M. de Flatmark essaya de se défendre.

--Avec moi, c’est à peine si l’on pourrait dire que vous recommencez la

vie. Ce serait un retour au passé, une restitution d’un monument

détruit. N’avez-vous pas cru, pendant bien des années, que mon nom

deviendrait le vôtre?

--Ah! m’écriai-je, vous venez de prononcer l’arrêt. J’ai causé la mort

d’un homme, et cet homme est votre frère! Pourriez-vous donc ne pas vous

en souvenir chaque matin en m’apercevant?

--Je ne me serais souvenu que d’une chose, dit M. de Flatmark en se

levant. Je vous aimais déjà quand Otto, mon cadet, s’en alla trouver

votre père. Je me suis effacé comme il convenait. D’ailleurs j’adorais

mon frère--et il m’adorait... ce qui n’empêche pas que je le trouve sur

mon chemin pour la seconde fois, quand je veux aller à vous. Que la

destinée s’accomplisse! Peut-être que je vous remercierai bientôt...

Être aimé, c’est délicieux pour vivre; mais cela doit rendre la mort

bien dure!

--Je prierai Dieu chaque jour, afin qu’il vous conserve à votre fils,

mon cher comte.

--Faites mieux encore: promettez-moi que cet enfant, fils et neveu de

deux hommes dont la vie fut marquée à votre empreinte, ne sera jamais un

étranger pour vous.

--Soyez sans inquiétude, répondis-je en lui tendant la main. Celui-là,

du moins, n’aura pas à se plaindre que je l’ai fait souffrir. Je prierai

matin et soir pour qu’il n’ait jamais besoin de mon affection.

Nous sortîmes dans le jardin, où ma fille faisait admirer à son jeune

compagnon les grâces d’une tourterelle apprivoisée.

--Allons! viens, Rupert; nous sommes pressés, ordonna le colonel. Baise

la main de madame la baronne et dis-lui au revoir.

Il ajouta plus bas, quand nous fûmes à la grille:

--Moi aussi, je vous quitte avec un «au revoir»... Mais ce pauvre petit

vous reverra peut-être longtemps avant son père.

Il disait vrai. Douze longues années devaient s’écouler, pourtant,

jusqu’à ma prochaine rencontre avec Rupert de Flatmark. Mais Dieu seul

connaît la date redoutable du jour où je reverrai, au pied de son trône,

l’un des plus glorieux héros de Sadowa, qui croyait mourir pour

l’indépendance de sa patrie. Hélas! il est mort pour l’ambition d’un

homme. Qu’est devenu notre petit royaume aujourd’hui?... Si j’ai quitté

le nom que j’espérais porter noblement, si j’ai dû fuir le pays où je

comptais laisser ma cendre, du moins je suis toujours Française par ma

haine envers l’un des fléaux de l’humanité.

Mais il est temps que j’en finisse avec les morts. Un dernier nom sur la

liste, le plus cher de tous: celui de mon père!

Quand il me quitta, j’avais trente-cinq ans; ma fille en avait treize;

l’empire allemand était né de notre sang et des ruines de la pauvre

France. Nous n’étions plus, sauf en théorie, les sujets d’un heureux

petit royaume, supérieur à la Prusse elle-même par les arts et la

civilisation. Perdus dans la masse, ou plutôt dans l’armée que faisait

manœuvrer une volonté de fer, nous sentions chaque jour notre existence

propre nous échapper. Qui pourrait comprendre, aujourd’hui, l’amère

tristesse dont furent frappés alors ceux d’entre nous qui aimaient

sincèrement leur patrie? Ce fut pour mon père, je n’en doute pas, le

coup de grâce, après tant de malheurs moins publics. Bien qu’il n’ait

pas péri sous le feu d’une bataille, il n’en est pas moins une victime

de plus, ajoutée à tant d’autres qui crient vengeance. Il fut pleuré par

son Roi.

Cependant vous auriez cherché vainement le baron de Tiesendorf sur la

liste des hauts fonctionnaires de notre petit État. Je l’ai entendu

répondre à ceux qui lui apportaient les instances, presque les ordres du

Souverain:

--L’homme qui n’a pas su gouverner sa famille n’est pas digne de prendre

part au gouvernement de son pays.

Malgré tout, il ne put se défendre, en mainte circonstance, de se rendre

au Palais pour donner son avis sur les questions diplomatiques. La

délibération terminée, il se hâtait de rentrer chez lui.

--Ma fille et mes études me prennent tout mon temps, affirmait-il,

oubliant les pauvres qui lui en prenaient une bonne partie.

Nous vivions en tête à tête dans la petite villa du faubourg; ma fille

était placée dans le meilleur couvent du royaume, à quelques heures de

nous. Elle était studieuse et promettait d’être jolie. Déjà elle avait

les cheveux d’or qui, sur la tête de sa mère, commençaient à s’argenter

prématurément.

Certes, je n’étais pas heureuse et ne pouvais pas l’être; mais j’avais

ce bonheur des affligés, pâle soleil d’hiver, qui se nomme la paix et le

repos. J’en sortis quand mon père me quitta pour toujours. La médiocrité

dorée où nous vivions menaçait fort de devenir la gêne: la pension de

l’ex-diplomate disparaissant avec lui.

Je n’avais qu’un mot à dire pour que mon parrain vînt à mon aide. On me

connaît assez pour comprendre que la nécessité la plus cruelle aurait pu

seule me résoudre à solliciter de nouveaux bienfaits.

Au moment où ma vie était menacée d’une crise--qui n’était pas la

première, hélas!--un personnage vint s’y mêler, qui devait y jouer un

rôle considérable. Je suis obligée de dire en quelques mots ce qu’était

le millionnaire Mathieu Kardaun, l’un des hommes les plus riches de

notre capitale, et non pas le moins honnête parmi les riches,

assurément.

Il était fils d’un boulanger, dont chacun peut encore voir la boutique

dans une rue de la vieille ville. Parti pour l’Amérique avec les deux

bras robustes et la tête, non moins solide, d’un ouvrier allemand, le

brave Mathieu avait compris, tout en débarquant au dock des émigrants,

qu’il fallait poursuivre sa route vers l’Ouest. Dans ces pays nouveaux

où les mitrons ne couraient pas les rues, il était plus facile, parfois,

de trouver une pièce d’or qu’une miche de pain. A mi-distance entre les

deux Océans, il planta sa tente, c’est-à-dire son pétrin, au cœur d’une

cité vieille de quelques semaines, qui est aujourd’hui la florissante

Omaha.

Le difficile n’était pas d’avoir des clients: c’était de les satisfaire,

faute de farine. Il y avait du blé à ne savoir qu’en faire; mais les

moulins manquaient.

--J’aurai un moulin, se dit Kardaun.

Et il eut un moulin, comme il le disait, pourvu que l’on veuille appeler

de ce nom une paire de meules qui tournaient tant bien que mal dans une

cabane en planches de dix mètres superficiels, au courant du Missouri,

l’un des plus grands fleuves du monde. Cet homme extraordinaire faisait,

pendant le jour, la farine qu’il pétrissait pendant la nuit. Comme il

était maître de la mercuriale, ses prix variaient suivant la richesse et

l’appétit des acheteurs. Les cours se discutaient trop souvent le

revolver à la main, ce qui ennuyait fort Mathieu.

«Car, disait-il, si l’on me tue, je perds ma clientèle en bloc; si c’est

moi qui tue, j’ai un acheteur en moins. Tous les risques sont donc de

mon côté.»

Comme on peut voir, ce brave garçon n’avait pas le temps de s’ennuyer,

ce qui n’empêche qu’il trouva un beau jour une demi-heure pour épouser

une jolie fille, Irlandaise, qui avait la double sinécure de l’école et

du bureau de poste. Étant la seule demoiselle à marier dans un rayon

d’une journée de marche, elle pouvait choisir parmi plusieurs centaines

d’amoureux. La séduisante Brigitte avait du flair. Elle accepta Kardaun,

parce qu’elle croyait deviner en lui un homme d’affaires de premier

ordre. On dut bientôt reconnaître qu’elle avait raison.

