INTRODUCTION

Une vie complète de Christine de Pisan ne pourra être utilement

élaborée que le jour où les oeuvres de cette célèbre femme auront été

entièrement publiées et seront enfin sorties de l'oubli dans lequel

elles demeurent injustement depuis plus de quatre siècles. Nous

tenterons de l'écrire si nous réussissons à mener à bonne fin la

tâche que nous nous sommes imposée. A l'heure présente il semble plus

prudent de donner seulement au lecteur un simple aperçu biographique,

contenant quelques notions indispensables, et de lui indiquer

rapidement les sources principales auxquelles il pourra puiser de plus

amples informations:

Jean Boivin.--Vie de Christine de Pisan (_Mémoires de l'Académie des

Inscriptions et Belles-Lettres_, II (1736), p. 704-14).

Abbé Sallier.--Notice sur Christine de Pisan (_Mémoires de l'Académie

des Inscriptions_, XVII (1751), p. 515-25).

Mlle de Kéralio.--_Collection des meilleurs ouvrages composés par des

dames_. Paris, 1787, II.

Raimond Thomassy.--_Essai sur les écrits politiques de Christine de

Pisan_. Paris, 1838.

Robineau.--_Christine de Pisan, sa vie et ses oeuvres_. Saint-Omer,

1882.

Friedrich Koch.--_Leben und Werke der Christine de Pizan_. Goslar,

1885.

Indépendamment des indications fournies par les ouvrages précités, de

nombreuses et consciencieuses recherches, tant dans les archives de

France que dans celles d'Italie, pourront seules donner des détails

biographiques ignorés jusqu'ici.

Une étude approfondie de l'ensemble de l'oeuvre de Christine apportera

en même temps un précieux contingent à l'histoire de sa vie, de son

influence littéraire. Car dans ses travaux mêmes l'auteur s'est plu à

parler de ses propres impressions, à soulever discrètement le voile

de sa vie, à retracer ses joies et ses malheurs; mais de toutes ses

compositions la _Mutation de Fortune_ et la _Vision_ ont été surtout

les dépositaires de ses sentiments personnels.

Voici quant à présent les grands traits de la vie de notre poète:

Christine de Pisan naquit à Venise vers 1363. Son père, homme

distingué, avait épousé la fille d'un conseiller de la République

vénitienne, charge à laquelle l'appelèrent bientôt lui-même l'estime

et la considération de ses compatriotes. Thomas de Pisan jouissait en

même temps d'une grande réputation de philosophe et d'astrologue. La

renommée de son savoir et de son mérite étant parvenue jusqu'à la cour

de France, Charles V lui fit des offres avantageuses pour l'attirer et

l'attacher à sa personne. Notre savant italien ayant obtenu, avec

les bonnes grâces du souverain, une place dans le Conseil royal, se

résolut bientôt à adopter une nouvelle patrie et fit venir auprès de

lui toute sa famille. Sa femme et la jeune Christine, âgée seulement

de cinq ans, magnifiquement parées de riches costumes vénitiens,

arrivèrent au Louvre (1368) et furent présentées au roi qui leur fit

le plus gracieux accueil.

Élevée au milieu de cette cour de France, alors aussi renommée par

sa magnificence que par la distinction des personnes qui la

fréquentaient, Christine de Pisan y développa par une instruction

soignée, par une éducation empreinte du meilleur ton et des sentiments

les plus recherchés, les précieuses dispositions dont la nature avait

si heureusement doté son intelligence supérieure. A peine fut-elle

parvenue à sa quinzième année (1378) que les charmes de son esprit

et de sa personne la firent rechercher d'un grand nombre de

gentilshommes, mais son père fixa son choix sur un jeune homme d'une

bonne maison de Picardie, Etienne du Castel, dont les qualités et le

mérite tenaient lieu des avantages de la fortune.

L'avenir qui semblait s'ouvrir plein de promesses heureuses pour ces

jeunes époux, réservait cependant à Christine de dures épreuves;

les premières années de son mariage furent le point de départ de ses

infortunes et de ses malheurs. Le roi mourut le 16 septembre 1380.

Thomas de Pisan, déchu de son crédit et éloigné de la Cour, ne

survécut que quelques années à son maître et à son bienfaiteur.

Étienne du Castel, par sa valeur personnelle et par l'influence que

lui donnait sa charge de secrétaire du roi, continuait encore les

traditions de la famille de son beau-père, lorsqu'il fut emporté

lui-même par une maladie contagieuse à l'âge de 34 ans (1389).

Christine qui n'avait que 25 ans reste veuve avec trois enfants.

Plongée dans sa profonde douleur elle est encore attristée par de

nombreux procès avec des débiteurs de mauvaise foi et par des pertes

d'argent qui en furent la conséquence; c'est alors qu'elle demande au

travail, à la poésie, à la littérature, la consolation et l'oubli de

ses peines. Elle commence une vie nouvelle, entièrement consacrée à

l'étude, mais plus heureuse en douces satisfactions. Son talent se

révélera d'abord dans des poésies légères, pleines de charme et de

saveur, jusqu'au jour où l'essor de son génie l'élèvera à la hauteur

des grandes compositions qui ont immortalisé son nom.

Oeuvres poétiques Tome 1 · 第 6 / 339 题