II

L’analogie d’une telle marche des événements avec ce qui se passa en

Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le

monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la

branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à

tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un

Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant

de convulsions serait le paisible établissement du régime

constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et

d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience

française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes,

on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à recueillir le

fruit des fautes des générations passées. C’était là une grande

illusion; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une

bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du

constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la

nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances.

Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les

plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de

défaillance chez les autres, suffit.

Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en

Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne

fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans

l’histoire de notre pays? Dira-t-on que ce fut la faute de

Louis-Philippe? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais

il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernements d’en commettre. Qui

prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être

infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si

Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup

plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, impopularité,

inhabileté à se faire aimer, goût du pouvoir personnel, insouciance de

la gloire extérieure, retour vers le parti légitimiste au détriment du

parti qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative

royale, on put le reprocher bien plus encore à Guillaume III. Pourquoi

donc les résultats furent-ils si divers? Sans doute cela tint à la

différence des temps et des pays. Des opérations historiques possibles

chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance dans l’hérédité,

ayant une répugnance invincible à forcer la dernière résistance du

souverain, peuvent être impossibles à une époque de légèreté spirituelle

et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement républicain de 1649,

d’ailleurs, avait été infiniment moins profond que ne fut celui de 1792.

Le mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer un pouvoir

impérial; Cromwell ne fut pas un Napoléon. Enfin le parti républicain

anglais n’eut pas de seconde génération. Écrasé sous la restauration des

Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en Amérique, il cessa

d’avoir sur les affaires d’Angleterre une influence considérable. Au

XVIIIe siècle, l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une

sorte d’exagération de _loyalisme_ et d’orthodoxie ses écarts momentanés

du milieu du XVIIe. Il fallut plus de cent cinquante ans pour que la

mort de Charles Ier cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât

penser librement et ne pas se croire obligé d’afficher un légitimisme

effréné. Les choses se seraient passées à peu près de la même manière en

France, si la réaction royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La

Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et

la République n’eût été dans l’histoire de France que ce qu’elle est

dans l’histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon,

par son génie, aidé des merveilleuses ressources de la France, sauva la

Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire

inouï.

La faible et inintelligente restauration de 1814 ne put en aucune

manière déraciner une idée qui avait vécu si profondément dans la nation

et entraîné après elle une génération énergique. La France, sous la

Restauration et sous Louis-Philippe, continua de vivre des souvenirs de

l’Empire et de la République. La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en

Angleterre, à partir de la restauration de Charles II et après 1688, la

république ne cesse d’être maudite, qu’un homme était mal posé dans la

société s’il nommait Charles Ier sans l’appeler le roi martyr, ou

Cromwell sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint de règle de

faire des histoires de la Révolution sur le ton apologétique et

admiratif. Ce fut un fait grave que le père du nouveau roi eût pris à la

Révolution une part considérable; on s’habitua à considérer la dynastie

nouvelle comme un compromis avec la Révolution, non comme l’héritière

par substitution d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se

rattachant à quelques vieux patriarches survivants de 1793, parvint à se

reformer. Ce parti, qui avait joué un rôle considérable en juillet 1830,

mais qui dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques

absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement nouveau. Le

changement de 1688 en Angleterre n’avait eu rien de révolutionnaire,

dans le sens où nous entendons ce mot; ce changement ne se fit point par

le peuple; il ne viola aucun droit, si ce n’est celui du roi détrôné.

Chez nous, au contraire, 1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia

profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant à quelques

égards les portions les plus solides et les plus morales du pays, fit

une cruelle guerre à la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en

l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde une dynastie,

l’élément lourdement conservateur,--soit par sa connivence avec le parti

républicain. De la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne put

se fonder sérieusement; un souffle le renversa. On avait tout pardonné à

Guillaume III; on ne pardonna rien à Louis-Philippe. Le principe

royaliste fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation; il

ne le fut pas en France. Certainement, si le parti républicain avait eu

en Angleterre sous Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous

Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction des Stuarts,

l’établissement constitutionnel de l’Angleterre n’eût pas duré. En cela,

l’Angleterre bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son

aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir du parti

républicain; sans cela, ce parti serait resté comme un virus dans la

mère patrie, et eût empêché l’établissement constitutionnel. Rien ne se

perd dans le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés

républicains furent les pères de ceux qui firent la guerre de

l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. L’élément révolutionnaire en

Angleterre, au lieu d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur; le

radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère patrie, fit l’Amérique.

