Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour
l'harmonie que ces faits doivent forcément conserver entre eux, il
faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet
ouvrage, à laquelle, à notre grand regret, nous n'avons pas pu donner
une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les
parties pittoresques qui s'y rattachent de telle façon, que nous ne
saurions séparer l'une de l'autre. En conséquence, nous allons, s'ils
veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche
que, dans son empressement à apporter la corde qui devait si puissamment
aider au salut du héros de notre histoire,--car notre intention n'est
pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rôle,--Nicolino
Caracciolo a oublié d'enlever de son double appui; puis, la planche
repassée, remonter le talus, sortir par la même porte qui nous a donné
passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu'à ce
qu'ayant dépassé le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand,
nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi
Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communément appelée
à Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette
maison, un élégant individu de cette famille panache au-dessus d'un dôme
d'orangers tout constellés de leurs fruits d'or, et qu'il domine des
deux tiers de sa hauteur.
Cette maison, bien désignée à la curiosité de nos lecteurs,--de peur
d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire à une petite porte
percée dans le mur, qui fait justement face au point où nous sommes
arrêtés,--nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner
une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des
pieds, surprendre peut-être quelques-uns des secrets que ses murailles
renferment.
Et ce doivent être des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne
pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu'à voir celle
qui va nous les livrer.
En effet, malgré le tonnerre qui gronde, malgré l'éclair qui luit,
malgré le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais,
secoue les orangers dont les fruits, se détachant de leurs branches,
tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales réitérées le
palmier dont les longs panaches semblent des tresses échevelées, une
jeune femme de vingt-deux à vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un
voile de dentelle jeté sur la tête, apparaît de temps en temps sur un
perron de pierre conduisant du jardin au premier étage, où semblent
être les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon
de lumière qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de
l'intérieur à l'extérieur.
Ses apparitions ne sont pas longues; car, à chaque fois qu'elle apparaît
et qu'un éclair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle
pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuyée
sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements précipités de son
coeur.
Celui qui la verrait, malgré la crainte que lui cause la perturbation de
l'atmosphère, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes,
cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hésitation et referme
avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette
impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquiète ou
jalouse, attendant ou épiant l'objet de son affection.
Eh bien, celui-là se tromperait; aucune passion n'a encore terni la
surface de ce coeur, véritable miroir de chasteté, et, dans cette âme
où tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une
curiosité enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la
puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce
trouble et toute cette agitation.
Son frère de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella,
sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise,
dont les prédictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point
d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aïeules ont
recueilli sous les chênes de Dodone, depuis que sa famille, à la mort de
Scanderberg le Grand, c'est-à-dire en 1467, a quitté les bords de l'Aoüs
pour les montagnes de la Calabre, jamais une génération ne s'est éteinte
sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glacées du Tomero n'ait
apporté à quelque pythie moderne le souffle de la divination, héritage
de sa famille.
Quant à la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre
et désirer à la fois de connaître l'avenir dans lequel s'égarent, en
frissonnant, des pressentiments étranges, et son frère de lait lui a
promis de lui amener le soir même, à minuit, heure cabalistique, celle
qui pourra--tandis que son mari est retenu jusqu'à deux heures du matin
aux fêtes de la cour--lui révéler les mystérieux secrets de cet avenir
qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rêves.
Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la
sorcière Nanno.
D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a trompé.
Trois coups frappés à égale distance ont retenti à la petite porte du
jardin, au moment même où, des nuages livides et jaunâtres, commencent à
tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque
chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la
porte du jardin s'ouvre, donne passage à deux nouveaux personnages et
se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une
femme; l'homme porte des caleçons de toile, le bonnet de laine rouge et
le caban du pêcheur de la Marinella; la femme est enveloppée d'un
grand manteau noir aux épaules duquel brilleraient, si l'on pouvait les
distinguer, quelques fils d'or fanés, reste d'une ancienne broderie: on
ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent
dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tête.
En traversant l'espace qui sépare la porte des premières marches du
perron, la jeune femme a trouvé moyen de dire au lazzarone:
--Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui
j'étais, n'est-ce pas, Michel?
--Non, sur la madone, elle ignore jusqu'à la première lettre de ton nom,
petite soeur.
