
Les empereurs auraient successivement transporté le siége de l'Empire
sur plusieurs points de leur territoire. Selon les Éthiopiens, leur
première capitale aurait été dans la contrée qu'occupent aujourd'hui les
Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'était le temps de la splendeur de la
ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'Égypte et les pays que
baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut
ensuite transférée à Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait professé la
religion judaïque; c'est à Aksoum, qu'au quatrième siècle de notre ère,
l'Empereur régnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopté
le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes restés
fidèles au Judaïsme soulevèrent plusieurs provinces contre l'Empereur,
apostat à leurs yeux. Après avoir longtemps désolé le pays, les guerres
de religion se terminèrent par la réduction finale des partisants du
culte primitif, qui se réfugièrent, dit-on, dans les montagnes du Samen,
où ils purent pratiquer leur religion et la transmettre à leurs
descendants pendant une longue suite de générations. Depuis cette époque
reculée, il existe en Éthiopie une loi coutumière, qui interdit à tout
juif de posséder terre ou maison, de séjourner même à l'orient du
Takkazé. Aujourd'hui encore, les quelques représentants dégénérés de ces
antiques vaincus, dispersés sous le nom de _Fellachas_, et qui n'ont
plus pour religion qu'un judaïsme défiguré, subissent cette loi; et
malgré l'état désordonné de la propriété dans toutes les provinces entre
le Takkazé et la mer Rouge, malgré la facilité relative d'y acquérir des
terres, aucun fellacha ne songerait à s'y établir, comme aucune commune
n'y consentirait au mépris de cette interdiction antique.
À Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route
commerciale qui, partant de l'Égypte, passait à l'île de Méroé, arrivait
à Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu'à la Chine. Mais les
nécessités politiques les portèrent à s'établir successivement au sud de
leurs États, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les
basses contrées voisines occupées aujourd'hui par les tribus Afars,
dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara,
province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du
Wallo, dits Gallas; plus tard, au delà de l'Abbaïe, dans le grand Damote
qu'occupent maintenant les Ilmormas païens; de là, dans le Sennaar, puis
dans le Metcha, d'où ils transportèrent encore une fois leur cour à
Idjou, puis sur la frontière du Harnacenn, et successivement dans
plusieurs autres provinces, jusqu'à l'époque de la grande invasion
musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizième siècle environ,
époque à laquelle ils fixèrent leur vagabonde capitale à Gondar, où vint
expirer leur pouvoir et s'accomplir le dépouillement de leur famille et
la ruine de l'Empire.
À l'origine, le mot Atsé impliquait les idées de protection et de
gestion suprême; mais, de même que celui d'Imperator chez les Romains,
il est devenu, par corruption, synonyme de despote.
Pour devenir Atsé, il fallait être agnat de la famille de Menilek, et la
primogéniture établissait le droit à la succession au trône; mais ce
droit n'était pas si impérieux qu'il ne pût être suspendu, lorsque
l'empereur désignait son successeur, soit de son vivant, soit par
testament, ou lorsque la nation manifestait spontanément ses voeux.
L'Atsé était investi d'une sorte de délégation de pouvoirs militaires,
administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de pouvoirs
cléricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs. D'après les
feudistes indigènes, la nation éthiopienne aurait été une nation
d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'était pas. En tout
cas, il semblerait que l'on pût dire des princes éthiopiens ce que
Tacite disait des princes germains: _de minoribus rebus principes
consultant, de majoribus omnes_.
Tous les citoyens étaient astreints au service de guerre, et leur
réunion composait les armées nationales: les habitants des frontières
gardaient les frontières; les autres suivaient l'Atsé à la guerre.
L'Atsé était l'organe du commandement suprême dont il puisait la raison
dans le conseil des grands Polémarques ou Dedjazmatchs dont le nom
signifie: _porte des gens en campagne_. Ces Dedjazmatchs, dont les
pouvoirs expiraient presque complètement à la fin de la campagne,
étaient désignés par les citoyens à la nomination de l'Atsé, et chacun
d'eux commandait aux hommes d'armes représentant une province ou quelque
grande division territoriale. On rassemblait l'armée par bans impériaux
émanant de l'Atsé assisté de son grand conseil. Certaines provinces, les
unes privilégiées, les autres désignées par le sort ou par les
circonstances, se relayaient pour veiller à la sûreté de la personne de
l'Atsé et contribuer à la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour
se composait de mille hommes. L'Atsé avait aussi le droit de former,
pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excéder
quelques centaines d'hommes.