Dans ce pays sans espèces monnayées, le boulanger livrait parfois ses

miches contre un porc, ou contre un boisseau de blé, ou contre une

mesure d’orge. De là trois genres de spéculation, qui font aujourd’hui

la fortune d’Omaha, mais qui firent d’abord la sienne: les jambons, la

bière, et le commerce des grains. Tandis que vingt paires de meules

tournaient dans la minoterie qui succédait au moulin en planches, le blé

de Kardaun descendait le Missouri, puis le Mississipi jusqu’à la

Nouvelle-Orléans, où les navires d’Europe venaient le prendre, en même

temps que ses caisses de lard fumé. Quant à sa bière, on la buvait

jusqu’à Saint-Louis. De ces trois mines d’or, les millions sortaient

avec une rapidité vertigineuse. Kardaun serait aujourd’hui l’un des rois

de la finance américaine, si sa laborieuse compagne--elle avait

travaillé plus que lui quand ils étaient pauvres--ne fût tombée en

paralysie.

A cette époque, Mathieu avait quinze millions de fortune, quarante ans

d’âge, et une fillette de douze ans qui savait tout juste lire et

écrire: c’est tout ce qu’avait pu lui enseigner l’ancienne maîtresse

d’école dont les brevets n’étaient pas fort en règle; mais alors on n’y

regardait pas de si près qu’aujourd’hui. En voyant sa femme, qu’il

adorait, condamnée pour toujours à l’impuissance, le pauvre Kardaun se

dégoûta subitement des affaires et n’eut plus qu’une idée: revenir dans

son pays, ce qui lui permettrait de faire élever la jeune Mina et de

jouir de sa fortune. Ils venaient tous trois d’arriver quand je perdis

mon père; la ville ne parlait que d’eux, surtout pour s’en moquer, je

dois le dire. On était foncièrement aristocrate chez nous, même dans le

peuple; ce mitron enrichi, qui allait écraser tout le monde de son luxe,

était vu presque d’aussi mauvais œil que s’il n’eût pas gagné ses

millions fort honnêtement.

Je trouvais, quant à moi, cette moquerie fort injuste envers un homme

qui revenait mourir dans sa ville natale, où chacun connaissait l’ancien

mitron, alors qu’il aurait pu jouer au grand seigneur à Paris ou à

Londres. Quoi qu’il en soit, à peine les Kardaun débarqués, nous vîmes

commencer la danse des écus. Mathieu acheta une maison; il acheta un

mobilier; il acheta des chevaux; il acheta par piété filiale--et Dieu

sait ce qu’on la lui fit payer!--une affreuse bicoque où se trouvait

l’ancienne boutique de son père; il acheta un terrain, contigu à ma

villa, pour y bâtir une résidence digne de lui. Pauvre homme! Il ne put

acheter la santé pour sa femme, bien qu’il ait couvert d’or les médecins

de France et d’Allemagne. La malheureuse Brigitte n’a pas quitté son lit

depuis vingt ans!

Il y a une autre chose que mon opulent voisin n’a pu acheter: c’est la

maison où s’est éteint mon père, où je m’éteindrai moi-même, s’il plaît

à Dieu. Ce n’est pas qu’il n’ait essayé, le brave homme. Un

jour--j’étais encore en grand deuil,--on m’annonça qu’il désirait me

voir, pour affaires. Je le fis introduire, devinant un peu ce qui

l’amenait.

Il n’avait pas mauvaise mine dans ses beaux habits neufs, qu’il portait

avec plus d’aisance qu’on pourrait le croire. Quinze années d’Amérique

assouplissent un homme et lui enlèvent sa gaucherie. Toutefois je

reconnus, au premier coup d’œil, qu’il avait conservé le respect de la

noblesse inconnu là-bas, et même beaucoup plus près de nous. Il me salua

comme il aurait salué la Reine, et je crus que je ne viendrais jamais à

bout de le faire asseoir. Puis ce fut un chapitre d’excuses très

humbles, balbutiées avec effort, sur l’audace qu’il avait de me

déranger. Il aborda enfin le sujet de sa visite; subitement il devint un

autre homme, net, précis, ne disant pas une parole de trop. Le _business

man_ américain se réveillait en lui.

--Madame la baronne, commença-t-il, je vais avoir près de vous une villa

et un parc. Je voudrais posséder tout le bloc. Ne vous conviendrait-il

pas de me céder le terrain qui est à vous? Je ne discuterai pas vos

conditions.

Je répondis que certains souvenirs m’empêchaient de quitter ma demeure.

Évidemment il connaissait mes embarras, car il me répondit:

--Le passé est quelque chose; mais l’avenir est beaucoup. Mademoiselle

la baronne (c’est de ma fille qu’il voulait parler) sera un jour

reconnaissante à sa mère de lui avoir sacrifié de chers souvenirs.

Lui aussi, pour en arriver à son but, se servait du nom de ma fille. Ce

trait de ressemblance avec l’homme qui m’avait coûté si cher me mit de

mauvaise humeur; je répondis, un peu aigrement, je l’avoue:

--Monsieur Kardaun, je vous remercie de me rappeler mes devoirs.

Cependant, avec la grâce de Dieu, je mourrai dans cette maison.

Sur le visage du brave Mathieu, rasé comme celui d’un prêtre, on put

lire un véritable désespoir. Il dit, les mains jointes:

--Ah! madame la baronne, je vous ai déplu! Dieu me préserve de dire que

vous n’aimez pas votre fille. Moi, j’adore la mienne comme une idole. Si

elle n’était pas riche déjà, et s’il me fallait, pour l’enrichir, vendre

la tombe de mon père, je n’ose pas me demander à moi-même ce que je

ferais.

--Prenez garde, monsieur! Vous vous repentirez quelque jour de cette

faiblesse!

--Madame la baronne aurait cent fois raison s’il s’agissait d’une autre.

Mais Mina est un ange! Et puis elle est tout pour moi: je suis presque

veuf. Plus jamais ma pauvre chère femme ne quittera son lit. Et c’est ma

faute! Je n’aurais pas dû permettre qu’elle se tuât au travail comme

elle l’a fait. Si vous l’aviez vue! Quand j’étais en voyage, elle

passait des nuits au moulin, à tout surveiller. Et, si je le lui avais

demandé, elle se serait jetée sous les meules. Tout le monde me disait:

«Vous avez mis la main sur la meilleure femme des États-Unis.»--«Non,

répondais-je, pas des États-Unis, mais du monde entier...» Elle est pour

une grande part dans l’œuvre de ma fortune: qu’y a-t-elle gagné? Des

rideaux de soie à son lit, des dentelles à ses draps; voilà tout! Ah!

madame la baronne, je suis bien à plaindre!

Il s’essuyait les yeux de ses gros doigts gantés de gris clair. Émue de

compassion, je lui demandai:

--Souffre-t-elle beaucoup?

--Beaucoup, et _toujours_! De plus, elle n’a pas de distractions; jamais

une visite. Personne ici ne parle anglais, la seule langue qu’elle

comprenne. Je commence à croire qu’il aurait mieux valu rester là-bas!

Mais nous avions mis notre espoir dans le changement d’air et dans les

médecins de l’Europe. Hélas! il ne me reste plus d’espoir, bien que je

lui dise le contraire quand nous causons.

Il tira son mouchoir, et toutes les vitres de mon salon tremblèrent.

Quand il fut plus calme, je lui tendis la main: peu s’en fallut que le

pauvre homme ne se mît à genoux pour la prendre.

--Monsieur Kardaun, lui demandai-je, pensez-vous que votre chère malade

aurait du plaisir à me voir? Je parle anglais; je pourrais aller

demain...

--Oh! madame la baronne, s’écria-t-il éperdu de joie, pas demain, tout

de suite! Mon Dieu! Quel honneur! Quelle bonté! Comme vous allez lui

faire du bien!

Il était debout, agité, se démenant, riant et pleurant tout à la fois.