Si la France eût été colonisatrice au lieu d’être militaire, si

l’élément hardi et entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez

nous d’autre chose que de conspirer et de se battre pour des principes

abstraits, nous n’aurions pas eu Napoléon; le parti républicain, chassé

par la réaction, eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une

Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait maintenant sans

doute une république séparée. Malheureusement, nos discordes civiles

n’aboutirent qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous avons

eu Sinnamary et Lambèse! Pendant que, dans ces tristes séjours, des

colons déplorables mouraient, s’échappaient comme des forçats,

attendaient quelque nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère

patrie continuait à broyer les redoutables problèmes qui avaient amené

leur exil sans une ombre de progrès.

Une grosse erreur de philosophie historique contribuait au moins autant

que le goût particulier de la France pour les théories à fausser le

jugement national sur cette grave question des formes du gouvernement:

c’était justement l’exemple de l’Amérique. L’école républicaine citait

toujours cet exemple comme bon et facile à suivre. Rien de plus

superficiel. Que des colonies habituées à se gouverner d’une façon

indépendante rompent le lien qui les unit à la mère patrie, que, ce lien

rompu, elles se passent de royauté et pourvoient à leur sûreté par un

pacte fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette façon de se

séparer du tronc comme une bouture portant en elle son germe de vie est

le principe éternel de la colonisation, principe qui est une des

conditions du progrès de l’humanité, de la race âryenne en particulier.

La Virginie, la Caroline, étaient des républiques avant la guerre de

l’indépendance. Cette guerre ne changea rien à la constitution

intérieure des États; elle coupa seulement la corde, devenue gênante,

qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien fédéral. Ce ne fut pas

là une œuvre révolutionnaire; une conception du droit éminemment

conservatrice, un esprit aristocratique et juridique de liberté

provinciale était au fond de ce grand mouvement. De même, quand le

Canada et l’Australie verront se rompre le lien léger qui les rattache à

l’Angleterre, ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront

leur vie propre, sans presque s’apercevoir du changement. Si la France

avait entrepris sérieusement la colonisation de l’Algérie, l’Algérie

aurait chance d’être une république avant la France. Les colonies,

formées de personnes qui ne se trouvent pas à l’aise dans leur pays

natal et qui cherchent plus de liberté qu’elles n’en ont chez elles,

sont toujours plus près de la république que la mère patrie, liée par

ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.

Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne permet pas à la

royauté constitutionnelle de se développer, le parti républicain

radical. La situation de la France ne fut nullement celle de

l’Angleterre; à côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut

un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement existant, un

parti qui ne dit pas au gouvernement: «Faites telle chose, et nous

sommes à vous;» mais qui lui laisse entendre: «Quoi que vous fassiez,

nous serons contre vous.» La république est en un sens le terme de toute

société humaine, mais on conçoit deux manières bien différentes d’y

venir. Établir la république de haute lutte, en détruisant tous les

obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il est une autre voie plus

douce et plus sûre: conserver les anciennes familles royales comme de

précieux monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement une

fantaisie d’antiquaire; les dynasties ainsi conservées deviennent des

rouages infiniment commodes du gouvernement constitutionnel à certains

jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, comme l’Angleterre,

arriveront-ils un jour à la république parfaite, sans dynastie

héréditaire et avec suffrage universel? C’est demander si l’hyperbole

atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité elle en approche

si près, que la distance est insaisissable à l’œil! Voilà ce que le

parti républicain français ne comprend pas. Pour la forme de la

république, il en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande

route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se jeter dans les

précipices et les fondrières. On vit rarement avec autant d’honnêteté

aussi peu d’esprit politique et de pénétration.

