C'était la main gauche, celle où les cabalistes anciens prétendaient, et
où les cabalistes modernes prétendent encore lire les secrets de la vie.
Nanno regarda un instant le dessus de cette main charmante avant de la
retourner pour lire dans l'intérieur, comme on tient un instant dans sa
main, sans se presser de l'ouvrir, un livre qui doit vous révéler des
choses inconnues et surnaturelles.
En la regardant comme on regarde un beau marbre, elle murmurait:
--Les doigts lisses, allongés, sans noeuds; les ongles roses, étroits,
pointus; main d'artiste s'il en fut, main destinée à tirer des sons de
tous les instruments, cordes de la lyre--ou fibres du coeur.
Elle retourna enfin cette main frissonnante, qui faisait un contraste si
merveilleux avec sa main bronzée, et un sourire d'orgueil éclos sur ses
lèvres illumina tout son visage.
--Ne l'avais-je pas deviné! dit-elle.
La jeune femme la regarda avec anxiété. Michel, de son côté, s'approcha
comme s'il eût connu quelque chose à la chiromancie.
--Commençons par le pouce, reprit la sorcière; c'est lui qui résume
tous les autres signes de la main: le pouce est l'agent principal de
la volonté et de l'intelligence; les idiots naissent ordinairement sans
pouces ou avec des pouces difformes ou atrophiés[4]; les épileptiques,
dans leurs crises, ferment leurs pouces avant les autres doigts. Pour
conjurer le mauvais oeil, on étend l'index et l'auriculaire, et l'on
cache les pouces dans la paume de la main.
[Note 4: Voir, du reste, pour les études sur la main, le livre de
mon excellent ami Desbarrolles.]
--Cela est vrai, petite soeur, s'écria Michel, c'est ainsi que je fais
quand j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin le chanoine Jorio.
--La première phalange du pouce, celle qui porte l'ongle, continua
Nanno, est le signe de la volonté. Vous avez la première phalange du
pouce courte; donc, vous êtes faible, sans volonté, facile à entraîner.
--Faut-il que je me fâche? demanda en riant celle à qui était donnée
cette explication plus vraie que flatteuse.
--Voyons le mont de Vénus, dit la sorcière en allongeant son ongle, que
l'on eût dit une griffe de corne enchâssée dans l'ébène, sur la partie
charnue et renflée qui faisait la base du pouce; toute cette portion
de la main dans laquelle sont compris la génération et les désirs
matériels, est consacrée à l'irrésistible déesse; la ligne de vie
l'entoure comme un ruisseau qui coule au bas d'une colline et l'isole
comme une île.--Vénus, qui a présidé à votre naissance, Vénus, qui,
pareille à ces fées, marraines prodigieuses des jeunes princesses,
Vénus, qui vous a donné la grâce, la beauté, la mélodie, l'amour des
belles formes, le désir d'aimer, le besoin de plaire, la bienveillance,
la charité, la tendresse, Vénus se montre ici plus puissante que
jamais.--Ah! si nous pouvions trouver les autres lignes aussi favorables
que celles-ci, quoique...
--Quoique?...
--Rien.
La jeune femme regarda la sorcière, dont les sourcils s'étaient froncés
un instant.
--Il y a donc d'autres lignes que celles de vie? demanda-t-elle.
--Il y en a trois: ce sont ces trois lignes qui forment dans la main
l'M majuscule, que le vulgaire indique comme la première lettre du mot
_Mort_, signe terrible, chargé par la nature elle-même de rappeler à
l'homme qu'il est mortel; les deux autres sont la ligne du coeur;
la voici: elle s'étend de la base de l'index à celle du petit doigt;
maintenant, voyez la ligne de tête, c'est celle qui coupe en deux le
milieu de la main.
Michel s'approcha de nouveau et donna une attention profonde à la
démonstration de la sorcière.
--Pourquoi ne m'as-tu pas expliqué tout cela à moi? lui demanda-t-il. Me
croyais-tu trop bête pour te comprendre?
Nanno haussa les épaules sans lui répondre; mais, continuant de
s'adresser à la jeune femme:
--Suivons d'abord la ligne du coeur, dit-elle; regarde comme elle
s'étend depuis le mont de Jupiter, c'est-à-dire depuis la base de
l'index, jusqu'au mont de Mercure, c'est-à-dire jusqu'à la base du petit
doigt. Elle indique, restreinte, une grande chance de bonheur: trop
étendue, comme chez toi, elle indique une probabilité de souffrances
terribles; elle se brise sous Saturne, c'est-à-dire sous le médium,
c'est fatalité; elle est d'un rouge vif qui tranche avec la mate
blancheur de ta main, c'est amour, ardent jusqu'à la violence.
