Quand elle eut repris sa place au milieu des paquets et des couvertures,
son père lui demanda:
--Tu connais donc les hôtels de Pau?
Elle joignit les mains avec des yeux qui auraient désarmé un tyran plus
féroce.
--Mon cher papa, j’ai assez des villes où meurent les poitrinaires; j’en
ai même trop. Si vous m’aimez, nous irons d’abord à la Peyrade pour nous
occuper de votre rêve--et aussi du mien. Ai-je toussé une fois depuis
que nous sommes partis? Je suis forte; le voyage me fait du bien. Il me
guérira, si vous me laissez faire mes volontés, c’est-à-dire être
heureuse. Le bonheur! J’en ai eu si peu, jusqu’ici!
Ses yeux brillants, ses joues roses, la rendaient jolie et séduisante.
Son père l’admira, presque timidement, comme il eût touché une fleur
unique, très délicate, rapportée de loin.
--Sois donc heureuse, dit-il. Essayons de gagner la Peyrade. Mais, à la
première toux, en voiture pour Pau! En attendant, où logerons-nous?
--Dans notre ancienne maison, répondit-elle. Je viens de télégraphier.
Il fallut coucher en route. Le lendemain seulement, comme le soleil
s’inclinait déjà sur les dunes couronnées de pins tout brillants de
résine, les voyageurs quittèrent le train dans la petite gare qui
desservait la Peyrade, toujours dans l’attente de son embranchement.
Sauf quelques chars à bœufs chargés de bois, l’on n’apercevait dans
l’enceinte des barrières brunes que deux voitures. L’une, un char à
bancs couvert, était évidemment destinée à Falconneau et à sa fille.
L’autre, sorte de fourgon transformable en break, attendait les bagages.
Sur le quai, deux hommes seulement ne portaient pas le béret et la
blouse: l’un était le chef de gare; l’autre... Célestin Bidarray.
Il était si pâle, si défait, si tremblant, que Clotilde, craignant un
malheur, devint toute pâle elle-même. Avec un grand effort pour empêcher
sa voix de la trahir, elle dit:
--Bonjour, monsieur Célestin... J’espère qu’il n’est rien arrivé à...
notre ami.
--Rien, mademoiselle: rien. Seulement... c’est moi qui suis venu vous
chercher.
--Monsieur de Chalmont reste chez lui pour mettre les petits pots dans
les grands? dit Falconneau. Nous sommes d’une indiscrétion!... Mais vous
savez, mon cher Bidarray, nul visage ne pouvait m’être plus agréable à
voir que le vôtre, puisque mes vieux amis, votre digne oncle et mon
brave Lespéron, ne peuvent plus être là pour me souhaiter la bienvenue.
Un pâle sourire de reconnaissance flotta sur les lèvres de Célestin. Il
était demeuré toujours le même, doux, modeste, silencieux; mais il
portait des vêtements neufs, prodigalité inconnue au temps de sa
carrière pharmaceutique. Il répondit:
--Monsieur Falconneau, les vieux amis ne sont plus là, malheureusement.
Dans tous les cas il vous en reste un jeune, sur qui vous pouvez compter
jusqu’à la mort.
Le train venait de partir. Clotilde, pendant que son père vérifiait les
bagages, restait debout près de Célestin. Ni l’un ni l’autre ne
trouvaient une parole à dire. Tout à coup un colloque animé s’éleva
entre M. Falconneau et le chef de gare.
--C’est vrai; une de vos malles a été gardée dans le fourgon, reconnut
ce dernier. Mais vous l’aurez dans une demi-heure: les trains se
croisent à la station prochaine. Je cours au télégraphe.
M. Falconneau revint près de sa fille. Elle paraissait toute changée et,
soudainement, une extrême lassitude marquait ses yeux de grands cercles
sombres. Pour la première fois, depuis plusieurs jours, elle eut une
légère toux.
--Grand Dieu! voilà que tu prends froid! s’écria son père. Célestin,
avez-vous une voiture fermée?
--Oui, monsieur; et une autre pour les bagages.
--Nous sommes sauvés, alors. Vite, emmenez la petite et prenez soin
d’elle en débarquant. Vous êtes un peu médecin. Sa chambre est-elle
chauffée?
--Il y a du feu depuis ce matin, répondit Bidarray qui paraissait plus
mort que vif.
--Eh bien! donc, partez sur-le-champ. Moi je vous suivrai dès que cette
maudite malle sera trouvée. Enveloppe-toi bien, vilaine enfant! Si tu
tombes malade, ce sera de ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser venir
ici.
--Ne craignez rien, papa. Dans une heure je serai à la Peyrade. Et
alors... tout danger aura disparu.
Deux minutes après, Clotilde et Célestin roulaient ensemble, sous les
rideaux fermés du char à bancs. La jeune fille rompit le silence la
première:
--N’est-il pas étrange que j’arrive seule chez... chez monsieur de
Chalmont que je ne connais pas?
On aurait pu croire que son compagnon n’avait pas entendu. Sans
desserrer les lèvres, il semblait compter les tas de gravier du chemin.