Je pris un chapeau et le suivis: faire attendre une visite qui doit

causer tant de bonheur eût été cruel. Heureusement il n’avait pas sa

voiture, qui faisait--et même un peu trop--l’admiration de ses

concitoyens. Nous allâmes à pied. Je remarquais l’étonnement sur bien

des figures, à la vue de la haute et puissante baronne de Tiesendorf

cheminant côte à côte avec Kardaun, le fils du boulanger. Mais mon

orgueil de race avait reçu des coups plus rudes. Nous arrivâmes, après

une course de quelques minutes, au chevet de la malade. Mon compagnon

m’annonça, avec tous mes titres et qualités; puis il se tut, épiant

l’effet que j’allais produire.

Je voyais seulement, dans un fouillis de dentelles merveilleuses, deux

grands yeux noirs, admirables, qui me considéraient avec une sorte

d’avidité curieuse. Il me fallut prendre la parole; je dis en anglais:

--Chère madame Kardaun, je viens rendre visite à ma voisine, ou du moins

à ma future voisine, car votre maison n’est pas encore bâtie. Je prie

Dieu que vous y trouviez un allègement à vos souffrances.

Une voix très douce, presqu’une voix d’enfant, me répondit, sans qu’il y

eût le moindre mouvement sous la couverture de satin rose; on aurait dit

qu’une tête sans corps parlait:

--Je vous prie de poser votre main sur mes lèvres, car je ne puis la

prendre. Soyez bénie pour votre bonté envers une pauvre malade.

--Et dire que nous avons chez nous la filleule du Roi! ajouta Mathieu.

Tout en baisant ma main, la pauvre Irlandaise me jeta un regard dont je

compris l’éloquence, et qui voulait dire: «Que sont les rois et les

empereurs, quand on est déjà presque hors de ce monde!» Je n’étais plus

guère du monde, moi non plus: c’est pourquoi je ne pus m’empêcher de

répondre à Kardaun:

--Vous n’êtes pas devenu démocrate au pays de la démocratie, autant que

je peux voir.

--Tout au contraire, madame la baronne; je le fus terriblement au début,

quand je n’avais rien dans ma poche. Depuis que j’ai fait fortune, et

surtout depuis que je foule de nouveau le sol natal, j’ai retrouvé

toutes mes idées d’enfant. J’attends des heures, perdu dans la foule,

pour voir Sa Majesté, quand Elle doit sortir en carrosse au milieu de

Son escorte. Je me répète à moi-même: «Tu pourrais acheter, payer

comptant, le carrosse, les chevaux des soldats, leurs beaux uniformes,

leurs cuirasses. Mais tu n’es rien devant le Roi, pas grand’chose devant

le dernier des seigneurs de sa Cour...» Et cela me fait plaisir--qu’on

me dise pourquoi!--de songer qu’il y a des choses qu’on ne peut avoir

pour de l’argent.

--Il y a la santé! soupira la malheureuse Brigitte.

Et moi je pensai tout bas:

«Il y a l’honneur!»

Naturellement on me présenta «miss Kardaun», comme l’appelait déjà son

père bien qu’elle eût à peine quatorze ans. Il est juste de dire qu’elle

en paraissait davantage. Elle était grande, absolument belle, brune de

cheveux, comme sa mère, avec un teint éblouissant. Je compris

l’adoration de son père, et je devinai que mademoiselle Mina était

l’enfant la plus gâtée de l’ancien monde, et même du nouveau. Elle avait

une gouvernante française qui s’appelait mademoiselle Pélissard, et qui

me rappela mademoiselle Ordan d’une façon pénible. Cette Pélissard était

un puits de science, et me parut seconder Mathieu, avec tout le zèle

possible, dans son intention manifeste de créer un type parfait

d’héritière américaine. Mina, fort intelligente, comprenait bien son

rôle et semblait à la hauteur de sa tâche. Elle s’habillait déjà

divinement--à Paris, bien entendu,--parlait le français comme une

Parisienne, professait une haine profonde contre les Anglais, gardait

sur les Allemands un silence significatif, et ne songeait pas plus à

être timide qu’une tortue à voler. Elle était sérieuse et avait du tact,

faisant de son mieux pour ne pas me laisser voir qu’elle préférait son

sort au mien, en quoi je suis loin de dire qu’elle avait tort.

Malgré tout, Mina me fit un peu peur; je ne désirai pas que ma fille pût

la rencontrer lorsqu’elle venait en vacances chez moi. J’insinuai donc

que je ne recevais pas de visites, ajoutant la promesse de revenir voir

madame Kardaun _quelquefois_. Puis je rentrai dans ma petite maison, qui

me paraissait une demeure encore plus enviable, depuis que j’avais

refusé de m’en défaire à prix d’or. Seulement il s’agissait d’y rester

et, même avec des prodiges d’économie, l’équilibre de mes finances

périclitait.

Je saute à pieds joints sur les deux années qui suivirent, pour entrer

dans une nouvelle phase de ma carrière, celle où je travaillai pour

gagner ma vie. Dieu sait que ce ne fut pas la plus malheureuse, car on

trouve l’oubli dans le travail.

V

Les Kardaun avaient achevé de bâtir le _Cottage_ et l’habitaient; nous

étions voisins, très bons voisins: Mathieu ne me gardait nullement

rancune de mon obstination à ne pas lui vendre mon lopin de terre.

J’avais été voir sa femme dans sa nouvelle résidence, de style

américain, mais de bon goût, je dois le dire. Il restait bien entendu

que je vivais en recluse et qu’il n’y aurait pas d’intimité entre nous.

Mon voisin était fin comme l’ambre et entendait les choses à demi-mot.

--J’aurais beau faire, m’avait-il dit un jour, le vieux Kardaun sera

jusqu’à sa tombe un boulanger enrichi. Mais, par Dieu! ma fille sera

duchesse!

Quant à moi j’en étais convaincue, tout en me demandant si la mienne ne

serait pas institutrice. Dans tous les cas elle s’y préparait de son

mieux, en étant la première de sa classe dans son couvent. Mais,

Seigneur, que la pension me coûtait cher!

Ce fut le bon Mathieu qui me tira de peine. Il vint me voir un jour et,

après un demi-quart d’heure d’excuses, nous arrivâmes au but de sa

visite, qui ne semblait pas l’épouvanter médiocrement. J’eus l’idée

qu’il s’offrait à nouveau comme acquéreur et, s’il faut l’avouer, je ne

me sentais plus aussi ferme dans mon refus que la première fois. Je me

trompais: mon homme avait pris son parti de ne pas posséder tout son

bloc; il m’apportait même généreusement le moyen de rester propriétaire

de mon petit bien.

--J’ai reçu, commença-t-il, un câblogramme dont je viens parler à madame

la baronne, après mûre réflexion. Une dame bostonienne, veuve, très bien

élevée, est en route pour venir passer quelques mois ici avec sa fille.

Désirant vivre très retirée, elle ne veut pas d’hôtel, mais une maison

particulière où elle vivrait comme chez elle, sans préoccupation de

ménage et de domestiques. Si je ne m’abuse, une bonne partie de votre

demeure vous est inutile. Je vous offre donc de vous charger de mes

commettantes. Nous n’aurons pas de difficultés quant aux conditions.

J’hésitais; il articula un chiffre qui me sembla, vu mon inexpérience,

encore plus avantageux qu’il n’était réellement. Pauvre de moi! Qui

m’eût dit, alors que je combinais avec Bruneau des menus

extraordinaires, qu’une centaine de louis ou deux seraient une grosse

affaire dans mon budget! Toutefois je demandai vingt-quatre heures avant

de donner mon dernier mot. Qu’allait dire mon royal parrain de voir sa

filleule prendre des pensionnaires?

Simple et bienveillante Majesté! J’entends encore sa réponse:

--Vous blâmer, ma chère enfant! Je vous admire au contraire. Vous êtes

bien heureuse de pouvoir vous enrichir en faisant le lit des autres.

Moi, je me suis appauvri en faisant celui de l’empereur d’Allemagne!