--Et voilà justement ce qui m'empêche de croire à tes prédictions,
Nanno, dit la San-Felice en souriant; mon coeur est tranquille.
--Attends, attends, t'ai-je dit, répliqua la sorcière en s'exaltant;
attends, attends, incrédule! car le moment où un grand changement doit
se faire dans ta destinée n'est pas loin. Puis encore un signe funeste:
regarde! La ligne du coeur s'unit, comme tu le vois, à la ligne de tête,
entre le pouce et l'index, signe funeste, mais qui peut cependant
être combattu par un signe contraire dans l'autre main. Voyons la main
droite!
La jeune femme obéit et tendit à la sibylle la main que celle-ci lui
demandait.
Nanno secoua la tête.
--Même signe, dit-elle, même jonction.
Et, pensive, elle laissa retomber la main; puis, comme elle restait
rêveuse et gardant le silence:
--Parle donc, dit la jeune femme, puisque je te répète que je ne te
crois pas.
--Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno; puisse la science se tromper;
puisse l'infaillible faillir!
--Qu'indique donc la jonction de ces deux lignes?
--Blessure grave, emprisonnement, danger de mort.
--Ah! si tu me menaces de souffrances physiques. Nanno, tu vas me voir
faiblir... N'as-tu pas dit toi-même que je n'étais pas brave? Et où
serai-je blessée? Dis!
--C'est bizarre! à deux endroits: au cou et au côté.
Puis, laissant retomber la main gauche comme elle avait laissé retomber
la main droite:
--Mais peut-être y échapperas-tu, continua-t-elle; espérons!
--Non pas, reprit la jeune femme, achève. Tu ne devais rien me dire ou
tu dois me dire tout.
--J'ai tout dit.
--Ton accent et tes yeux me prouvent que non; d'ailleurs, tu as dit
qu'il y avait trois lignes: la ligne de vie, la ligne de coeur et la
ligne de tête.
--Eh bien?
--Eh bien, tu n'en as examiné que deux, la ligne de vie et la ligne de
coeur. Reste la ligne de tête.
Et, d'un geste impératif, elle tendit la main à la sorcière.
Celle-ci la prit, et, en affectant l'indifférence:
--Tu peux le voir comme moi, dit-elle, la ligne de tête traversant la
plaine de Mars, s'incline sous le mont de la Lune. Cela signifie: rêve,
idéalisme, imagination, chimère;--la vie comme elle est dans la lune,
enfin, et non point ici-bas.
Tout à coup Michel, qui regardait avec attention la main de sa soeur,
poussa un cri:
--Regarde donc, Nanno! dit-il.
Et il indiqua du doigt, avec l'expression de la plus profonde terreur,
un signe de la main de sa soeur de lait.
Nanno détourna la tête.
--Mais regarde donc, te dis-je! Luisa a dans le creux de la main le même
signe que moi.
--Imbécile! fit Nanno.
--Imbécile tant que tu voudras, s'écria Michel; une croix au milieu de
cette ligne-là:--mort sur l'échafaud, m'as-tu dit?...
La jeune femme jeta un cri, et, d'un air effaré, regarda tour à tour son
frère de lait et la sorcière.
--Tais-toi, mais tais-toi donc! fit celle-ci impatientée et frappant du
pied.
--Tiens, petite soeur; tiens, dit Michel ouvrant sa main gauche, regarde
toi-même si nous n'avons pas le même signe, une croix.
--Une croix! répéta Luisa en palissant.
Puis, saisissant le bras de la sorcière:
--Sais-tu que c'est vrai, Nanno? dit-elle. Que veut dire ceci? Y a-t-il
dans la main de l'homme des signes selon sa condition, et ce qui est
mortel pour l'un, est-il indifférent pour l'autre? Voyons, puisque tu as
commencé, achève.
Nanno retira doucement son bras de la main qui s'efforçait de le
retenir.
--Nous ne devons pas révéler les choses pénibles, dit-elle, lorsque,
marquées du sceau de la fatalité absolue, elles sont inévitables, malgré
tous les efforts de la volonté et de l'intelligence.