Tout à coup, faisant le geste suprême du condamné qui va offrir sa
poitrine aux balles, il prit la parole d’une voix sourde et tremblante:
--Mademoiselle, si l’on m’avait donné à choisir entre la mort et les
tortures de la minute présente, je vous jure que vos yeux ne me
verraient pas à cette heure. Je suis perdu si je ne peux éveiller en
vous la miséricorde. Vous allez avoir à juger ma conduite: daignez
m’entendre avec patience.
Les yeux hagards de celui qui parlait, ses traits bouleversés, pouvaient
faire craindre les révélations les plus tragiques. Toute à son unique
pensée, Clotilde se demanda: «Est-ce qu’il aurait tué Robert?» Du reste,
un pressentiment serrait le cœur de la jeune fille depuis qu’elle avait
aperçu Bidarray au lieu du cher «inconnu». Dans le trouble de son
angoisse elle était incapable de dire une parole. Son voisin continua:
--Vous me demandiez tout à l’heure s’il était survenu quelque accident
à... Robert de Chalmont. Il est devant vous à cette heure.
--Je ne vous comprends pas. Que voulez-vous dire? balbutia Clotilde dont
les paupières battaient sous l’effort de la pensée.
--Je veux dire que... que c’est moi qui suis Robert de Chalmont...
--C’est vous?... C’est vous, alors, qui me trompez depuis un an! C’est
vous qui osez!...
Elle cachait son visage dans ses mains, folle de surprise, de désespoir,
de honte. Elle gémit, d’une voix plus basse: «Maintenant je m’explique
pourquoi... _il_ n’a pas voulu venir me voir quand je l’appelais!»
--Mademoiselle... je vous en prie... écoutez-moi: vous vous expliquerez
tout. Je n’ai cherché autre chose que de faire pour le mieux. Quand vous
êtes partie, nul être au monde n’espérait que ce pays dût vous revoir.
Si certaine soirée vous est encore présente à l’esprit, vous conviendrez
que cette espérance était moins grande chez vous que chez personne. Le
vieux Lespéron me dit alors: «Gare aux idées noires! Il faudrait dans sa
vie un intérêt à quelqu’un, à quelque chose.» Que de fois j’ai médité
cette parole, moi qui aurais donné, alors déjà, ma vie pour conserver la
vôtre!... Mon oncle est mort, me laissant quelque argent contre toute
prévision. Dès lors ma seule pensée fut d’empêcher que votre maison, la
maison de la femme que j’aimais, fût profanée par des étrangers. Mais je
n’ai pas osé vous dire que je l’avais achetée. J’avais peur de passer, à
vos yeux, pour un de ces _naufrageurs_ qui tirent parti des épaves
laissées par la tempête. C’est alors que j’ai inventé Robert de
Chalmont. Je ne voulais d’abord qu’en faire l’homme de paille dont
j’avais besoin. Puis l’idée me vint de vous amuser de lui comme on amuse
d’une poupée l’enfant malade qui s’ennuie et qui va mourir. Veuillez
vous souvenir, mademoiselle, que c’est vous qui avez écrit la première
à... Robert de Chalmont. Je n’avais pas prévu cela!
--Pourquoi ne m’avez-vous pas détrompée alors?
--Parce que Lespéron m’a dit: «A quoi bon lui ôter son joujou? Elle sera
détrompée dans quelques semaines, dans quelques mois, si, comme
l’assurait votre oncle, nos âmes _voient_ ceux qui restent sur la terre.
Chalmont l’intéresse; laissez-lui Chalmont.» C’était fort bien; mais il
fallait que Chalmont pût vous répondre. Que faire? Je suis allé à
Bordeaux, j’ai acheté une machine et... mes lettres du moins ne vous ont
pas trompée. Nulle phrase n’est arrivée sous vos yeux qui ne fût sortie
de mon cœur. Qu’est-ce qu’un nom? Une plume à un chapeau, une frange à
un vêtement, une tache quelquefois!... Sous un nom ou sous un autre,
c’est _moi_ qui ai garni de fleurs la tombe qui vous est chère. C’est
_moi_ qui vous aime et qui vous l’ai dit, mais sans rien attendre, et de
si loin!... C’est _moi_, enfin, qui vais vous ouvrir votre porte comme
un serviteur vigilant, qui attendait ses maîtres. Dites, maintenant;
allez-vous condamner, rejeter, maudire, celui dont les actions, depuis
un an, sont dictées par un seul désir? J’ai le malheur d’avoir été pour
vous la cause d’une involontaire illusion, mais je n’ai pas cherché,
prémédité, une imposture odieuse: j’en fais le serment!
Sans ouvrir les yeux qu’elle tenait fermés depuis que Bidarray avait
commencé sa plaidoirie, mademoiselle Falconneau répondit:
--Je vous crois. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant?
--Qu’avez-vous à faire? Pensez-vous que je suis homme à garder dans ma
main l’or qui ne m’appartient pas, qui était destiné à un autre? Ce que
_vous_ avez à faire n’est pas difficile. Vous allez rentrer chez vous,
et grâce au ciel, vous y rentrez en voie de guérison. Vous allez oublier
les mauvais jours, oublier tout ce qu’il vous plaira d’oublier. Quant à
moi, sachez bien qu’à partir de cette minute je redeviens Bidarray, le
pauvre neveu du curé, le «pharmacien», comme vous disiez dans vos
lettres. N’est-ce pas bien simple? Robert de Chalmont est mort: n’y
pensons plus.
