IV

Le rêve, cependant, allait finir; la marche des événements allait

succéder au court sommeil des destinées; la réalité entrait en scène.

Vers la fin d’avril, M. Falconneau, pour qui ces dix-huit mois n’avaient

pas été un rêve de bonheur, apprit qu’il allait du moins ne plus

souffrir de la pauvreté. Sa cousine, morte en quelques heures, laissait

un testament qui le déshéritait avec un soin minutieux. Un seul détail

manquait à l’acte: il n’était pas signé.

Cette négligence de la rancuneuse dame assurait une petite fortune aux

Falconneau. L’ancien magistrat, craignant une secousse pour sa fille,

apprit d’abord la nouvelle au médecin qui était, au surplus, son seul

ami à Biskra.

--Entre nous, mon cher, il était temps! soupira-t-il épuisé. Je me

sentais mourir à la peine. Et, dans les circonstances, il faut que je

reste le dernier.

Tous deux allèrent porter à Clotilde l’importante communication. Loin de

sentir le choc, même heureux, que l’on pouvait redouter, elle parut

trouver la chose toute naturelle. C’était un bonheur, sans doute; mais à

cette heure elle savait qu’il en existe de plus grands. La vue d’un

miracle ne l’eût point étonnée. Quel plus merveilleux prodige que celui

qui avait fait entrer l’amour dans sa vie, par cette même porte d’où

elle attendait la mort?

Falconneau fut consterné de cette sérénité qu’il prenait pour une

indifférence de mauvais augure. Le médecin tâta le pouls, sans deviner

quel nom répétait le battement de la jolie veine bleue sur le bras un

peu plus ferme. Il vit qu’aucun désordre n’était à craindre et se

retira, plaisantant. La plaisanterie, même au lit de mort... des autres,

était un de ses moyens de médication.

--Maintenant, mademoiselle, pas de bêtises! Vous voilà une héritière...

Et moi qui n’ai que des filles!

L’héritière ne répliqua rien: elle releva la tête, foudroyant le pauvre

docteur d’un regard dédaigneux. Elle eût aimé lui répondre:

--Eh bien!... Et si vous aviez pour fils le plus beau des enfants des

hommes, un millionnaire, un prince?... Pensez-vous qu’il obtiendrait un

regard de celle qui appartient, cœur et âme, à Robert de Chalmont?

M. Falconneau quitta la chambre avec son ami, sous prétexte de le

reconduire. Quand il fut de retour auprès de sa fille, une heure après,

il dit:

--Ce n’est pas tout que d’hériter: il faut aller recueillir la

succession. J’inclinerais à partir sans tarder pour revenir avant les

grandes chaleurs, et t’emmener à Batna. Que dirais-tu si je prenais, à

Philippeville, le bateau de la semaine prochaine? Quant à toi, j’ai

pourvu à ton sort pendant cette absence. Le bon docteur veut bien

t’accepter comme pensionnaire. Sa femme est excellente et ses filles...

--Vous allez dans les Landes, papa? demanda Clotilde sans répondre.

--Naturellement. Je toucherai d’abord à Saint-Sever; c’est là que se

trouvent les biens de... la défunte. Puis j’irai faire une visite à la

tombe de ta mère. Ceci, par exemple, sera dur. Voir ma pauvre maison aux

mains d’un étranger!... Ah! si je pouvais, d’un coup de baguette,

réaliser mon rêve!...

--Quel est-il, votre rêve, mon cher papa?

--Racheter la Peyrade et te rendre assez forte pour que nous y passions

les étés ensemble. Pour l’hiver, je me bâtirais un pavillon ici...

J’aime beaucoup Biskra pendant la saison froide.

--Vraiment? dit Clotilde avec un sourire triste. Eh bien! je ne vois

qu’une chose difficile dans votre rêve: c’est la partie qui me concerne;

et encore je vais tellement mieux! Le pavillon de Biskra n’est qu’une

parole à dire pour des gens riches comme nous. Quant à notre ancienne

demeure, j’ai dans l’idée que... monsieur de Chalmont vous la rendra

demain, si je la lui demande.

M. Falconneau considérait sa maison de la Peyrade comme une résidence

unique, surtout depuis qu’elle appartenait à un autre. L’idée que Robert

de Chalmont pourrait s’en dessaisir, autrement que contraint et forcé,

lui parut tout à fait plaisante. Il répondit:

--Voilà bien les femmes! Parce que cet inconnu t’a écrit quelques

phrases polies, tu t’imagines qu’il va, pour tes beaux yeux, quitter une

habitation comme il n’en trouvera nulle part, au même prix!

--_Je sais_ que je peux compter sur lui, mon père. Vous en jugerez

d’ailleurs. Le courrier de France part ce soir. Je vais écrire à

monsieur de Chalmont pour l’informer de ce qui nous arrive et lui dire

qu’il vous verra bientôt. Vous logerez chez lui, naturellement.

--Naturellement? Je ne vois pas ce qu’il y a de si naturel pour moi à

traiter en camarade ce manchot emmanché à une machine à écrire. Son seul

titre à mon amitié est qu’il chausse mes pantoufles, boit dans mon verre

et use mes draps. Si tu trouves que c’est agréable de rentrer dans sa

maison, à la manière d’un passant égaré, qui demande un gîte pour la

nuit... Non! je préfère l’hospitalité de Célestin Bidarray; au moins je

le connais, celui-là!... Bon! voilà que tu pleures, maintenant.