Puis, après une pause:
--A moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dans l'espoir de combattre
cette fatalité, la personne menacée n'exige cette révélation de nous.
--Exige, petite soeur, exige! s'écria Michel; car, enfin, toi, tu es
riche, tu peux fuir; peut-être le danger que tu cours n'existe-t-il qu'à
Naples, peut-être ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, en
Allemagne!
--Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, répondit Luisa, puisque tu prétends
que nous sommes marqués du même signe?
--Oh! moi, c'est autre chose; je ne puis pas quitter Naples, je suis
enchaîné à la Marinella comme le boeuf au joug; je suis pauvre, et, de
mon travail, je nourris ma mère. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si
je m'en allais?
--Et, si tu meurs, que deviendra-t-elle?
--Si je meurs, c'est qu'elle aura dit vrai, Luisa, et, si elle a
dit vrai, avant de mourir, je serai colonel. Eh bien, quand je serai
colonel, je lui donnerai tout mon argent en lui disant: «Mets cela de
côté, _mamma_;» et, quand on me pendra, puisqu'on doit me pendre, elle
se trouvera être mon héritière.
--Colonel! Pauvre Michel, et tu crois à la prédiction?
--Eh bien, après? En supposant qu'il n'y ait que la mort de vraie, il
faut toujours supposer le pire. Eh bien, elle est vieille; moi, je suis
pauvre, nous ne faisons point déjà une si grosse perte l'un et l'autre
en perdant la vie.
--Et Assunta? demanda en souriant la jeune femme.
--Oh! Assunta m'inquiète moins que ma mère, Assunta m'aime comme une
maîtresse aime son amant, et non pas comme une mère aime son fils. Une
veuve se console avec un autre mari; une mère ne se console pas même
avec un autre enfant. Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons
à toi, soeur, à toi qui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es
heureuse! Oh! Nanno! Nanno! écoute bien ceci: il faut que tu lui dises à
l'instant même d'où viendra le danger, ou malheur à toi!
La sorcière avait ramassé son manteau, et était occupée à le rajuster
sur ses épaules.
--Oh! tu ne t'en iras pas ainsi, Nanno, s'écria le lazzarone en
bondissant vers elle et en la saisissant par le poignet; et à moi, tu
peux dire ce que tu voudras; mais à ma sainte soeur, à Luisa... oh! non,
non! c'est autre chose. Tu l'as dit, nous avons sucé le lait de la même
mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s'il le faut, une pour moi, une
pour elle; mais je ne veux pas que l'on touche à un cheveu de sa tête!
Entends-tu!
Et il montra la jeune femme, pâle, immobile, haletante, retombée sur
son fauteuil, ne sachant pas quel degré de foi elle devait accorder à
l'Albanaise, mais, en tout cas, violemment émue, profondément agitée.
--Voyons, puisque vous le voulez tous deux, dit la sorcière se
rapprochant de Luisa, essayons; et, si le sort peut être conjuré, eh
bien, conjurons-le, quoique ce soit une impiété, ajouta-t-elle, que de
lutter contre ce qui est écrit. Donne-moi ta main, Luisa.
Luisa tendit sa main tremblante et crispée; l'Albanaise fut forcée de
lui redresser les doigts.
--Voilà bien la ligne du coeur, brisée ici en deux tronçons sous le mont
de Saturne; voilà bien la croix au milieu de la ligne de tête; voilà
enfin la ligne de vie brusquement rompue entre vingt et trente ans.
--Et tu ne vois pas d'où vient le danger? tu ne sais pas les causes
qu'il faudrait combattre? s'écria la jeune femme sous le poids de la
terreur qu'avait exprimée pour elle son frère de lait, et que ses yeux,
le tremblement de sa voix, l'agitation de tout son corps exprimaient à
leur tour.
--L'amour, toujours l'amour! s'écria la sorcière, un amour fatal,
irrésistible, mortel!
--Mais connais-tu au moins celui qui en sera l'objet? demanda la jeune
femme cessant de se débattre et de nier, envahie qu'elle avait été, peu
à peu, par l'accent convaincu de la sorcière.
--Tout est nuage dans ta destinée, pauvre créature, répondit la sibylle;
je le vois, mais je ne le connais pas; il m'apparaît comme un être qui
n'appartiendrait pas à ce monde, c'est l'enfant du fer et non de la
vie... Il est né... impossible! et cependant cela est ainsi: il est né
d'une morte!