--Oui, répéta Clotilde sans faire attention à cet héroïsme. Robert de
Chalmont est mort!...
Et, de nouveau, le silence régna entre eux.
Quand la voiture atteignit les premières maisons de la Peyrade,
mademoiselle Falconneau sembla s’éveiller d’une léthargie. Elle dit ces
mots à Célestin d’une voix nette, sans colère, mais avec un ton
d’autorité qu’elle n’avait jamais eu en lui parlant:
--J’ai besoin de repos et vais me retirer dans ma chambre. Veuillez
faire en sorte de parler à mon père avant qu’il me voie. Je désire qu’il
reçoive de votre bouche les explications que je viens d’entendre. Les
lui donner serait, pour moi, chose fatigante et pénible. Demain, quand
j’aurai pu me recueillir, je causerai avec vous. Maintenant, je ne puis
causer qu’avec moi-même.
Falconneau, arrivé peu après, vit surtout dans la confession de Bidarray
le côté drôle. Au fond, il se sentait plus à l’aise avec un hôte dont il
avait tiré les oreilles jadis, quand le gamin venait en congé au
presbytère. Peut-être qu’il eût trouvé l’histoire moins plaisante s’il
avait connu les fiançailles mystiques de Clotilde avec le défunt
Chalmont. Vu l’état de santé de sa fille, il évita de la plaisanter sur
son aventure et même d’en parler. Il ne se doutait guère que ce
personnage impalpable et funeste qui, n’étant pas né, aurait eu de la
peine à mourir, était pleuré à ce même instant plus que ne sont des
époux moins imaginaires.
Clotilde avait voulu dîner dans sa chambre. Elle mangea fort peu, après
quoi elle se déclara fatiguée et désireuse de dormir, simple prétexte
pour veiller tout à son aise. A minuit, vous l’auriez trouvée dans son
fauteuil, fixant d’un regard perdu le feu qu’on avait allumé pour elle.
La phrase que le malheureux Célestin lui avait dite, croyant faire pour
le mieux, ne cessait de tinter dans ses oreilles comme un glas: «Robert
de Chalmont est mort!» Son amour était fauché dans sa fleur, et quelle
fleur! Nul souffle de désillusion ne l’avait fanée, celle-là. Son Robert
_était_ beau; il était bon, noble, fidèle, généreux, dévoué, sublime!...
Et tout cet assemblage de qualités jamais démenties venait de
disparaître. A quoi bon vivre désormais?...
Parfois la raison essayait de la tirer de son rêve en lui disant: «Que
pleures-tu? Robert n’était pas autre chose qu’une ombre. Ce qui n’a pas
existé ne saurait mériter nos larmes.» Alors, s’indignant contre cette
consolation cruelle, s’obstinant dans son désespoir, Clotilde se jetait
sur son lit, plongeant sa tête dans ses oreillers pour ne plus voir la
lumière. Elle disait tout bas, en redoublant de soupirs: «_Il a existé_,
puisque je l’aimais, et que mon cœur se brise de désespoir!»
Elle éprouvait cette amertume suprême de la veuve du marin, dont le
bien-aimé dort sous les vagues d’une mer inconnue, à plusieurs milliers
de lieues. Son chagrin s’exaspérait de n’avoir pas la main glacée d’un
mort à presser dans les siennes, de savoir qu’elle n’aurait jamais une
tombe à visiter... Du moins elle possédait _ses_ lettres.
Courant à son nécessaire, elle prit les feuilles qu’elle y avait serrées
quelques jours plus tôt pour avoir le plaisir de les relire avec _lui_.
Mais, à les relire seule, elle fut saisie d’une sorte de rage où se
mêlait un dégoût. Ces secrets de tendresse, un autre les avait reçus:
Bidarray! Un peu plus elle aurait accusé dans son cœur le «pharmacien»
de les avoir violés. Au feu, les pages remplies de douces paroles, mais
qu’_un autre_ avait écrites, qu’_un autre_ avait pensées, comme si _un
autre_ avait le droit d’aimer Clotilde, comme si l’homme qui l’aimait
avait le droit de ne pas être, de n’avoir jamais été, Robert de
Chalmont!
Sous les lettres elle trouva un tapis qu’elle avait brodé de ses mains,
pour _lui_, avec de brillantes soies algériennes. Que d’heures passées à
tirer l’aiguille en songeant à Robert, à ce Robert qu’elle s’était
presque résignée à ne pas voir en ce monde, mais qui était sien,
pourtant! En quelques minutes, elle vécut encore une fois ces longs
jours d’un rêve triste et charmant; puis elle décida qu’aucun être
humain ne toucherait ces fleurs brodées pour _lui_, dont _ses_ yeux ne
pouvaient admirer les couleurs délicates. Elle serra encore une fois sur
son cœur le tissu léger; elle y cacha un instant son visage, y laissant
un baiser, une larme, un nom soupiré pour la dernière fois. Alors, dans
la silencieuse pureté de sa chambre de vierge, elle referma les plis du
linceul mystique et le déposa doucement, comme elle eût fait d’un mort
bien-aimé, sur les tisons de pin odorant qui flambaient dans l’âtre.