Ainsi je débutai dans la carrière du _Family House_, et devins une

bourgeoise qui se faisait appeler Frau Tiesendorf. L’excellent Kardaun,

je m’empresse de le dire, ne m’avait pas trompée. Mes pensionnaires

étaient des personnes recommandables et même distinguées, dignes de la

réputation de culture intellectuelle qui s’attache à leur ville natale.

Je m’arrangeais d’ailleurs à les rencontrer le moins possible; de leur

côté, elles y mettaient de la discrétion. Elles mangeaient dans leur

appartement, moi dans le mien. Je leur abandonnais un de mes deux

salons, pour y recevoir leurs amis et faire de la musique ou du dessin.

Elles me dirent, en partant, qu’elles n’avaient jamais été aussi bien

servies. Elles firent mieux: elles m’envoyèrent de la clientèle.

Bien entendu, je ne recevais que des femmes, ou des ménages plus que

mûrs: encore fallait-il montrer patte blanche. On ne me croirait pas,

cependant, si je disais que je n’eus jamais d’ennuis; mais j’étais

encouragée par la vue des résultats: ma fille aurait une dot ou quelque

chose d’approchant.

Ma pauvre Élisabeth! Elle ne s’amusait guère à la maison quand elle

venait en vacances. Rarement je pouvais lui consacrer une heure dans la

journée, car il fallait être sur la brèche. Mais nous passions nos

soirées ensemble; je bénissais Dieu de m’avoir donné une fille si jolie

et si raisonnable. Je ne la gardais pas longtemps, toutefois, trouvant

que le séjour d’un _Family House_, même aussi sévère que le mien,

n’était pas tout à fait convenable pour une jeune fille de quatorze ou

quinze ans destinée, je l’espérais du moins, à reprendre son rang dans

le monde. Elle passait une partie des vacances à Obersee, où la tante

Bertha, qui s’était retirée de la Cour, s’occupait à conspirer, autant

que le comportait son grand âge, contre celui qu’elle appelait toujours

le Roi de Prusse. Dénouer le faisceau nouvellement formé de l’Empire,

émanciper notre petit royaume, tel était son but, ni plus ni moins.

Élisabeth conspirait aussi, naturellement; c’était même son seul plaisir

au château d’Obersee, qui n’était pas précisément le séjour des Jeux et

des Ris. Malgré tout, elle se résignait sans trop de peine à cette

prison, où je me doute qu’elle faisait ses quatre volontés, car sa tante

l’adorait. J’avoue même que je comptais beaucoup sur la bonne

chanoinesse pour marier la petite, quand elle serait sortie de sa maison

d’éducation, le plus tard possible.

Mais il fallut bien l’en sortir, bon gré mal gré, quand elle eut ses

dix-huit ans. Pourquoi les filles grandissent-elles? Je me trouvais de

nouveau, après quelques années de calme, en proie aux difficultés.

Devais-je renoncer à mes pensionnaires--qui composaient le plus clair de

ma fortune--et reprendre ma fille avec moi? Devais-je la confier à sa

tante? Je m’arrêtai à cette résolution, provisoirement. Aussi bien, je

ne pouvais _liquider_ en quelques semaines. Élisabeth s’installa donc à

Obersee pour y vivre, et moi je continuai à veiller sur le bien-être de

mes clientes, qui avaient fini par envahir toutes les pièces disponibles

de ma maison. L’hiver venu, j’allais pouvoir plus facilement, si je m’y

décidais, fermer mon _Family House_.

Nous en étions là, quand je vis entrer un jour dans mon _parloir_ le

plus bel officier de hussards que j’eusse rencontré de ma vie, du moins

je le crois. Supposant qu’il désirait voir une des misses plus ou moins

fringantes que j’hébergeais:

--Qui demandez-vous, monsieur? dis-je au séduisant cavalier.

--Mais, madame, c’est vous que je demande, fit-il avec un sourire

épanoui. J’ai peur que, depuis ma dernière visite, les tourterelles ne

soient mortes de vieillesse. Quant à ma petite amie, en jugeant d’après

sa mère, j’ose espérer qu’elle n’est pas encore décrépite.

--Mon Dieu! m’écriai-je, vous êtes Rupert de Flatmark!

--En personne; revu, augmenté et nouvellement promu au grade de

lieutenant. Depuis hier, je suis dans cette ville, ma garnison.

Il me baisa la main, et devenu tout à coup plus grave:

--J’entends encore mon pauvre père vous dire: «Cet enfant vous reverra

peut-être avant moi.»

Après un silence de quelques secondes, je répondis à Rupert dont les

yeux étaient humides:

--Vous n’entendîtes pas ce que je lui disais un moment plus tôt: «Cet

enfant ne sera jamais un étranger pour moi.»

--Merci, madame! Voilà des paroles dont je me prévaudrai pour franchir

souvent cette porte. Et maintenant, puis-je renouveler connaissance avec

ma petite amie?

--Non. Elle habite chez sa tante. Le séjour d’un lieu comme celui-ci

n’est pas à désirer pour une jeune fille de vieille race. Élisabeth

reviendra chez moi quand j’aurai pu fermer mon auberge, où, par

parenthèse, vous rougirez peut-être de venir me voir.

--Je ferai mieux, dit-il gaiement. Louez-moi une chambre; quelque chose

dans les prix doux, car je ne suis pas bien riche.

--Loger un jeune homme chez moi! Belle idée, vraiment! Toute ma

clientèle déguerpirait dans les vingt-quatre heures. Vous avez si bonne

réputation, vous autres hussards!

--Comme vous entendez peu les affaires, baronne! Ayez deux ou trois

lieutenants comme pensionnaires, et toutes les Anglaises qui viennent

voir nos vieilles croûtes ne voudront pas descendre ailleurs que chez

vous.

Il partit, après une assez longue visite pendant laquelle nous parlâmes

de mille sujets divers. Il me rappelait son pauvre oncle Otto, avec plus

de brillant et d’entrain, mais avec non moins de qualités sérieuses. Le

monde s’empara de lui, selon ce que je prévoyais; je le revis seulement

après plusieurs semaines. Il me raconta qu’il n’aimait que la bonne

compagnie, ce dont je le félicitai. Les salons qu’il fréquentait de

préférence étaient les plus fermés de la ville. De fait, son nom et sa

tournure lui permettaient de choisir ses relations. Je sus qu’il

plaisait au Roi et qu’on le voyait régulièrement à la Cour où,

cependant, un garçon de son âge devait s’ennuyer ferme. Bien qu’il eût à

peine vingt-quatre ans, plusieurs femmes de très haute noblesse le

soignaient déjà pour leurs filles, et celles-ci en rêvaient tout

éveillées. Mais toutes ses amoureuses n’avaient pas trente-deux

quartiers de noblesse. Je l’appris de la façon la plus positive, comme

on va voir.

Mathieu Kardaun m’avait beaucoup négligée, ou du moins je tâchais de me

persuader à moi-même que c’était lui qui me négligeait. La vérité est,

d’abord, que j’avais peu de temps à donner à la causerie; ensuite que ce

brave homme n’était guère mon fait comme causeur; enfin que sa fille

m’effrayait terriblement, pas pour moi, bien entendu, mais pour

Élisabeth si, quelque jour, elles devaient vivre côte à côte. Quoi qu’il

en soit, on aurait eu peine à trouver deux voisins meilleurs, et deux

voisins qui se fréquentassent moins.

Je fus donc un peu surprise de voir entrer Kardaun chez moi, vers le

milieu de l’automne, à l’heure où l’on avait quelque chance de me

trouver libre. Du premier coup d’œil je devinai qu’il avait un gros

souci:

--Votre chère malade va-t-elle moins bien? lui demandai-je.

--Pas moins bien, mais pas mieux, répondit-il. Sa vie ressemble à la

végétation à peine sensible de certaines plantes. Ce n’est pas d’elle

que je viens vous parler: c’est de Mina. Vous savez que j’adore ma

fille.

--Vous êtes aussi bon père que vous êtes bon mari. Votre affection

paternelle, Dieu merci! n’est pas éprouvée comme l’autre.

