IV

Mon retour dans mon pays ne ressembla guère au débarquement triomphal de

la jeune marquise de Noircombe, venant faire visite à son auguste

parrain. Cette fois il n’y avait pas d’aide de camp à la portière de mon

wagon, pour me donner la main et me complimenter de la part du Roi.

Mais, ce qui valait mieux, la comtesse Bertha m’attendait, portant dans

ses bras ma petite Lisette. Chère tante! Elle avait dû se lever de bonne

heure, car nous avions pris à dessein, mon père et moi, un train matinal

que les voyageurs de distinction connaissent peu.

--Ma pauvre Hedwige! me dit la chanoinesse; comme vous êtes changée!

Cela vous délivre du sermon que j’avais préparé pour vous.

Je compris, moi qui connaissais ma tante, que je devais avoir l’air bien

malade.

--Elle a plus besoin d’un lit que d’un sermon, soupira mon père.

Mon lit m’attendait dans ce que nous appelions notre maison de ville,

bien que ce fût plutôt une villa d’importance médiocre; j’aurai occasion

de la décrire plus tard. Notre véritable résidence de famille était le

château d’Obersee, dominant une gorge pittoresque, et un beau lac, à une

vingtaine de lieues de la capitale. Mon père ne fut pas long à vendre le

domaine environnant. Pour le château lui-même, il fut racheté par la

tante Bertha, bien qu’elle fût loin d’être riche. Mais, plutôt que de

voir Obersee en des mains étrangères, elle eût mangé des croûtes.

Pendant ce temps-là j’étais malade et, s’il n’avait tenu qu’à moi, cet

anéantissement causé par la fatigue aurait duré des années. J’y trouvais

un prétexte à ne voir personne, sauf mon père, ma fille qui ne me

quittait pas, et la chanoinesse qui avait toujours son sermon sur la

langue. Il y est resté jusqu’à son dernier jour, bien qu’elle m’ait dit

cent fois:

--Ma nièce, il faudra que nous trouvions une heure pour causer de choses

sérieuses. N’ayant plus de mère, c’est de moi que vous devez entendre

certaines vérités qui vous rendront plus sage à l’avenir.

On peut croire, cependant, que j’étais devenue sage. A cette heure,

vingt Noircombe eussent essayé sur moi leur puissance magnétique sans me

faire seulement cligner des yeux. Mais, pour des raisons péremptoires,

je n’avais plus rien à craindre des joueurs décavés à la recherche d’une

dot.

Nous étions pauvres, et nous confessions ouvertement notre ruine. Dès le

premier jour, mon père avait pris cette attitude sans raconter à

personne, sauf à Sa Majesté, l’histoire exacte de mes malheurs, devenus

nos malheurs, grâce à sa scrupuleuse délicatesse. Non seulement le Roi

l’avait approuvé, mais bien plus, en véritable ami et en homme de bon

conseil, il avait indiqué une ligne de conduite qui fut suivie et me

créa une autre existence.

--Mon cher baron, avait-il dit, pensons tout d’abord à votre

petite-fille. Nous aurions peut-être quelque peine à marier, le moment

venu, mademoiselle de Noircombe. Nous trouverons plus facilement un

époux digne d’elle pour mademoiselle de Tiesendorf. Les exploits de

votre gendre sont encore peu connus chez nous. Tâchons que cela dure.

Faisons de ce joueur par trop habile--j’en sais quelque chose--un mari

débauché qui a quitté sa femme. Nous allons prendre des mesures légales

pour débarrasser ma filleule de tout lien avec son triste époux.

Désormais le monde ne connaîtra plus que la baronne de Tiesendorf. Le

secret de son infortune reste entre nous deux.

Mon père se garda bien de faire des objections et témoigna sa

reconnaissance au Roi. Il ne manqua pas d’ajouter, en bon courtisan,

qu’il s’était défié des atouts de son gendre dès cette soirée mémorable,

où il avait vu le meilleur joueur d’Allemagne perdre partie sur partie

contre lui. Qui sait d’ailleurs si le propos d’un courtisan n’était pas,

une fois par hasard, l’expression de la vérité?