En sa qualité de gardien de la Justice, l'Atsé cassait ou confirmait les
arrêts soumis à sa cour, qui était composée de quatre grands juges
nommés _Likaontes_ (mesureurs, modérateurs) et de quatre assesseurs
nommés _Azzages_ (ordonnateurs, commandeurs), tous héréditaires, mais
astreints néanmoins à la confirmation de l'Atsé. Le nombre de ces
magistrats a été doublé quelquefois, mais il était presque toujours de
huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de
l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de
l'Atsé, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts
dignitaires ecclésiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux
Hébreux, celle des Azzages était d'origine éthiopienne. Le costume de
ces magistrats était celui du clergé. De même que l'Atsé, ils ne
portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant
eux pour leur faire honneur; ils devaient résider auprès de l'Atsé et le
suivre même à la guerre. Les Likaontes, qui exerçaient vis-à-vis de
l'Atsé un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de
_veto_ suspensif, faisaient la répartition des impôts et redevances dus
à l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient à leur
perception et à la gestion du domaine impérial, composé de terres de peu
d'étendue, éparses dans les provinces éloignées.
On comprend que ce tribunal suprême, composé à la rigueur de neuf juges,
pût suffire, même dans un vaste empire, à ses importantes attributions.
La richesse nationale était agricole, et l'agriculture s'appuyait sur la
forte constitution de la famille, en dehors de laquelle la propriété ne
se transmettait que très-rarement. Ce régime excluait l'intervention de
l'autorité civile dans les questions si nombreuses relatives à la
propriété.
Chaque citoyen était justiciable, en première instance au moins, de sa
famille, qui relevait à son tour de la commune. Il pouvait passer en
appel au tribunal supérieur du district ou de la province, et arriver en
dernier ressort au tribunal de l'Atsé et de ses Likaontes. Mais les cas
étaient rares, où il y eût intérêt à épuiser ces juridictions, car la
famille jouissait d'un ascendant tel, qu'à moins d'injustice évidente,
c'était affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement
rendu dans son sein.
La femme ne jouissait pas légalement des mêmes droits que l'homme. La
terre ne passait en héritage aux femmes qu'à défaut d'héritiers mâles;
dans certaines provinces, l'héritière au premier degré pouvait être
déboutée par un héritier mâle du sixième et même du septième degré. De
plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur était constitué un
douaire, soit _préfix_, soit _coutumier_, ou tout au moins un
_mi-douaire_.
Mais le trait caractéristique des constitutions éthiopiennes, ce qui
contribuait surtout à prévenir l'encombrement des causes devant les
juridictions intermédiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que
pour avoir confié la puissance judiciaire à des organes remontant
hiérarchiquement jusqu'à l'Empereur, la nation ne s'en était pas
dessaisie. L'accusé ou le défendeur avait le droit de choisir son juge,
tout Éthiopien étant considéré comme apte à juger en première instance
une cause civile, quelquefois même criminelle, à condition toutefois
qu'il trouvât des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait
se soustraire à l'obligation qu'imposait une désignation pareille.
Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen
qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable
envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intérêts
auxquels eût été condamné le défendeur, et passible même des peines
encourues par l'accusé; il a à répondre, en outre, de son fait de déni
de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un
jury responsable, portée à sa dernière limite et fondée sur cette idée,
que la notion de la justice n'est point le privilége exclusif des élus
de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, inséparable
de sa conscience, et que c'est porter atteinte à cette conscience que de
frapper d'interdit sa principale manifestation.
Ce régime judiciaire établit entre les citoyens une solidarité
continuelle, soumet la justice à leur contrôle permanent, les porte à
connaître leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours
par le jugement de leurs pairs véritables, et la loi puise incessamment
une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience
publique dont elle suit graduellement les progrès.
Quant à cette obligation de rendre la justice, les Éthiopiens disent
qu'elle est pour tout citoyen aussi impérieuse que celle de défendre le
pays en danger, l'injustice étant de tous les ennemis le plus
redoutable.