Ainsi s’achevèrent sur le bûcher, à la mode antique, les funérailles de
Robert de Chalmont.
Le lendemain, Clotilde fut réveillée par le soleil qui dorait les
murailles, les tentures, les meubles. Déjà la jeune Landaise affectée à
son service avait ouvert les persiennes et rangé l’appartement. Tout y
était resté intact depuis le jour où sa propriétaire l’avait quitté.
Aussi mademoiselle Falconneau fut-elle ramenée tout d’abord aux
souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse. Elle eut, pendant
une minute, l’oubli des étapes suivantes de sa vie, toutes marquées par
une douleur, une désillusion, une angoisse. Elle fut inondée d’une joie
intime en retrouvant ces lieux, ces objets qu’elle ne croyait pas aimer
autant. Elle eut presque l’illusion d’être revenue à la santé
d’autrefois, puisqu’on lui rendait le logis d’autrefois. Mais qui le lui
rendait?...
Dans son âme juste et sincère, la reconnaissance murmurait un nom, le
nom de Célestin Bidarray. Elle le revoyait assis près d’elle dans la
voiture, avec l’air sombre, le regard suppliant, d’un condamné que l’on
mène au supplice. N’avait-elle pas été cruelle envers cet homme si
délicat sous son apparence modeste, si patient, si résigné, si amoureux
en un mot?
Elle songeait ainsi, mal éveillée, quand son père entra.
--Eh bien! petite, on a mal dormi? Je viens de voir notre hôte: il s’est
couché tard, et la lumière n’était pas éteinte chez toi.
--La soirée n’a pas été bonne, mon père. Ce matin, je suis beaucoup
mieux. Quant à vous, il est facile de voir que vous êtes content.
--Surtout si tu n’es pas malade. Sais-tu ce que vient de me dire
Célestin? «Monsieur, je voyagerais volontiers, si je n’avais cette
maison sur les bras. Vous plaît-il que je vous la cède? Vous l’aurez
pour le prix qu’elle m’a coûté.» Mais je n’ai pas voulu le prendre au
mot... dès aujourd’hui.
--Vous avez bien fait, mon père, dit Clotilde tout émue à la pensée que
leur malencontreux voyage allait coûter à Célestin... même sa maison.
Une heure après, elle se dirigeait seule vers l’église où elle pria
longtemps, avec le remords de n’avoir pas prié durant la soirée
précédente. Elle songea, humiliée, presque dégoûtée d’elle-même:
«Serais-je donc ingrate envers Dieu _aussi_?...» Elle demanda qu’il lui
fût donné de n’être une cause de chagrin pour personne, surtout pour
ceux qui lui faisaient du bien. Puis, son oraison achevée, elle prit le
chemin bordé de platanes qui s’arrêtait court à la grille du cimetière,
suprême _Terminus_ de tous les chemins d’ici-bas. Comme elle se
disposait à entrer, elle vit que Célestin l’attendait, les bras chargés
d’une énorme botte de roses. Ayant salué la jeune fille avec la même
nuance d’_infériorité_ qu’il gardait quelques années plus tôt, il lui
dit en l’abordant:
--Je vous ai vue sortir et j’ai deviné où vous alliez. Alors, comme vous
soupiriez en regardant les fleurs du jardin, j’ai compris que vous aviez
scrupule de les cueillir. Les voici: je vous assure que ce n’est pas
pour moi que je les cultive.
Mademoiselle Falconneau fut touchée et répondit en prenant les roses:
--J’y ai gagné une moisson plus abondante, grâce à la générosité du
jardinier. Merci!
Le jeune homme eut un sourire de joie, tandis qu’il ouvrait la porte et
s’effaçait pour laisser entrer Clotilde; mais il ne la suivit pas dans
l’enclos funèbre. Là non plus rien n’était changé; elle trouva sans
peine la tombe qu’elle cherchait, une dalle de marbre que des mains
pieuses avaient entourée le matin même d’une guirlande fleurie. La
pierre elle-même était libre: on l’avait réservée à l’offrande qu’une
main filiale allait y déposer.
--Maman!... C’est moi... votre petite Clotilde, murmura la visiteuse.
Puis, les yeux mouillés de larmes, elle disposa ses fleurs et pria, tant
qu’elle put se tenir à genoux. Fatiguée, elle s’assit sur un banc qui
n’était pas là quand elle avait quitté la Peyrade. Il s’appuyait au
saule pleureur, planté par elle et déjà devenu vigoureux; l’on pouvait
voir que quelqu’un se reposait souvent à cette place, d’où l’œil
découvrait, à peu de distance, la grandiose perspective de l’Océan.