Quoi qu’il en soit, le baron de Tiesendorf était plus en faveur que

jamais. On lui offrit un nouveau poste, qu’il refusa pour ne pas

s’éloigner de moi. Il n’avait plus d’ailleurs une fortune suffisante

pour lui permettre de tenir son rang à l’étranger. Enfin il trouvait

plus sage de faire le mort, afin d’aider l’oubli à couvrir un passé

funeste.

Grâce à Dieu l’oubli vint, plus vite que nous pouvions l’espérer. Un

très petit nombre de mes compatriotes avait entendu le nom de Noircombe;

ils ne s’en souvenaient guère, et me rendirent volontiers mon nom de

Tiesendorf, qui sera seul gravé sur ma tombe.

J’aidai, il est vrai, l’action du temps par une retraite absolue.

J’évitai le monde et la Cour, ainsi qu’il convient à une femme trahie

pour une rivale (c’était la version répandue dans le public), et surtout

à une femme ruinée. Notre petite maison ne s’ouvrait qu’à de vieux amis

de mon père, qui ne faisaient pas grande attention à moi, plongés qu’ils

étaient dans la politique, ou dans l’art, ou dans la philosophie. En

somme, j’avais trouvé le genre d’existence qui pouvait le moins me faire

souffrir.

Cependant, on devine qu’une femme abandonnée, jeune et point laide, peut

rencontrer des consolateurs, même dans une vertueuse petite ville

d’Allemagne. Il s’en présenta quelques-uns, tout au début. Mais ils me

trouvaient toujours avec ma fille, à qui j’apprenais ses premières

lettres, ou avec mon père et ses _sérieux_ amis, ou, chose plus terrible

encore! avec la comtesse Bertha, dont les bandeaux rigides, coupés d’un

velours noir en forme de diadème, auraient tenu Don Juan à distance et

mis en fuite Leporello. Si parfois, un jour que ma tristesse était plus

lourde ou le ciel plus azuré, je songeais qu’un ami dévoué peut rendre

la vie moins insupportable, un souvenir m’arrêtait sur la pente. Je

revoyais Jacques Malterre, son sourire plein de bonté, ses yeux où

brillait la sympathie pour le malheur; j’entendais ses paroles qui

savaient me réchauffer l’âme; je me souvenais que ce consolateur, au

moment où je commençais à l’écouter, m’avait tourné le dos sans un

signe, fuyant le ridicule de faire la cour à la femme d’un membre

expulsé du cercle... Peut-être m’a-t-il rendu service, après tout, le

beau Jacques Malterre!

Un seul homme pour moi, en dehors de mon père, a été véritablement un

soutien, un conseiller, un sauveur; je veux parler de notre sage et

bien-aimé Roi, si malheureux depuis, maintenant réuni à ses ancêtres

sous les nervures gothiques du caveau funèbre. J’ai dit que l’on ne me

voyait pas à la Cour; mais il ne faut pas en conclure que j’étais

oubliée de mon parrain, ou que je manquais à mes devoirs de

reconnaissance envers lui. Cet auguste vieillard me recevait de temps à

autre dans son cabinet, aux heures matinales où l’étiquette sommeille

encore. Il me réconfortait, me montrait l’espoir dans l’avenir, me

parlait de ma fille, le seul sujet qui m’intéressât vraiment, me donnait

des avis que je recevais comme des oracles. Je n’ai désobéi qu’une fois,

lorsqu’au bout de la première année de mon veuvage, le Roi me conseilla

de me remarier. Comme je protestais énergiquement, n’ayant jamais été de

celles à qui un premier mariage malheureux donne l’envie de tenter une

autre chance, mon parrain me dit:

--Chère petite, j’ai en réserve un argument qui ne saurait manquer

d’agir sur une femme comme vous. Le mariage que je vais vous proposer,

outre qu’il vous sortirait de peine, serait en quelque sorte une

réparation.

--Grand Dieu! m’écriai-je, voici assez longtemps que nous réparons, mon

père et moi. Nous nous sommes appauvris à cette œuvre de justice.

--Ne parlez pas si vite, baronne. Cette fois il ne s’agit plus de

réparer les torts des autres.

--Je n’ai jamais fait tort d’un centime à personne, répondis-je

fièrement, trop fièrement, hélas!

--En effet, dit le Roi, avec une sévérité que j’avais rarement connue.

Ce n’est pas de l’argent que le pauvre Otto pourrait vous réclamer, s’il

était encore de ce monde.