--Non; et pourtant!... Le bonheur de ceux qu’on aime nous tient à cœur

autant que leur santé.

--Est-ce que votre fille n’est pas heureuse?

--Vous allez voir que non, madame la baronne, si vous voulez bien

m’écouter pendant cinq minutes. Il s’agit de marier cette enfant.

--Ce doit être facile, monsieur Kardaun, avec tous vos millions.

--N’avez-vous pas remarqué, madame la baronne, combien les demoiselles

sont extraordinaires dans leurs goûts? Petites, vous êtes sûre qu’elles

s’amouracheront d’un géant; si elles ont deux mètres, leur cœur sera

pris par un diminutif d’homme. On dirait que le disparate les attire.

C’est ce qui arrive à la mienne, dans un ordre d’idées moins matériel.

Vous savez que j’ai encore de la farine sur mes habits. Que croyez-vous

que fait Mina? Elle perd la tête pour un grand seigneur, qui regarde

toute femme non titrée comme une simple maritorne, et qui croirait

déroger en adressant la parole à une roturière telle que ma fille.

--Sans doute il a dérogé, alors--mademoiselle Kardaun est certes assez

jolie pour cela--puisque l’amour est venu.

--Mais non, madame la baronne. On s’est croisé à cheval deux ou trois

fois; rien de plus. Mina est franche. Elle ne s’est pas vantée à moi

d’un succès qu’elle n’a pas eu. Le jeune comte n’a pas même regardé le

cheval de mon héritière, qui m’a bel et bien coûté trois cents louis.

Évidemment il savait le nom par trop plébéien de l’amazone. J’ai

raisonné ma fille; je lui ai dit: «Qu’est-ce que tu espères? Autant

vaudrait songer à l’archange Gabriel. Et encore, celui-là, tu peux le

voir à l’église, tandis que ton officier entend la messe dans la

chapelle du Roi, où tu ne peux pas entrer.»

--C’est un officier? demandai-je.

--Oui; et voyez la chose! Vous croyez peut-être que cette folle a

remarqué un mauvais sujet, perdu de dettes, qui serait trop heureux

d’épouser une femme riche, eût-elle été servante d’auberge? Pas du tout.

Elle s’éprend d’une perfection, d’un être vertueux et sans défauts, qui

ne touche pas une carte et ne met pas le pied dans les coulisses.

--Vous êtes vraiment bien malheureux, monsieur Kardaun, fis-je en riant.

--Ce n’est pas moi qui suis malheureux. J’ai offert à Mina--qui ne mange

plus--de la conduire à Paris. Là, ce n’est pas comme chez nous. On ne

demande pas à une jolie fille de produire ses parchemins. «Tu danseras

avec des ducs, lui ai-je promis; et tu seras duchesse avant la fin de

l’année, ou le diable s’en mêlera!» Mais elle se soucie peu d’être

duchesse. Il n’y a qu’un homme pour elle au monde: Rupert de Flatmark!

Je poussai un cri d’étonnement à ce nom.

--Là! fit Kardaun. J’étais bien sûr que vous le connaissiez. Reste à

savoir si vous voudrez venir à mon aide, vous qui êtes la filleule du

Roi.

Je fus saisie de terreur à la pensée que Kardaun voulait un

anoblissement et comptait sur moi pour l’obtenir. J’allais élever des

objections; mais déjà il continuait:

--Madame la baronne, si vous vouliez présenter ma fille à la Cour, je

suis sûr que tout irait bien.

--Quelle idée! Vous devriez savoir que je ne vais plus à la Cour

depuis... depuis un grand nombre d’années. Je suis à présent une simple

bourgeoise: Frau Tiesendorf!

--Je le sais. Vous n’allez plus à la Cour parce qu’il faut, pour cela,

des chevaux, des toilettes, et surtout du loisir. Mais je peux vous...

prêter tout cela.

Je me redressai de ma hauteur, ce qui servit de peu; car un citoyen

d’Omaha, même par adoption, se moquerait du courroux de toutes les

déesses de l’Olympe, quand il a une affaire dans le cerveau.

--Voyons les choses sous leur vrai jour, insista-t-il. Vous êtes une

femme intelligente puisque vous gagnez de l’argent, ce qui est la marque

distinctive de l’intelligence. Or donc, si je vous demandais de loger et

de nourrir ma fille, comme vous faites pour d’autres, vous accepteriez

mon argent. Le refuserez-vous en échange d’un service beaucoup moins

vulgaire?

--Oui, je le refuserai, certes! répondis-je, encore plus abasourdie

qu’offensée par ce langage.

Il serait trop long de sténographier la plaidoirie de ce singulier

bonhomme. Jeter l’or sans compter, bouleverser toute une hiérarchie

sociale n’étaient rien pour lui, du moment qu’il s’agissait d’empêcher

que sa fille eût un chagrin. Cependant il ne parvenait pas à me

convaincre. L’idée de reparaître à la Cour dans le seul but de rendre un

mariage possible entre «miss Kardaun» et Rupert de Flatmark ne pouvait

m’entrer dans l’esprit. Mon interlocuteur le voyait bien. Il me dit tout

à coup:

--L’affaire est très simple, pourtant. Elle serait déjà faite si vous

n’étiez pas baronne, c’est-à-dire si vous n’aviez pas de préjugés. Mais,

si vous n’étiez pas baronne, vous ne pourriez m’être utile. Changeons

les mots: quand on parle aux femmes, les mots sont tout. Je vais, comme

disent les Anglais, tuer deux oiseaux avec la même pierre. J’ai toujours

envie de votre maison, quoique je n’en parle plus.

Bien que n’étant pas, au fond de moi-même, aussi obstinée que jadis dans

mon refus, je protestai par un geste.

--Madame la baronne, fit Kardaun en fixant sur moi ses petits yeux

perçants, convenez que votre maison n’a plus à vos yeux le même

caractère sacré de souvenir. Tant de créatures inconnues, étrangères, y

ont passé avec leurs peines et leurs joies, emportant chacune--invisible

larcin--comme un lambeau du passé! Votre sacrifice, permettez-moi de le

croire, ne sera plus ce qu’il eût été dix ans plus tôt.

--Où voulez-vous en venir? demandai-je sans avouer qu’il avait raison.

--A vous dire que, devenue moins attachée à votre bien, vous n’en êtes

pas moins libre de m’en demander un prix de convenance. Il vaut

cinquante mille francs; dites que vous en voulez trois cent mille et

c’est marché conclu. En retour, je vous demanderai un service.

--La présentation de votre fille à la Cour?

--Cela même. Votre parrain vous permettra de conduire au Palais une

jeune amie de bonne apparence, bien élevée, dont la mère est infirme et

le père trop vieux pour la suivre dans le monde. Vous voyez que je

n’exige pas l’impossible. Je sais que l’ancien boulanger Kardaun doit

rester chez lui. Cependant, voir ma fille causer avec Sa Majesté eût été

la plus grande joie de ma vie!

L’offre était éblouissante. Néanmoins je fis cette première objection:

--Tout cela est fort bien. Mais, pour commencer, je ne puis répondre des

sentiments du comte de Flatmark, ni même vous laisser croire que je

l’influencerai.

--Je n’attends rien de semblable, fit Kardaun. En tout cas, vous ne

l’influencerez pas contre ma fille. Je m’en rapporte à vous.

L’affaire--puisqu’il s’agissait d’une affaire--me paraissait bien

définie. Elle n’était pas autrement glorieuse; mais je n’y voyais rien

d’immoral. Je trouvai cependant qu’une première question se posait

devant ma responsabilité. Du moment qu’il s’agissait de Rupert de

Flatmark, il fallait avant tout savoir quelle femme était au juste Mina

Kardaun. A vrai dire je ne la connaissais guère. Elle venait parfois

rendre visite à quelqu’une de mes pensionnaires; mais elle évitait

manifestement de me rencontrer; ce qui était peut-être de la discrétion

plus que de l’indifférence. Son père, à ma demande, me l’envoya.