Bientôt, malgré la solennité du spectacle, mademoiselle Falconneau
détourna sa pensée des deux infinis qu’elle avait sous les yeux: celui
de la Mort et celui de l’Océan. Elle songea que la vie est courte et
qu’elle ne contient peut-être qu’un bonheur enviable: celui d’aimer et
d’être aimé. Elle reconnut qu’elle avait trouvé dans un homme l’amour
dévoué, fidèle, patient, toujours prêt au sacrifice. Elle se souvint que
cet homme l’attendait là-bas derrière une grille, pareil au chien qui
n’ose pénétrer derrière son maître dans certains lieux dont il se devine
exclu. Dans son cœur attendri, une voix s’éleva:
«Pourquoi pleurer sur une chimère envolée, sur un mensonge évanoui? La
vérité seule mérite nos larmes et notre joie. Qui donc t’a aimée depuis
les derniers jours de ton enfance? Quel autre homme t’aurait ainsi
consacré toute sa vie, n’osant se laisser voir parce qu’il se juge
indigne de toi? De quels êtres en ce monde, si Dieu t’appelle, seras-tu
pleurée, sauf de ton père et de lui?... Mais toi, qui aimes-tu donc? Le
visage que tu n’as pas vu, la voix que tu n’entendis jamais, les yeux
que les tiens cherchèrent vainement dans tes rêves? Qui t’a conquise, ô
mon enfant, sinon un cœur généreux et tendre, un esprit simple et pur,
des paroles nées d’un sentiment profond, l’amour, enfin, qui éveilla
chez toi l’amour _vrai_, que tu ne connaissais pas encore? N’est-ce pas
à ce cœur, à cet esprit, à cet amour, que tu as écrit: _Je vous aime?_
De quel droit renierais-tu, aujourd’hui, la promesse signée?»
Longtemps Clotilde médita, suivant des yeux sans le voir un navire qui
passait au large. Parfois elle était attendrie et persuadée; parfois une
orgueilleuse révolte bouillonnait en elle et rendait son visage presque
dur. Enfin, avec un grand soupir, elle se leva et, jetant un baiser vers
la dalle de marbre:
--Chère maman, dit-elle, je vais tâcher de vous obéir.
Voyant que des nuages montaient au ciel, Bidarray avait couru à la
maison pour y prendre un manteau. Il revenait, quand mademoiselle
Falconneau ferma la grille. Sans rien dire, il posa le vêtement sur ses
épaules.
--Merci encore! merci toujours! fit-elle. Je suis fatiguée: donnez-moi
votre bras.
Ils rentrèrent, un peu trop vite au gré de l’amoureux; mais ce trajet de
quelques minutes restera dans le cœur de Célestin comme un des meilleurs
moments de sa vie. Clotilde le regardait, lui souriait, s’intéressait à
lui. Même une ou deux fois, elle fit allusion à certains passages des
lettres qu’il avait écrites, non pas cependant à ceux dans lesquels il
parlait de son amour. Le pauvre garçon, tout grisé de joie, buvait dans
les yeux chéris la «miséricorde» qu’il avait implorée. En lui-même il
songeait: «C’est comme si une porte commençait à s’ouvrir entre nous
deux!»
Arrivée à la maison, Clotilde vit un groupe de femmes, d’enfants, de
vieillards, qui stationnait devant la porte. Comme elle s’informait, son
compagnon lui répondit:
--Ce sont mes clients, car je suis toujours pharmacien; seulement je ne
vends plus mes remèdes. J’ai travaillé; je sais un peu de médecine et
peux faire quelque bien à ces pauvres gens.
--Pour eux aussi vous êtes «le sorcier», dit la jeune fille en regagnant
sa chambre.
Au déjeuner, elle était en face de lui. D’abord confus de son nouveau
rôle, Célestin s’en acquitta bientôt fort convenablement. Falconneau les
regardait sans rien dire, mais pensait beaucoup. On pouvait voir qu’il
avait pour son hôte un goût marqué; en même temps on devinait sa
surprise, à la vue des changements qui s’étaient opérés en ce jeune
homme depuis deux ans. Lorsqu’on fut au dessert, l’ancien magistrat,
plus gai qu’il n’avait été depuis bien des années, se renversa dans son
fauteuil et dit d’un air épanoui:
--Mon cher Bidarray, si vous me vendez votre maison, il y aura une
clause dans le marché: c’est que vous vous en bâtirez une en face.
Habiter la Peyrade sans vous me serait impossible, maintenant.
Le pauvre Célestin cherchait une réponse; il ne put que balbutier:
--Oh! monsieur!... Comme vous êtes bon!... Comme vous êtes bon!...
Falconneau passa la journée dehors; sa fille resta au salon, étendue sur
une chaise longue. Célestin demeura près d’elle, non sans répéter vingt
fois par heure:
--Je vais vous laisser dormir; il faut vous reposer.
Mais il n’avait pas le courage de sortir. Il veillait sur la jeune fille
avec un soin d’esclave, rapprochant, éloignant les vases de fleurs,
ouvrant, fermant les fenêtres, disposant les coussins, ne parlant que
pour répondre, tout absorbé dans une adoration extatique. Ce grand
amour, devenu pour lui l’unique intérêt, l’unique raison d’être de sa
vie, commençait à toucher Clotilde. Elle fermait les yeux, se laissait
magnétiser par ces caresses _devinées_, flottantes autour d’elle, jamais
senties, toujours contenues par le respect.