Je baissai la tête sans prononcer une parole. Que pouvais-je alléguer de

satisfaisant pour ma défense?

Mon parrain continua:

--Eh bien, vous pouvez faire le bonheur du frère aîné de votre victime.

Le comte de Flatmark vous aime depuis l’époque où vous étiez une toute

jeune fille...

--Mais il s’est marié! interrompis-je, oubliant à qui je parlais.

--Il vous savait engagée à son frère cadet. Il s’est marié; sa femme est

morte en lui donnant un fils; c’est par mon ordre--car il m’a tout

confié--qu’il vous évita lorsque vous revîntes chez nous, délaissée,

mais non pas libre. C’est par mon ordre aussi qu’il a respecté la

première phase de votre deuil. Il sait tout, mais il est discret comme

la tombe. Jamais vous n’entendrez un mot d’allusion au passé. A vrai

dire, il n’est pas bien riche; en tout cas je le ferai bientôt colonel.

Je l’aime sincèrement; la preuve c’est que me voilà son ambassadeur

auprès de vous. Pas besoin d’ajouter que vous avez tout le temps voulu

pour réfléchir. Je ne suis pas un tyran, surtout pour ma filleule.

Je me retirai, bien résolue à réfléchir le plus longtemps possible, car

j’éprouvais un véritable chagrin à désappointer le Roi. D’un autre côté,

j’aurais fui au bout du monde plutôt que d’accepter cette union qui me

semblait monstrueuse, car mes remords s’étaient réveillés avec le

souvenir. Épouser le frère d’Otto! C’était joindre le crime à une

nouvelle trahison; du moins je l’imaginais ainsi, d’autant qu’il y avait

une ressemblance physique entre les deux frères. Hélas! leurs destinées

aussi devaient se ressembler.

A cette époque, un orage se formait sur les frontières des deux

Allemagnes. Bientôt notre vénéré souverain eut des soucis plus graves

que le mariage de sa filleule. Quant au comte de Flatmark, devenu

colonel d’un régiment, il n’était plus question pour lui d’autre amour

que de celui de la patrie.

Cependant, il trouva quelques minutes, la veille de son départ, pour

venir me faire ses adieux. Il avait avec lui un grand garçon de onze ans

qu’il nommait Rupert, et qui resta dans le jardin à jouer avec ma fille;

celle-ci allait atteindre sa septième année. Des cris de joie, qui

parvenaient à nous par la fenêtre ouverte, semblaient indiquer une

timidité moins grande chez nos enfants que chez nous autres, personnes

d’âge mûr. Le comte de Flatmark trouva pourtant moyen de dominer son

trouble.

--Ainsi que vous avez pu le voir, commença-t-il, j’ai respecté jusqu’ici

votre désir de solitude. Mais je pars demain. Je ne laisse derrière moi

que trois êtres dont il me coûte de m’éloigner: le Roi, mon fils et

vous.

--Si j’étais homme, répondis-je évasivement, je donnerais ma vie avec

joie pour notre cher souverain.

--C’est bien ce que je ferai à l’occasion, dit le galant soldat. Reste à

savoir la valeur du cadeau; c’est pour cela que je suis près de vous. Ma

vie deviendrait pour moi une chose d’un prix inestimable, si j’emportais

l’espoir qu’elle vous appartiendra un jour... Pardonnez-moi de vous

importuner pour connaître mes chances. Dans toute autre conjoncture

j’aurais attendu. Ce n’est pas moi qui refuse d’attendre, c’est le

devoir.

Il parlait avec une grandeur simple qui me causait une profonde émotion;

toutefois rien ne pouvait ébranler mon horreur du mariage. Estimant que,

dans la situation solennelle où nous étions, un marivaudage banal eût

été indigne de nous deux, je répondis au comte:

--Le Roi vous a confié mon secret, ce dont je l’approuve sans réserve.

Donc vous n’ignorez pas, comme on l’ignore généralement ici, quelle a

été ma vie conjugale pendant trois ans. Les femmes, qui ont été

malheureuses la première fois, peuvent tenter une seconde expérience.

Mais ce qui reste du passé pour moi, c’est plus que le malheur; c’est le

dégoût et la honte. J’en suis empoisonnée à tout jamais, comme d’un

cancer inguérissable. Aucun être humain n’obtiendra que je recommence la

vie.

Un nid dans les ruines · 第 9 / 20 题