Clotilde essaya de refouler ses larmes. Vains efforts: les nerfs

affaiblis n’avaient pas de résistance. La pauvre petite balbutia, ou

plutôt sanglota ces paroles:

--Je vous en prie... Ne faites pas cette injure à Ro... à monsieur de

Chalmont. Dites-moi que vous irez chez lui, papa.

Plutôt que de voir pleurer l’enfant qu’il disputait à la mort,

Falconneau eût promis d’aller chez le diable. Quand il fut certain

d’avoir calmé l’orage, il sortit: pour être en état de partir la semaine

suivante, il n’avait plus une minute à perdre. Clotilde, restée seule,

commença de noircir des pages.

Pour cette amoureuse de dix-huit ans, la grosse nouvelle n’était pas

qu’une petite fortune était rendue à la famille. L’important, c’est

qu’elle allait, enfin! connaître son amoureux autrement que par des

lettres--et d’adorables preuves de bonté.

«Quelle joie! écrivait-elle. Vous parlerez à mon père! il vous

verra... Et, quand il sera de retour, quand il vous connaîtra bien, je

lui dirai que je vous aime. C’est mal d’avoir tardé à le lui dire;

mais il vaut mieux qu’il sache d’abord quel homme vous êtes. Il ne le

sait pas, lui!...

«Gardez-le bien longtemps, pour qu’il ait à me raconter, pendant des

semaines, ce que vous aurez fait ensemble, ce que vous aurez dit,

quelle vie vous menez, comment vous allez... Ah! Dieu! si vous saviez

quelles idées folles me viennent!... Et je suis sûre qu’elles vous

viennent aussi. Mais je vous réponds à mon tour, monsieur l’homme

prudent: «Pas tout de suite: nous verrons plus tard.» J’ose presque

dire _plus tard_, tant je vais bien!--Contentez-vous, pour l’instant,

de faire en sorte que mon père vous aime... bien moins que ne fait sa

fille, mais _beaucoup_.

«N’essayez pas de lui écrire. Votre lettre ne pourrait être ici avant

son départ. Il vous télégraphiera de Marseille pour que vous

l’attendiez.»

La lettre partit, mais les «idées folles» restèrent. Le second jour

elles avaient grandi; le troisième elles étaient devenues des idées

fixes. Mademoiselle Falconneau mangeait à peine; en revanche, elle ne

dormait plus, elle changeait à vue d’œil; mais son père, trop affairé,

n’y prenait pas garde. La veille de la date fixée pour le départ il

faisait ses malles quand sa fille entra, le visage bouleversé,

méconnaissable.

--Mon cher papa, commença-t-elle, écoutez bien ce que je vais dire: si

vous me laissez à Biskra, vous ne me trouverez pas vivante, au retour.

--Qu’est-ce qui te prend? N’aimes-tu pas le docteur et sa femme? Ne

peux-tu, sans mourir, passer deux mois chez eux? Tu l’avais accepté de

bonne grâce, pourtant!

--Je l’_avais_ accepté. Mais, dès le lendemain, un désir est né en moi

de... revoir la France. Aujourd’hui ce désir est une maladie, plus

dangereuse que l’_autre_, je le sens fort bien. Si vous aimez votre

fille, donnez-lui une joie dans sa vie, la plus grande joie que cette

vie, très courte, aura jamais connue.

--Est-ce que tu vas avoir des caprices, maintenant? dit Falconneau.

Est-ce que...?

La suite de la mercuriale resta sur ses lèvres. Il venait de regarder sa

fille et sentait, revenue en lui, cette terreur de la voir mourir, qu’il

commençait à oublier depuis que l’échéance paraissait plus lointaine.

--Voyons, petite! ne te mets pas dans un état pareil, s’écria

Falconneau. Je ne refuse pas de t’emmener, tu m’entends? _Je ne refuse

pas._ Seulement il faut que je parle au docteur: je cours chez lui.

Le docteur vint presque aussitôt. Il examina de près sa jeune malade et

ne fit pas de plaisanterie.

--Venez, dit-il au père, il faut que nous parlions de ce voyage.

Quand ils furent seuls:

--Voici du nouveau, déclara l’homme de science. Le poumon va mieux et le

cœur se prend. L’an dernier le mot d’ordre était: Pas de courants d’air!

Aujourd’hui c’est: Pas d’émotion ni de contrariétés! Pour conclure:

emmenez votre fille en France. Vous arriverez avec le mois de mai à

Marseille; prenez le premier train pour Pau; vous y laisserez Clotilde

jusqu’aux chaleurs. Et Dieu vous garde d’un coup de mistral au

débarquement!

Informée de la décision prise, mademoiselle Falconneau sembla devenir

une autre personne. Elle mangea, fit ses malles avec une activité de bon

augure et, la chose va de soi, ne ferma pas l’œil jusqu’au matin. Mais,

comme elle dit à son père, ce n’est pas l’insomnie qui fait les

mauvaises nuits: ne pas dormir, avec des pensées joyeuses dans l’esprit,

c’est meilleur que le sommeil.

La traversée fut heureuse; le débarquement ne fut salué par aucun coup

de mistral. L’air était presque tiède; le changement de température

moins vif qu’on aurait pu le redouter. Non loin du port, les deux

voyageurs passèrent devant un bureau de télégraphe, et Clotilde fit

arrêter la voiture, s’apprêtant à descendre. «Ne bouge pas, dit son

père. Je vais envoyer la dépêche.»

Mais la jeune voyeuse était déjà debout devant le guichet, traçant une

simple ligne qu’elle méditait depuis quatre jours:

_Robert de Chalmont.--La Peyrade._

_J’accompagne mon père et je meurs de joie._

Un nid dans les ruines · 第 16 / 20 题