--Pourquoi êtes-vous si bon? dit-elle enfin, après un long silence.
--Parce que je vous aime, répondit Célestin les mains jointes, sans
s’approcher de l’idole.
On aurait pu se demander si Clotilde n’était pas sourde, car elle n’eut
pas le mouvement de colère que redoutait l’audacieux. Hélas! elle venait
de s’endormir; les succès de Bidarray étaient finis pour ce jour-là.
Dans la nuit, mademoiselle Falconneau fut réveillée comme par un choc:
le terrible pouvoir, la désolante exagération des pensées nocturnes
reprenait possession d’elle. Une fois encore le souvenir de Robert de
Chalmont la hantait. Chose étrange: elle n’avait pas vu, elle ne pouvait
avoir vu ce personnage fantastique. Sa raison lui disait qu’il n’avait
pas existé, et cependant _elle se souvenait de lui_. Nouvelle Psyché,
elle pleurait ce nouvel Eros, envolé juste au moment où elle venait
d’allumer la lampe et de voir les traits de l’amant mystérieux. Mais,
cette fois, Psyché n’était qu’une infidèle, tout au moins par
l’intention. Ne s’était-elle pas efforcée d’aimer Célestin Bidarray? A
cette pensée, elle avait horreur d’elle-même. Sacrilège et trahison!
Voilà quels étaient ses crimes. Dans le silence de la nuit, elle
appelait tout haut: «Robert! Robert!» L’aube la surprit dans ce
cauchemar sans sommeil. Vaincue, enfin, épuisée par la fatigue, elle
s’endormit.
De nouveau, le grand jour la rendit à la raison, au bonheur de vivre,
d’être aimée. La vision s’était enfuie avec l’ombre. Célestin, par la
seule adoration qui brillait dans ses yeux, reprit ses avantages.
D’heure en heure elle devenait moins réservée et, pour ainsi dire, plus
coquette avec lui; on aurait cru qu’elle subissait la contagion de
l’amour... La vérité, c’est qu’elle _voulait_ aimer cet homme vivant
pour échapper aux obsessions de l’heure prochaine, à la poursuite de ce
fantôme qui la rendait folle de désespoir et de souffrance. Célestin
parla de son amour; il en parla beaucoup, avec la conviction ardente
d’un cœur sincèrement épris, sinon avec le charme d’un poète. Il osa
baiser une main qu’on laissa dans les siennes: bref, l’ombre la moins
intelligente aurait compris qu’elle ne devait plus revenir.
Mais Robert de Chalmont revint; il prit sa revanche durant les heures
enfiévrées de l’insomnie. La pauvre Clotilde pleura, se désola de sa
faiblesse, reconnut son indignité, protesta qu’elle ne pourrait jamais
aimer un autre homme que Robert; puis, aux premiers rayons du jour,
l’hallucination disparut, laissant une fatigue effroyable, si bien que
la malheureuse enfant, pour fuir une nouvelle épreuve du même genre, fût
partie sur l’heure pour l’Algérie.
Dans la journée, comme elle visitait avec Bidarray l’ancien jardin de
Lespéron qui commençait à devenir une friche, leur promenade les
conduisit à la tonnelle où, un certain soir, elle avait entendu sa
condamnation.
--Je n’aime pas cet endroit, fit-elle en passant plus vite. Allons
plutôt voir le banc où vous m’avez trouvée. Quel ami vous avez été ce
soir-là... et toujours!
Quand ils furent assis, le jeune homme lui prit la main.
--_Toujours!_ répéta-t-il. Que de fois nous nous sommes écrit ce mot! Je
vous ai promis de n’être à nulle autre et j’ai reçu de vous la même
promesse. Il est vrai que nous ne pensions alors qu’à des fiançailles
sans lendemain, où nos âmes seules étaient intéressées. Mais puisque
vous êtes guérie,--guérie par l’amour, vous l’avez dit,--pourquoi ne pas
laisser l’amour achever son œuvre, nous donner le bonheur à tous les
deux? Unis dans l’éternité, pourquoi ne serions-nous pas unis dans cette
vie? Clotilde!... si vous m’aimiez comme je vous aime, vous sentiriez
qu’il vous est impossible de vivre sans moi!
Elle resta muette un instant, le regard fixé sur les flots pailletés
d’or; puis elle répondit:
--Vous réclamez votre bien, ô mon fidèle! Puis-je vous le disputer? Je
suis à vous en France, comme j’étais à vous en Algérie, en ce monde
comme dans l’autre. Que Dieu ne se presse pas trop de m’appeler,
maintenant!
Célestin se pencha sur elle, fou de bonheur; mais il se souvint qu’il
avait dans les bras une créature frêle, dont une étreinte un peu trop
vive pouvait arrêter le souffle. Sur les cheveux de sa fiancée il posa
doucement les lèvres.
--Je vous soignerai tant! dit-il. Et je vous aimerai si bien!