Nous parlâmes sans le moindre détour, chose facile avec cette jeune

personne dont la franchise était la qualité maîtresse. Elle me dit,

résumant la situation mieux que je n’aurais pu le faire moi-même:

--On vous a prévenu sans doute, madame, que je suis une enfant gâtée, et

c’est parfaitement vrai. Toutefois, dans l’occasion, il ne s’agit pas

d’un caprice. Pourquoi Rupert de Flatmark est le premier homme qui m’ait

troublée, je ne puis vous l’apprendre: l’amour ne s’explique pas. Mais

je peux vous dire pourquoi _je veux_ l’épouser: précisément parce qu’il

ne fait pas attention à moi. Le plus affreux malheur qui puisse arriver

à une femme est d’être épousée pour son argent.

--C’est vrai! fis-je avec la conviction de l’expérience.

--Quant à moi, poursuivit-elle, je n’épouserai jamais un homme pour son

titre. Vous jugez bien que je pourrais viser plus haut qu’une couronne

de comtesse. Néanmoins je désire que mon mari soit noble, parce que la

noblesse est une clef qui ouvre certaines portes, devant lesquelles le

mérite se brise ou s’attarde. Voyez mon père! Il ne peut même pas être

de certains clubs et, si j’étais un garçon, je ne pourrais pas être

officier dans notre armée. Pauvre père! Je crois qu’il n’a jamais fait

qu’une bêtise dans sa vie: c’est le jour où il est revenu dans ce

royaume en retard d’un siècle sur le monde entier.

Je ne pus m’empêcher de dire à Mina qu’elle parlait avec beaucoup de bon

sens.

--Et maintenant, continuai-je, une dernière question. Est-ce bien pour

lui-même que vous vous êtes éprise de Flatmark? Si l’on vous apprenait

que ce jeune homme est le fils d’un artisan quelconque,

persisteriez-vous à vous faire aimer de lui?

--Certainement, fit-elle. Mais alors je n’aurais pas besoin de vous.

Elle prononça ces paroles avec un mélange de déférence envers moi et de

confiance en elle-même qui me charma. En bonne conscience il me semblait

que Rupert n’était pas tant à plaindre. Toutefois il y avait d’autres

obstacles à considérer. Je demandai un peu de patience à ma solliciteuse

et, dès que la chose fut possible, j’allai voir le Roi, me demandant si

je n’allais pas être tancée d’importance, pour avoir seulement arrêté

mon esprit à l’idée que je venais lui soumettre. Il n’en fut rien. Une

fois de plus j’arrivai à la conclusion que mon royal parrain était d’une

largeur de vues que bon nombre de ses sujets auraient pu lui envier.

--Avant tout, me répondit-il, je pense à notre chère Élisabeth à qui une

dot va tomber du ciel. Quant à Flatmark, je ne lui conseillerai jamais

une mésalliance; mais enfin l’intérêt d’un royaume est que les grands

noms soient attachés à de grandes fortunes. Il est encore bien jeune,

mais très sérieux. C’est affaire à lui de décider le sort de la belle

Mina. Bien entendu, nous respecterons le secret de cette jeune fille. Si

elle est ce que vous dites, amenez-la-moi; je la recevrai bien. Et, du

même coup, je retrouverai ma chère filleule, rentrée dans sa sphère et

victorieuse de la destinée.

Sous ce rapport, mon vénérable parrain était assez mauvais prophète;

mais ce ne fut ni sa faute ni la mienne. Il me conseilla vis-à-vis de

Kardaun certaines précautions que je déclinai respectueusement. J’avais

confiance dans la parole du brave Mathieu. De fait, il ne tint qu’à moi

de conclure le marché d’or pour ma maison, dès la rencontre que je

ménageai avec cet heureux père, afin de l’informer que le pacte était

conclu, mieux encore: ratifié.

Je refusai d’aller si vite pour plusieurs raisons, dont la première

était la crainte que le public ne devinât, trop aisément, la cause

véritable de la faveur soudaine que Mina Kardaun allait trouver auprès

de moi. Cette jeune fille eût été la première à en souffrir et son père

le comprit. Tout se borna au versement acompte d’une petite somme dont

j’avais besoin pour m’équiper en grande dame. Au surplus, il me fallait

trouver une gérante pour soigner mes pensionnaires, peu nombreux en

cette saison. Kardaun devait entrer en possession de ma demeure au

printemps. Jusque-là sa fille aurait le temps de réussir ou d’échouer

définitivement auprès de Rupert de Flatmark. Ceci n’était pas mon

affaire. On juge bien que j’aurais demandé l’aumône, plutôt que de

tomber dans l’industrie du mariage à forfait. Peut-être les gens

méticuleux trouveront-ils que j’allais déjà trop loin à faire ce que je

faisais. Qu’ils attendent un peu avant de me jeter la pierre!

Le premier acte de cette nouvelle comédie du _Bourgeois gentilhomme_, où

la «belle marquise» était seule en scène, fut ma rentrée à la Cour. Je

n’y avais pas reparu officiellement, depuis certaine soirée où j’avais

eu l’avantage de voir M. de Noircombe «plumer» mon pauvre parrain. Cette

fois j’étais la baronne de Tiesendorf, de par la grâce du Roi et de ses

tribunaux. En dix-huit ans, le personnel s’était renouvelé, comme bien

on pense, et j’arrivais là ainsi qu’un objet antédiluvien, assez curieux

d’ailleurs. Cette filleule de Sa Majesté, victime de malheurs dont

l’histoire était peu connue, et qui tenait, pour vivre, un _Family

House_, ne laissait pas que d’être un type étrange. S’il faut tout dire,

mon entrée fut glaciale. Je ne connaissais plus personne, à l’exception

du Roi; son auguste compagne l’avait précédé au caveau funèbre.

Cependant j’eus, dès la première minute, un chevalier servant: Rupert de

Flatmark. Pauvre garçon! Il ne se doutait guère que j’étais là pour lui

mettre la corde au cou!

Bientôt la faveur signalée dont j’étais l’objet de la part du Roi fit

son effet. La glace fondit; mon fauteuil fut entouré. Les cinq ou six

femmes qui se trouvaient là me demandèrent la permission d’aller me voir

chez moi, ou réclamèrent ma visite, suivant leur âge et leur rang.

J’acceptai les politesses, cela va sans dire, puisque Mina devait voir

le monde. Avant de se retirer, le Roi me dit tout haut:

--J’espère, baronne, que vous viendrez souvent chez un pauvre vieillard

dont la société n’est guère amusante. Il faudra cependant tâcher de vous

distraire. Mon neveu me tourmente pour que je fasse danser après Noël.

Je compte sur vous.

--Pas comme danseuse, Sire, protestai-je avec une révérence. Mais, si

Votre Majesté voulait excuser ma hardiesse, Elle me permettrait de Lui

présenter une amie dont la jeunesse ne déparera point les salons du

Palais.

Ce dialogue était réglé d’avance avec le Roi. Il me demanda, jouant bien

son rôle:

--Qui est cette amie, et comment se fait-il que je ne la connaisse pas?

--C’est mademoiselle Kardaun, Sire. La santé de ses parents les empêche

de voir le monde et d’y conduire leur fille.

Je vis l’étonnement et la moquerie se peindre sur les figures. Mathieu,

au su de chacun, n’allait pas dans le monde parce que le monde n’aurait

pas voulu de lui. Il va sans dire, toutefois, que nul n’ouvrit la

bouche. Mon parrain, sans sourciller, m’accorda ce que je lui demandais.

Le tour était joué. L’aristocratie pointilleuse de notre petite capitale

avait quinze jours pour s’habituer au sacrilège qui allait se commettre.

Tout en me reconduisant à ma voiture, mon chevalier, le beau Rupert de

Flatmark, me confia ses craintes à cet égard:

--A Dieu ne plaise que je critique les actes du Roi ou les vôtres, chère

baronne. Mais nous venons de faire, ce soir, un grand pas vers les idées

nouvelles. La fille du boulanger Kardaun invitée à la Cour!... Entre

nous, j’ai peur que vous n’ayez l’ennui de la voir rester sur sa chaise.

