Les Cent Ballades doivent être considérées comme les premiers essais
de Christine. Elles ne sont certainement pas postérieures aux rondeaux
et autres petites pièces que l'auteur a composées dans sa jeunesse;
d'ailleurs dans tous les mss. elles occupent le premier rang.
Rassemblées à la prière d'un ami resté inconnu (voy. ballade C) les
ballades qui forment ce recueil traitent de sujets fort différents et
paraissent avoir été inspirées à des époques diverses ou tout au moins
à des intervalles de temps assez notables. Car la date de la mort
d'Etienne du Castel étant connue[19], il a été possible de fixer d'une
façon précise l'époque de la composition de deux ballades, en premier
lieu la ballade IX, écrite cinq ans après la mort de l'époux regretté,
c'est-à-dire en 1394, puis la ballade XX, par laquelle nous apprenons
que le coeur de la veuve n'a éprouvé aucune impression de joie depuis
près de dix ans, ce qui permet d'assigner à cette pièce la date de
1399. Nous pensons donc que c'est dans un intervalle d'au moins cinq
ou six années qu'ont dû être composés la plupart de ces morceaux
poétiques. Il était d'ailleurs d'usage à cette époque de réunir
ainsi des pièces détachées, inspirées dans les circonstances les
plus diverses et traduisant les impressions les plus opposées. On les
rassemblait en nombre suffisant pour former un livre sous la rubrique
«_Cent Ballades_». C'est ainsi que la cour d'amour de Louis d'Orléans
nous a donné _le livre des Cent Ballades_[20] et que notre poète
lui-même, comme nous l'avons annoncé plus haut, a désigné sous un
titre analogue ses Ballades «_d'Amant et de Dame_».
[Note 19: Il y a lieu d'adopter, selon toute vraisemblance, l'année
1389 comme celle de la mort d'Etienne du Castel. Au commencement de
son livre du _Chemin de long estude_, Christine nous apprend en effet
que son deuil remonte à environ 13 ans, et comme un peu plus loin elle
ajoute qu'elle a commencé à écrire ce poème au mois d'octobre 1402, la
date de 1389 s'obtient logiquement de ce simple rapprochement.]
[Note 20: _Le livre des Cent Ballades_, publié par M. le marquis de
Queux de Saint-Hilaire. Paris, 1868.]
Dès les premiers vers Christine nous prévient qu'elle cède à de
pressantes sollicitations et que ses poésies refléteront la douleur
qui s'est emparée d'elle depuis la mort de celui en qui consistait
tout son bonheur; «_Seulette_», tel est l'écho de ses vers!
Les premières ballades sont en effet empreintes de la plus profonde
tristesse, et l'auteur semble se complaire à retracer longuement ses
regrets amers et son désespoir, mais à partir de la vingt-et-unième
ballade la veuve éplorée, s'abandonnant à des inspirations plus
séduisantes, élève ses pensées vers les régions de l'amour le plus
pur, et peint avec une exquise sensibilité les sentiments si divers
qui peuvent agiter les coeurs de ceux qui ont aimé ou qui aiment
encore.
Christine révèle dans cette poésie toute la richesse de son talent et
de son art des développements; elle déploie ses pensées en modulations
infinies, et exprime sous les formes les plus variées les effets d'un
même sentiment; vingt fois elle refait chaque pièce sans se répéter,
et les ballades se succèdent, traduisant sans cesse la même idée, et
cependant ce sont toujours des ballades nouvelles.
Ces impressions sont touchantes de vérité et de simplicité, mais nous
ne pouvons y voir, comme l'a supposé M. Paulin Paris[21], l'image des
sentiments personnels de l'auteur. Car l'aimable poète a pris
soin lui-même de nous prévenir contre toute pensée de ce genre. Ne
fallait-il pas d'ailleurs expliquer l'étrange contraste que produisent
ces chants d'amour succédant à des cris d'infortune et de douleur?
[Note 21: Voy. _Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi_, V,
p. 152 et 153.]
La ballade L doit faire disparaître les moindres doutes, Christine
y fait allusion à ses scrupules et s'excuse de traiter de sujets
d'amours qui paraissent se rapporter à elle, craignant que ce ne soit
un motif d'insinuations malveillantes[22]; elle ajoute que ces pensées
n'ont nullement les tendances que l'on pourrait supposer; car, bien
que de grands seigneurs aient montré pour elle de l'affection, son
coeur ne ressent aucune impression d'amour ni de dépit, elle fait
d'ailleurs appel, dans le refrain de sa ballade, au jugement de «_tous
sages ditteurs_». Plus loin (ballade C) la même préoccupation se
traduit encore dans ses deux vers:
[Note 22: Les différentes pièces des _Cent Ballades_ doivent être
considérées essentiellement comme des jeux d'esprit et de sentiment.
Il est possible que certaines d'entre elles traduisent les impressions
ressenties par quelques personnages de l'époque ou aient été composées
à l'intention de seigneurs familiers de la cour de Charles VI, mais la
révélation de l'auteur à la ballade C
Ne les ay faittes pour merites
Avoir ne aucun paiement
nous interdit de penser qu'il ait pu transformer son talent en
officine de compliments et de complaintes favorables à des intrigues
amoureuses.]
Qu'on le tiengne à esbatement
Sans y gloser mauvaisement.
Le soin que la célèbre femme met à défendre sa réputation pourrait,
jusqu'à un certain point, paraître exagéré, si l'on ne tenait
justement compte des récriminations violentes qu'avait dû susciter son
ardente polémique contre l'oeuvre la plus estimée et la plus admirée
de son époque, le Roman de la Rose.
Celle qui excellait à retracer dans ses vers la défense de l'honneur
des femmes et la louange de leurs vertus[23], devait bien être jalouse
pour elle-même de semblables éloges. N'avait-elle pas d'ailleurs le
droit de dissiper les moindres doutes qui auraient pu planer sur son
veuvage irréprochable et d'étouffer à l'avance les calomnies de
ses adversaires? C'est, comme nous le verrons par la suite, la
préoccupation constante d'une vie pleine de candeur que tous les
historiens se sont accordés à nous représenter comme le modèle de la
douce et simple vertu.
[Note 23: Voy. l'_Epitre au dieu d'amours_, le _Dit de la Rose_,...
etc...]
Les pensées d'amour ne forment pas exclusivement les sujets de toutes
les ballades de Christine de Pisan. On trouve parsemées çà et là les
idées les plus diverses, et l'auteur sait varier avec un art
accompli l'expression et le tour de ses poésies: ici le sentiment des
tristesses produites par la maladie (Ball. XLIII), là l'éloge
finement ironique d'un personnage contemporain (Ball. LVIII), puis une
dissertation sur les qualités des bons chevaliers (Ball. LXIV), plus
loin une pièce satirique contre les maris jaloux (Ball. LXXVIII).
Mentionnons encore, en raison de leur mérite et de leur originalité,
la louange d'un grand chevalier (Ball. XCII), les angoisses causées
par la maladie du roi Charles VI (Ball. XCV), enfin l'aspiration à la
félicité éternelle (Ball. XCIX), comme placée en opposition avec les
sentiments les plus délicats d'amour et de bonheur que l'on puisse
éprouver sur cette terre.