Ils convinrent que Bidarray attendrait quelques semaines pour faire sa
demande. M. Falconneau allait partir pour Saint-Sever, emmenant sa
fille. Celle-ci voulait avoir le temps de le préparer; car, n’ayant pas
suivi la correspondance entre Biskra et la Peyrade, il n’aurait pas
compris comment les choses avaient pu marcher si vite. Pour ne rien
cacher, d’ailleurs, Clotilde craignait que son père ne rêvât un gendre
de situation moins modeste que Célestin, en admettant qu’il rêvât un
gendre. Célestin lui-même jugeait la situation, sans qu’il fût besoin de
lui rien dire.
Mademoiselle Falconneau se sentait presque heureuse. Un amateur
d’analyse pourrait chercher si son bonheur était l’exaltation ordinaire
d’une jeune fiancée, ou le calme résultant d’une décision qui met fin à
de poignantes perplexités. Sa conscience, non moins que son cœur, était
enfin tranquille; sa dette était reconnue, sinon payée. Toutefois,
connaissant par expérience le fâcheux pouvoir des heures nocturnes sur
son imagination, elle éprouvait une terreur véritable en voyant le jour
décliner. Mais, à cette heure, elle avait un soutien et, le soir venu,
tandis que son père fumait un cigare sur la plage, elle dit à Célestin:
--Mes nuits sont horribles depuis mon arrivée dans cette maison.
Croiriez-vous que la pensée de regagner ma chambre est une terreur pour
moi? Quelle torture que ces insomnies!
Elle attendait, pour tout lui dire, une question de l’homme qui devait
la protéger désormais contre tout. Était-il même besoin de question? Ne
devait-il pas deviner la hantise, les efforts, de ce rival qu’il s’était
donné malencontreusement à lui-même? N’allait-il pas braver l’ennemi,
calmer Clotilde, _sa_ Clotilde, avec une parole, avec un geste
protecteur?...
Hélas! le pauvre Célestin n’était pas romanesque; ou du moins il ne
l’était, comme tant d’autres, que la plume à la main. Dans la vie
ordinaire, il voyait sous un aspect très simple tous les incidents
physiques, ou même métaphysiques, de l’existence. Il comprenait
peut-être que l’on mourût d’un amour malheureux. Mais l’idée que
Clotilde, fiancée du matin, pût être malheureuse, troublée, inquiète, ne
lui venait pas à l’esprit. On ne l’eût pas moins surpris en lui disant
que la faim peut persister après la nourriture, ou la soif après le
breuvage, phénomène tout ordinaire dans l’âme et dans le cœur des
femmes, surtout des femmes d’aujourd’hui. Aux plaintes qu’il entendait,
le brave garçon eut un sourire confiant qui voulait dire: «Soyez
tranquille; nous allons arranger cela.» Puis il disparut et revint une
demi-heure après, nanti d’une petite boîte enveloppée suivant le
meilleur style de l’École.
La pauvre Clotilde ne fut pas peu désappointée de voir que Célestin
combattait son rival avec des pilules. Or, après tout, l’essentiel était
de vaincre--et de dormir. Sans une remarque elle prit la boîte, observa
religieusement l’ordonnance et, de fait, elle dormit. Robert de Chalmont
avait le dessous dans ce combat quelque peu déloyal. Toutefois, chassé
durant la nuit, le fantôme allait prendre sa revanche à la lumière du
jour.
Certes, l’excellent Bidarray promettait d’être le modèle des maris;
mais, vu d’aussi près, il n’était pas le modèle des héros de roman.
Depuis qu’il n’était plus malheureux, il semblait avoir perdu sa faible
auréole. A cette heure il mangeait trop--au gré d’une personne qui
dînait d’un blanc de volaille. Il chargeait l’assiette et remplissait le
verre de Falconneau, qui ne se défendait que mollement: tous deux
quittaient la table, rouges comme des pivoines. Enfin, il riait trop
haut; rendu expansif par le bonheur, il n’avait rien, dans le
terre-à-terre de sa conversation, qui rappelât, même de loin, ces
lettres poétiques, adorables, sorties de la mécanique de Robert. Et, du
coin sombre où il s’était retranché depuis que l’opium l’avait délogé de
l’alcôve de Clotilde, le fantôme riait de son terrible rire d’ombre, qui
glaçait le mieux intentionné des amours.
Telle était la situation, quand Falconneau et sa fille quittèrent la
Peyrade pour Saint-Sever. Cette petite ville presque morte, aimable et
jolie dans sa tristesse, fermée à toute vibration de l’existence,
impressionna Clotilde comme une image de sa propre vie. Quand elle entra
dans la maison de la défunte, qui cachait son mur gris et ses persiennes
verdâtres dans le détour d’une rue muette comme un cloître, la jeune
malade fut sur le point de reculer. Falconneau se frottait les mains,
tout entier à d’autres idées:
--C’est bon, tout de même, d’être _chez nous_! J’en avais perdu
l’habitude.
Pour la première fois, Clotilde regretta l’Algérie et son soleil. Elle
fut étonnée de voir combien elle regrettait peu la Peyrade... et
Célestin. Celui-ci écrivait tous les deux ou trois jours; mais le père
ne faisait qu’en plaisanter.