Arrivée au haut du perron, la jeune femme entra la première; le
lazzarone et la sorcière la suivirent.
Lorsqu'ils traversèrent la première pièce, on put voir la tête d'une
jeune camériste soulevant une portière de tapisserie et suivant d'un
regard curieux sa maîtresse et les hôtes bizarres qu'elle introduisait
chez elle.
Derrière eux la portière retomba.
Entrons à notre tour. La scène qui va se passer aura trop d'influence
sur les événements à venir pour que nous ne la racontions pas dans tous
ses détails.
La lumière dont nous avons vu le rayon transparaître jusque dans le
jardin venait d'un petit boudoir décoré à la manière de Pompéi, avec des
divans et des rideaux de soie rose, brochés de fleurs d'un bleu clair;
la lampe qui jetait cette lueur était enfermée dans un globe d'albâtre
répandant sur tous les objets un reflet nacré; elle était posée sur une
table de marbre blanc dont le pied unique était un griffon aux ailes
étendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la pureté de sa
sculpture, eût pu réclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait
que l'oeil d'un amateur avait présidé aux moindres détails de cet
ameublement.
Une porte placée en face de celle qui avait donné entrée à nos trois
personnages s'ouvrait sur une file de chambres régnant dans toute
la longueur de la maison; la dernière de ces chambres attenait
non-seulement à la maison voisine, mais encore avait une communication
avec elle.
Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine
importance, car elle le fit remarquer à Michel en lui disant:
--Dans le cas où mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prévenir, et
vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco.
--Oui, madame, répondit Michel en s'inclinant avec respect.
En entendant ces dernières paroles, la sorcière, qui était en train de
dépouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'était pas
exempt d'une certaine amertume:
--Depuis quand les frères d'un même lait ne se tutoient-ils plus?
demanda-t-elle. Ceux qui ont été pendus à la même mamelle ne sont-ils
pas aussi proches parents que ceux qui ont été portés dans le même sein?
Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir à
Dieu, de voir ses créatures s'aimer, malgré la distance qui les sépare.
Michel et la jeune femme se regardèrent avec étonnement.
--Quand je te dis qu'elle est véritablement sorcière, petite soeur!
s'écria Michel, et c'est ce qui me fait trembler.
--Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme.
--Sais-tu ce qu'elle m'a prédit, à moi, pas plus tard que ce soir avant
de venir?
--Non.
--Elle m'a prédit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et
que je serais...
--Quoi?
--C'est difficile à dire.
--Dis toujours.
--Et que je serais pendu.
--Ah! mon pauvre Michel!
--Ni plus ni moins.
La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur
l'Albanaise; celle-ci avait complètement dépouillé son manteau, qui
gisait à terre, et elle apparaissait dans son costume national, flétri
par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le
turban blanc broché de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tête
et d'où s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs mêlés de fils
d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broché d'or, ce ne fut point
enfin son jupon couleur de brique à bandes noires et bleues qu'elle
remarqua; ce furent les yeux gris et perçants de la sorcière, fixés sur
elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur.
--O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcière,
seras-tu donc toujours poussée, par une puissance plus forte que ta
volonté, à aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de
toi?
A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aiguë et stridente,
un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit
presque d'avoir appelé Nanno.
--Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pensée ne pouvait
échapper à son oeil avide et pénétrant. La porte qui nous a donné
entrée est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous
l'arbre de Bénévent pour n'être pas habituée au vent, au tonnerre et à
la pluie.
--Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voilà, restez!
Et elle tomba assise sur le fauteuil placé près de la table, la tête
renversée en arrière et exposée à toute la lumière de la lampe.
La sorcière fit deux pas de son côté, et, comme se parlant à elle-même:
--Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs,
humides, veloutés, voluptueux.
La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains.
--Nanno! murmura-t-elle.
Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui
empêchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua:
--Les mains sont grasses, potelées; la peau en est rosée, douce, fine,
mate et vivante tout à la fois.
--Nanno! dit la jeune femme écartant ses mains comme pour les cacher,
mais démasquant un visage souriant, je ne vous ai point appelée pour me
faire des compliments.