--Allons! vous lui ferez bien faire un tour de valse, pour m’être

agréable, mon cher Flatmark?

--Oui, mais il faudra qu’un autre me donne l’exemple. J’irai le premier

à l’assaut quand on voudra. Mais inviter le premier Mina Kardaun, toute

jolie et toute riche qu’elle est... j’avoue que je me sens lâche devant

un exploit de ce genre.

Pauvre Mina! Les choses commençaient bien pour elle! Quant à «l’exemple»

qu’exigeait Rupert, on verra que j’avais pris mes précautions; je

n’étais pas pour rien fille de diplomate.

Mathieu faillit mourir de joie quand il apprit que sa fille entrerait

dans la terre promise, qu’il devait contempler de loin, le pauvre homme!

Il jura qu’on parlerait de la toilette de «miss Kardaun». Hélas! c’était

justement ma crainte qu’on en parlât trop, de même que de ses bijoux.

Mais je me réservais de poser la question de cabinet au dernier moment,

s’il y avait lieu. Il était convenu que la protégée et son introductrice

auraient à leurs ordres un équipage, dont je demandai que la livrée fût

moins éclatante que celle de mon millionnaire voisin. En somme, je

voyais arriver la bataille avec assez peu de crainte mais beaucoup de

curiosité.

Quant à Mina, elle était sérieuse et ne criait pas ville prise! Elle me

dit, la veille de sa présentation:

--C’est quelque chose d’avoir l’entrée du tournoi; mais il reste à

vaincre. Je lutte pour plus que la vie: je lutte pour l’amour!

Elle était vraiment touchante, et je ne me la serais jamais figurée

ainsi. Quand j’allai la prendre pour ce fameux bal, car je tenais à

passer la revue du départ, je la trouvai, à ma grande satisfaction,

vêtue d’une robe blanche très simple et sans un bijou. Une seule rose

rouge ornait sa chevelure d’ébène. Je déclarai de bonne foi qu’elle

était adorablement jolie, et qu’elle aurait les honneurs de la soirée.

--Mais, ajoutai-je, pourquoi êtes-vous si pâle? Est-ce que vous avez

peur?

--Une peur affreuse, répondit-elle; mais--je fus seule à entendre ces

paroles--j’ai peur d’un autre que du Roi.

Nul doute que le pauvre Kardaun m’eût doublé la somme promise, pour

entendre l’huissier de l’antichambre royale annoncer sa fille, et pour

la voir faire sa révérence devant Sa Majesté. La révérence fut un

chef-d’œuvre de souplesse et de grâce. Mon auguste parrain le remarqua.

--J’avais entendu affirmer, dit-il en souriant à ma jeune compagne,

qu’on ne sait pas faire la révérence, aux États-Unis.

Elle répondit avec une simplicité de bon aloi, en me regardant:

--Sire, je ne savais pas; mais j’ai tâché de copier madame la baronne de

Tiesendorf.

--Oh! bien, fit le Roi, si vous la copiez en tout, je vous promets la

grâce en ce monde, et le Paradis en l’autre.

Le prince héritier, à qui l’on reprochait de prendre pour modèle son

contemporain et futur maître, s’entendait mieux à conduire des manœuvres

qu’à dire un mot aimable à une femme. Il se contenta de dévisager

mademoiselle Kardaun avec une attention admirative quand elle lui fut

présentée; puis, froid et raide comme s’il eût récité une leçon de

théorie militaire:

--Je vous demanderai une valse, quand j’aurai fini le tour des salons,

dit-il.

Mon bon parrain m’avait promis que son neveu ferait cette grâce à Mina,

ainsi qu’il devait la faire à trois ou quatre débutantes plus

aristocratiques. En attendant, la pauvre fille restait à côté de moi,

quelque peu isolée. Je sentais bien qu’il se formait contre elle une

cabale de protestation. Je ne perdis pas courage, et la présentai

intrépidement à plusieurs femmes connues pour diriger le ton dans notre

capitale. En vérité, j’en donnais à Kardaun pour son argent!

Après que Mina eut valsé avec le prince, elle ne resta plus sur sa

chaise: on n’aurait pas osé l’y laisser. Rupert, lui-même, s’exécuta, ce

qui fut pour la pauvre créature, je pense, une des minutes les plus

désirées de sa vie. Tous deux valsaient à ravir; je ne crois pas qu’on

ait vu souvent un plus beau couple dans les salons du Palais. Ma

protégée, comme je l’avais prédit, l’emportait en beauté sur toutes les

femmes présentes. Flatmark l’invita une seconde fois et, dans le velours

sombre de ses yeux, il y eut un éclair de joie. Elle n’était plus pâle

en ce moment; je le lui dis, quand elle revint au bras de son danseur.

--Oh! me répondit-elle, je suis si heureuse!... Voilà une soirée que je

n’oublierai jamais.

--On dirait, fit observer Rupert, que c’est votre premier bal, tant vous

avez l’air de vous amuser.

--C’est le premier qui compte pour moi, dans tous les cas.

--Oui; un bal de Cour impressionne quand on n’en a pas vu. Cependant, à

cause de l’étiquette, c’est plus ou moins une corvée.

Pauvre Mina! Elle avait encore du chemin à faire!

--Pour vous, peut-être, répondit-elle tristement, ce bal fut une corvée.

Pas pour moi!

D’autres épines se mêlèrent aux roses de son triomphe. Un journal

satirique imprima le lendemain:

«Allons-nous voir revivre, en dehors de nos musées, la grande époque de

l’art? Au bal de cette nuit la Fornarina s’est montrée, en robe de gaze

blanche avec une rose rouge. Puissions-nous trouver un Raphaël sur la

liste du prochain Salon!»

Je n’avais pas encore lu ce madrigal à rebrousse-poil quand on m’annonça

Kardaun. Il débuta par me remercier de mon chaperonnage de la veille;

puis il me demanda, perfidement:

--Vous savez l’italien, sans doute, madame la baronne?

--Oui, répondis-je avec une parfaite innocence.

--Voulez-vous me dire, alors, ce que c’est que la Fornarina?

--C’était une boulangère--_Fornarina_ en italien--d’une beauté

merveilleuse, que Raphaël a peinte bien souvent.

--Ah! j’ai compris, soupira le pauvre Mathieu. Mille grâces, madame la

baronne!

Ce fut après son départ que j’eus connaissance de l’article, et ce fut

précisément Rupert qui me l’apporta. On devine combien je fus ennuyée.

--Ce n’est pas bien méchant, dis-je après avoir lu, parce que Mina

Kardaun a pris le sage parti d’être fort belle. Si bien qu’après tout la

comparaison n’est qu’une moitié de satire. Cette jeune fille n’en a pas

moins triomphé sur toute la ligne au bal; on n’a pu critiquer une seule

de ses paroles ou de ses attitudes.

--Peut-être bien, dit-il. Mais la voilà pourvue d’un surnom qui lui

restera. C’est fâcheux.

--Soyez tranquille. Nom et surnom, elle perdra bientôt l’un et l’autre

en se mariant; car je serais étonnée si elle épouse un boulanger.

--Non, certes! Elle épousera quelque débris de famille illustre, en

quête de millions.

--C’est juste ce qu’elle prétend ne pas vouloir faire. Elle veut être

aimée, et je ne doute pas qu’elle le sera. C’est une bonne, franche,

loyale créature. Sans cela, du reste, je ne me chargerais pas de la

mener dans le monde.

--Voilà précisément ce que j’ai répondu, baronne, à ceux qui vous

trouvent... peu entichée de noblesse.

--J’en serais entichée plus que personne, mon cher Flatmark, si noblesse

était toujours synonyme d’honneur.

Il me regarda un peu surpris, ne sachant rien ou presque rien de mon

histoire. De mon côté, je changeai de conversation. J’en avais assez dit

en faveur de Mina, et je ne comptais pas en dire jamais davantage.

C’était à elle, pour citer ses propres paroles, à vaincre sur le champ

de bataille que je venais de lui ouvrir.