--Que diable peut-il te raconter dans ses lettres, ce brave garçon-là?
Si je ne connaissais mon Célestin, je pourrais croire qu’il te peint sa
flamme... Sais-tu, petite, que je t’ai bien mal élevée? Les Américaines
sont moins libres que toi. Un jeune homme t’écrit; tu flirtes avec lui
des après-midi entières... Sérieusement, tout cela est bon avec
Célestin, qui est inoffensif. Mais, avec d’autres, ne te mets pas sur ce
pied, surtout ici: on en causerait vite.
Le moyen de répondre à cette tirade:
--Mon père, j’ai dit, j’ai écrit à l’inoffensif Célestin que je l’aime.
Il y a bien eu quelques erreurs d’adresse; mais enfin il a mes lettres.
Si mal élevée que je sois, il me paraît juste que je l’épouse. Quand
voulez-vous qu’il vienne pour demander ma main?
Donc elle ne répondait que par de gros soupirs.
S’il ne s’agissait d’un être impalpable, on pourrait dire que Robert de
Chalmont riait à se tenir les côtes derrière les rideaux fanés du logis.
Sa grande colère était passée: même sans opium, il laissait Clotilde
sommeiller en paix, n’ayant plus à l’endroit de son rival «inoffensif»
qu’une sorte de mépris débonnaire. Mais, pour Clotilde, l’épreuve
n’était guère plus douce que la précédente. Elle vivait d’ailleurs dans
une solitude complète; son père passait le jour à collationner les
inventaires, à discuter les chiffres, à visiter les fermes. Elle-même,
ne comptant pas vivre à Saint-Sever, fuyait plus qu’elle ne cherchait
les nouvelles connaissances. Nul n’aurait pu lui reprocher qu’elle
poussait trop loin sa liberté d’allures.
La liquidation finie en toute hâte, car la jeune malade s’était remise à
tousser, on partit pour les Eaux-Bonnes. Célestin devait s’y transporter
pour faire sa demande, sitôt que le terrain serait préparé; mais rien
n’annonçait une préparation même éloignée, Clotilde se sentait lasse,
incapable de tout effort, surtout de l’effort de dire à son père:
--Voulez-vous permettre que je devienne madame Bidarray?
Cependant Falconneau ne quittait plus sa fille et s’était remis à la
gâter, comme au temps où il avait peur de la perdre; même il la gâtait
mieux, étant plus riche. Elle s’en aperçut et dit un jour au médecin:
--Je vois que mon père ne veut rien perdre des heures qui nous restent à
passer ensemble. Encore une poitrinaire que les Eaux-Bonnes, si bonnes
qu’elles soient, n’auront pas guérie!
--Mais, mademoiselle! répondit le docteur, la poitrine va beaucoup
mieux. Si vous étiez _de la partie_, vous verriez que je ne vous donne
pas des remèdes de poitrinaire.
Il ne mentait pas: Clotilde mourait d’une dégénérescence rapide du cœur,
suivant la prédiction faite à Biskra. Un soir, elle eut sa première
syncope; le lendemain, le curé vint la voir _par hasard_; mais elle ne
fut pas dupe du stratagème et demanda d’elle-même à se confesser. Comme
le prêtre cherchait à lui donner du courage:
--Oh! fit-elle avec un triste sourire, je n’ai plus peur _maintenant_.
Pauvre Robert!... Non: pauvre Célestin!
Sans s’offusquer de ce bizarre mélange de noms, le confesseur leva un
doigt vers le ciel:
--Mon enfant, l’on se retrouve aux pieds du trône de Dieu.
--Hélas! répondit-elle, j’ai aimé deux hommes. Le premier n’était pas
digne de moi, et je ne désire pas de le rencontrer là-haut. Pour le
second, comment le retrouverais-je, puisqu’il n’existait pas?
Le prêtre jugea que sa pénitente tombait dans le délire; mais la raison
de la mourante était entière; car, ayant demandé son père, elle dit:
--Je voudrais vous parler de Célestin Bidarray. C’est mon...
Elle s’interrompit, faisant des lèvres un mouvement qui signifiait: «A
quoi bon?»; puis elle continua, changeant la fin de sa phrase:
--C’est mon meilleur, mon seul ami. Prévenez-le... Il pourra vous être
utile pour... pour me ramener à la Peyrade.
Après un silence, Clotilde ajouta:
--Laissez-lui sa maison. Ne pourriez-vous l’habiter ensemble? Je... je
ne pense pas qu’il se marie jamais.
* * * * *
Célestin est arrivé trop tard; le secret des fiançailles est resté entre
lui et la jeune morte. _Aurait-elle pu_ l’aimer? Ceci est une question
qui pourrait empoisonner sa douleur. Mais il ne soupçonne pas quelles
luttes ont fait mourir sa fiancée un peu plus vite. Bienheureux ceux qui
ignorent!...
Ainsi que Clotilde le prédisait à son père, le pauvre «pharmacien» ne
s’est jamais marié. Dans la petite maison de la Peyrade, il vit seul,
grisonnant très vite, entre un vieillard et deux tombes.