Mais Nanno, sans écouter, continua, et, se reprenant à la figure qu'on
lui livrait de nouveau:
--Le front beau, blanc, pur, sillonné de veines azurées. Les sourcils
noirs, bien dessinés, commençant à la racine du nez, et entre les deux
sourcils, trois ou quatre petites lignes brisées. Oh! belle créature! tu
es bien consacrée à Vénus, va!
--Nanno! Nanno! s'écria la jeune femme.
--Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prétend
que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne
te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas
de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le
chevalier San-Felice porte un nom prédestiné, puisque, _heureux_ de nom,
il l'est aussi en effet[3].
[Note 3: Inutile de dire que la traduction de _San-Felice_ est
_sainte heureuse_.]
--Michel! fit la jeune femme mécontente que son frère de lait révélât
ainsi son nom en révélant celui de son mari.
Mais, tout à son examen, la sorcière continua:
--La bouche est petite, vermeille; la lèvre supérieure est un peu plus
grosse que la lèvre inférieure; les dents sont blanches, bien rangées;
les lèvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est
molle, un peu traînante, s'enrouant facilement. Vous êtes née un
vendredi, n'est-ce pas, à minuit ou bien près de minuit?
--C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, légèrement
enrouée par l'émotion qu'elle éprouvait et à laquelle elle cédait,
malgré ses efforts; ma mère m'a dit souvent que mon premier cri s'était
mêlé aux dernières vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui
séparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai.
--Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacré à
Vénus! Tout s'explique. Voilà pourquoi Vénus domine, reprit la sorcière.
Vénus! la seule déesse qui ait conservé son empire sur nous, quand tous
les autres dieux ont perdu le leur. Vous êtes née sous l'union de Vénus
et de la Lune, et c'est Vénus qui l'emporte et qui vous donne ce cou
blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelons _la tour d'ivoire_;
c'est Vénus qui vous donne ces épaules arrondies, un peu tombantes;
ces cheveux ondoyants, soyeux, épais; ce nez élégant, rond, aux narines
dilatées et sensuelles.
--Nanno! fit la jeune femme d'une voix plus impérative en se dressant
tout debout et appuyant sa main sur la table.
Mais l'interruption fut inutile.
--C'est Vénus, continua l'Albanaise, qui vous donne cette taille souple,
ces attaches fines, ces pieds d'enfant; c'est Vénus qui vous donne le
goût de la mise élégante, des vêtements clairs, des couleurs tendres;
c'est Vénus qui vous fait douce, affable, naïve, portée à l'amour
romanesque, portée au dévouement.
--Je ne sais si je suis prompte au dévouement, Nanno, dit la jeune femme
d'un ton radouci et presque triste; mais, à coup sur, tu te trompes à
l'endroit de l'amour.
Puis, retombant sur son fauteuil comme si ses jambes eussent à peu près
perdu la force de la porter:
--Car jamais je n'ai aimé! continua-t-elle avec un soupir.
--Tu n'as jamais aimé! reprit Nanno; et à quel âge dis-tu cela? A
vingt-deux ans, n'est-ce pas?... Mais attends, attends!
--Tu oublies que je suis mariée, dit la jeune femme d'une voix
languissante, et à laquelle elle essayait vainement de donner de la
fermeté,--et que j'aime et je respecte mon mari.
--Oui, oui! je sais tout cela, répliqua la sorcière; mais je sais aussi
qu'il a près de trois fois ton âge. Je sais que tu l'aimes et que tu
le respectes; mais je sais que tu l'aimes comme un père et que tu le
respectes comme un vieillard. Je sais que tu as l'intention, la volonté
même de rester pure et vertueuse; mais que peuvent l'intention et la
volonté contre l'influence des astres?--Ne t'ai-je pas dit que tu étais
née de l'union de Vénus et de la Lune, les deux astres d'amour? Mais
peut-être échapperas-tu à leur influence.--Voyons ta main. Job, le grand
prophète, a dit: «Dans la main des hommes, Dieu a mis les signes qui
font reconnaître son oeuvre.»
Et elle étendit vers la jeune femme sa main ridée, osseuse et noire,
dans laquelle vint, comme par une influence magique, se placer la main
douce, blanche et fine de la San-Felice.
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