Je continuai les présentations. Presque chaque soir nous allions dans le

monde, invariablement dans le meilleur. C’était là que nous étions sûres

de rencontrer Rupert. La belle Mina, il faut lui rendre justice,

manœuvrait avec une tactique supérieure, en même temps qu’avec une

délicatesse irréprochable. Mais, comme il arrive à la guerre, ses coups

portaient à côté. Les hommes l’admiraient; j’en voyais devenir

sérieusement amoureux d’elle; plusieurs, sans s’embarrasser d’amour en

voulaient manifestement à ses millions. Quant à Rupert, il avait, la

chose ne faisait pas de doute, un plaisir réel à la rencontrer. Ils

valsaient beaucoup ensemble; ce beau cavalier, réputé le meilleur

valseur du royaume, déclarait que ma protégée en était la première

valseuse. Mais, comme elle disait quand nous étions remontées en

voiture, le bonheur de la vie ne consiste pas à valser.

Un soir, elle me raconta, les larmes aux yeux:

--Vous ne savez pas le compliment qu’il m’a fait tout à l’heure:

«Mademoiselle, vous pouvez compter sur moi comme sur le plus sincère de

vos amis.» Pourquoi ne veut-il pas me donner mieux? Aime-t-il ailleurs?

Ah! mes yeux ne le quittent pas lorsqu’il parle à d’autres femmes. Je

n’ai rien vu, pourtant!

Rupert venait souvent chez moi, car, à cette heure, j’avais un salon;

mes pensionnaires (les frimas de janvier les réduisaient à un fort petit

nombre) ne m’apercevaient plus. Je le questionnai sur l’état de son

cœur: il éclata de rire.

--En vérité, me répondit-il, je ne comprends pas ceux qui mettent dans

la vie, à côté du boire, du manger et du dormir, une quatrième

nécessité, qui est l’amour. Nous avons déjà bien assez de peine à faire

face aux trois autres, faibles mortels que nous sommes! Vive le vin,

l’appétit et le sommeil! Au diable l’amour!

--Patience! Vous y passerez comme les autres, prophétisai-je. Vous

n’avez que vingt-quatre ans.

--Et vous, madame, combien? fit-il en me regardant avec un air tout à la

fois respectueux et «mauvais sujet», qui lui donnait une séduction rare.

Ne craignez-vous pas de me convertir trop vite à la religion de l’amour,

et que j’en commence le culte par vous?

--Comme on vous a bien élevé! répondis-je en riant. Vous avez tout à

fait l’air d’oublier que je pourrais être votre mère. Vous irez loin si,

comme je l’ai entendu dire, un homme arrive à tout en faisant sa cour

aux vieilles femmes.

--Ceci est une façon de m’apprendre que je n’arriverais à rien... avec

vous, soupira-t-il en me baisant la main. Ne rions plus. Peut-être que

si je trouvais une jeune fille qui vous ressemble, j’en deviendrais

amoureux. Et encore, qui sait? Probablement je n’aimerai jamais. C’est

de famille. Mon général, qui fut le camarade et l’ami du pauvre oncle

Otto, m’a dit cent fois qu’il ne l’a jamais vu s’occuper d’une femme.

Quant à mon père, je l’ai assez connu pour savoir qu’il vivait comme un

Chartreux, malgré la liberté de son veuvage.

On devine mes réflexions, pendant que Rupert me citait des exemples si

bien choisis pour montrer que «c’était de famille». Le cher garçon ne se

doutait pas que l’oncle Otto m’avait aimé jusqu’à en mourir, et qu’il

avait tenu à moi d’être sa seconde mère. Il me dit, voyant que je

gardais le silence:

--Pardonnez-moi: je vous ai déplu. Aussi bien vous allez être, pour

quelques jours, débarrassée de ma présence. Le général auquel je suis

attaché m’emmène en inspection.

--Je connais une belle personne qui va pleurer son valseur.

--Il ferait beau voir qu’elle ne me pleurât point! Mais elle aura sur

moi un avantage: elle pourra me remplacer. Tandis que, dans les déserts

où le sort m’exile, je lui serai fidèle. Vous avez congé de le lui dire.

--Elle appréciera le mérite de cette fidélité forcée. Pauvre Mina!

--Je ne la croyais pas si pauvre.

--Et moi je ne vous croyais pas si riche.

--Pourquoi? Parce que je ne me précipite pas sur les millions du père

Kardaun? S’enfarine qui voudra! Si j’ai un fils quelque jour, il sera

assez riche à tout le moins pour acheter une épée.

--Oui; mais si vous avez une fille, elle sera peut-être obligée de tenir

une pension pour gagner sa vie. Et je vous assure que ce n’est pas

amusant.

--Vous n’avez pas voulu me prendre comme pensionnaire!

--Allez! Je n’ai jamais vu de jeune homme moins sérieux que vous.

--Je voudrais que mon général pût vous entendre, lui qui prétend que je

suis un élève de théologie, affublé par erreur d’un uniforme de hussard.

Cet entretien me laissa peu d’espoir que le rêve de Mina pût jamais

s’accomplir. Loyalement j’en prévins Mathieu, que je m’attendais à voir

désespéré. Il n’en fut rien. Depuis que sa fille avait dansé avec notre

futur monarque, ce brave homme entrevoyait pour elle les plus brillantes

destinées.

--Entre nous, me répondit-il, un échec de ce côté est ce qui peut

arriver de plus heureux pour Mina. Certes, je consentirais à la voir

comtesse de Flatmark. C’est une famille des plus anciennes; le jeune

homme a la meilleure réputation. Mais il lève le nez et me salue à peine

quand il me rencontre. Jamais il n’a daigné mettre une carte chez nous.

D’autres ne sont pas si difficiles. Pas plus tard qu’hier, le fils du

Ministre des Finances faisait avec moi sa partie, sur mon billard. Et

savez-vous ce qu’il me disait?

--Mon Dieu! Je le devine: «Monsieur Kardaun, je serais l’homme le plus

heureux de la terre si vous vouliez m’accepter pour gendre.»

--Oh! cela, il me l’a dit dès le lendemain du fameux bal. Mais, hier,

c’est de moi que nous parlions. «Monsieur Kardaun, me demandait-il,

aimeriez-vous être banquier de la Cour? Le titulaire se retire. Comme

vous savez, le Roi l’a fait baron depuis plusieurs années.»

--Bravo! m’écriai-je en évitant de rire. Baron Kardaun: cela vous irait

comme un gant. Hélas! j’aurai le regret de n’être plus votre voisine à

cette époque.

--Le regret sera pour moi, baronne.--Il ne disait déjà plus: Madame la

baronne!--C’est au premier mai que je prends possession de votre

demeure. Si je ne vous ai pas déjà versé le prix, vous daignerez vous

souvenir que c’est sur votre volonté. Je n’oublierai jamais ce que vous

avez fait pour ma fille.

--Et, si elle n’épouse pas le comte de Flatmark, vous ne m’en voudrez

pas? Je vous assure que ce n’est pas de ma faute.

--Caprice d’enfant gâtée, fit Mathieu avec une moue, en se levant. Et

surtout, caprice d’une enfant qui ne connaissait pas le monde. Mais

maintenant, grâce à vous, elle le connaît.

Après cette conversation, je me sentis soulagée d’un assez grand poids.

Je ne sais trop lequel méritait mieux, du père ou de la fille, qu’on

l’appelât enfant gâté; je craignais les gémissements de Kardaun encore

plus que les soupirs de Mina. Dieu merci! j’allais en être quitte à

meilleur compte. Ce qui était plus doux encore, dans deux mois j’allais

pouvoir m’occuper de ma fille, au lieu de m’occuper de la fille d’un

autre. Quelle joie d’être libre! Avec quel plaisir je signais, chaque

jour, des lettres écrites par ma gérante à des personnes qui demandaient

à loger chez moi pendant l’été, pour leur notifier mon refus.

Elle avait vécu, la pension de famille de Frau Tiesendorf. Ou, du moins,

je croyais qu’elle avait vécu.

Un nid dans les ruines · 第 10 / 20 题