La sorcière resta le regard fixe, comme si elle voulait absolument lire
dans l'obscurité; son oeil se dilatait et prenait la rondeur de celui
du chat et du hibou, tandis qu'avec la main elle faisait le geste de
quelqu'un qui essaye d'écarter un voile.
Michel et Luisa se regardaient; une sueur froide coulait sur le front
du lazzarone; Luisa était plus pâle que le peignoir de batiste qui
l'enveloppait.
--Ah! s'écria Michel après un instant de silence, et faisant un effort
pour s'arracher à la terreur superstitieuse qui l'écrasait, que nous
sommes imbéciles d'écouter cette vieille folle! Que je sois pendu, moi,
c'est encore possible; j'ai mauvaise tête, et, dans notre condition,
avec mon caractère, on dit des mots, on en vient aux faits, on met la
main dans sa poche, on tire un couteau, on l'ouvre, le diable vous tente
on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vous arrête, le
commissaire vous interroge, le juge vous condamne, maître Donato[5] vous
met la main sur l'épaule, il vous passe la corde au cou, il vous pend,
très-bien! Mais toi! toi, petite soeur! que peut-il y avoir de commun
entre toi et l'échafaud? quel crime peux-tu même rêver, avec ton coeur
de colombe? qui peux-tu tuer avec tes petites mains? Car, enfin, on ne
tue les gens que quand les gens ont tué; et puis, ici, on ne tue pas les
riches! Tiens, veux-tu savoir une chose, Nanno? à partir d'aujourd'hui,
on ne dira plus Michel le Fou, on dira Nanno la Folle!
[Note 5: C'était le nom du bourreau de Naples à cette époque.]
En ce moment, Luisa saisit le bras de son frère de lait et lui montra du
doigt la sorcière.
Celle-ci était toujours immobile et muette à la même place; seulement,
elle s'était courbée peu à peu et semblait, à force de volonté,
commencer à distinguer quelque chose dans cette nuit qu'un instant
auparavant elle se plaignait de voir s'épaissir devant elle; son cou
maigre s'allongeait hors de son manteau noir, et sa tête s'agitait de
droite à gauche, comme celle d'un serpent qui va s'élancer.
--Oh! maintenant, je le vois, je le vois, dit-elle. C'est un beau jeune
homme de vingt-cinq ans, aux yeux et aux cheveux noirs; il vient,
il approche. Lui aussi est menacé d'un grand danger,--d'un danger de
mort.--Deux, trois, quatre hommes le suivent;--ils ont des poignards
sous leurs habits... cinq, six...
Puis, tout à coup, comme frappée d'une révélation subite:
--Oh! s'il était tué! s'écria-t-elle presque joyeuse.
--Eh bien, demanda Luisa éperdue et comme suspendue aux lèvres de la
sorcière, s'il était tué, qu'arriverait-il?
--S'il était tué, comme c'est lui qui causera ta mort, tu serais sauvée.
--Oh! mon Dieu! s'écria la jeune femme, aussi convaincue que si elle
voyait elle-même ce que Nanno croyait voir; oh! mon Dieu! quel qu'il
soit, protège-le.
Au même instant, sous les fenêtres de la maison, on entendit la double
détonation de deux coups de pistolet, puis des cris, un blasphème, et
plus rien, que le frissonnement du fer contre le fer.
--Madame! madame! dit en entrant la camériste le visage tout bouleversé,
on assassine un homme sous les murs du jardin.
--Michel! s'écria Luisa, les bras étendus vers lui, les mains jointes,
tu es un homme, et tu as un couteau; laisseras-tu égorger un autre homme
sans lui porter secours?
--Non, par la madone! s'écria Michel.
Et il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit pour sauter dans la rue;
mais, tout à coup, il poussa un cri, se jeta en arrière, et, d'une voix
étouffée par la terreur:
--Pasquale de Simone, le sbire de la reine! murmura-t-il en se courbant
derrière l'appui de la fenêtre.
--Eh bien, s'écria la San-Felice, c'est donc à moi de le sauver.
Et elle s'élança vers le perron.
Nanno fit un mouvement pour la retenir; mais, secouant la tête et
laissant tomber ses bras:
--Va, pauvre condamnée, dit-elle, et que l'arrêt des astres
s'accomplisse!