L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour tout esprit exercé le

principe fondamental de la philosophie de notre histoire. La révolution

de 1848 ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion serait

dénuée de sens), ce fut un effet complétement disproportionné avec sa

cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en

1848 ce qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût été

emporté par un des accès de vif mécontentement que provoqua son

gouvernement. L’histoire d’Angleterre eût été bouleversée dans une telle

hypothèse. En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité et la

crainte de la république furent assez forts pour faire traverser à la

nouvelle dynastie les moments difficiles. En France, l’affaiblissement

moral de la nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du parti

républicain, suffirent pour jeter par terre un trône qui n’avait que des

assises ruineuses. On vit ce jour-là la funeste situation où la France

est restée depuis la Révolution. Si en France la révolution et la

république avaient jeté des racines moins profondes, la maison d’Orléans

et avec elle le régime parlementaire se fussent sûrement consolidés; si

l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, après diverses

actions et réactions, entraîné le pays, et la république se fût fondée:

ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit

républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher la royauté

constitutionnelle de durer; il ne fut pas assez fort pour établir la

république. De là une position fausse, bizarre et faite pour amener un

triste abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se passer

plusieurs fois encore; tâchons d’en bien démêler la loi secrète et

l’intime raison.

Quand nous voyons un homme mourir d’un rhume, nous en concluons, non pas

que le rhume est une maladie mortelle, mais que cet homme était

poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement de juillet fut de

même si légère, qu’il faut admettre que sa constitution était des plus

chétives. La petite agitation des banquets était de celles qu’un

gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de n’être pas capable de

vivre. Comment, avec toutes les apparences de la santé, le gouvernement

de juillet se trouva-t-il si faible? C’est qu’il n’avait pas ce qui

donne à un gouvernement de bons poumons, un cœur vigoureux, de solides

viscères; je veux dire la sérieuse adhésion des parties résistantes du

pays. Le sentiment de profonde humanité qui empêcha Louis-Philippe de

livrer la bataille, outre qu’il impliquait une défiance de son droit, ne

suffit pas pour expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la

révolution était une imperceptible minorité. Dans un pays où le

gouvernement eût été moins centralisé, et où l’opinion se fût trouvée

moins divisée, la majorité eût fait volte-face; mais la province n’avait

pas encore l’idée de résister à un mouvement venant de Paris; de plus,

si la faction qui prit part au mouvement le 24 février 1848 fut

insignifiante, le nombre de ceux qui eussent pu défendre la dynastie

vaincue était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste

triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là sa revanche. La

dynastie d’Orléans n’avait pas su, malgré sa profonde droiture et sa

rare honnêteté, parler au cœur du pays ni se faire aimer.

Ainsi mise en présence du fait accompli par une minorité turbulente, que

va faire la France? Un pays qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée

est toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé. La France

plia; elle accepta la république sans y croire, sournoisement, et bien

décidée à lui être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote du 10

décembre fut une évidente répudiation de la république. Le parti qui

avait fait la révolution de février subit la loi du talion. Qu’on nous

permette une expression vulgaire: il avait joué un mauvais tour à la

France, la France lui joua un mauvais tour. Elle fit comme un bourgeois

honnête dont les gamins s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils

affubleraient du bonnet rouge; ce digne homme pourrait se laisser faire

par amour de la paix, mais en garderait probablement quelque rancune. La

surprise du scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement la

conduite de la France eût été plus digne et plus loyale, si, à l’annonce

de la révolution, elle avait résisté en face, arrêté poliment les

commissaires du gouvernement provisoire à leur descente de diligence, et

convoqué des espèces de conseils généraux qui eussent rétabli la

monarchie; mais plusieurs raisons qui s’entrevoient trop facilement pour

qu’il soit besoin de les développer rendaient alors cette conduite

impossible; en outre, la nation à qui l’on donne le suffrage universel

devient toujours un peu dissimulée. Elle a entre les mains une arme

toute-puissante, qui dispense des guerres civiles. Quand on est sûr que

l’ennemi sera obligé de passer par un défilé dont on est maître et où il

sera forcé de subir le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La

France attendit, et en décembre 1848 infligea au parti républicain un

affront sanglant. Si février avait prouvé que la France ne tenait pas

beaucoup à la monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, le

scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait pas davantage à la

république. L’impuissance politique de ce grand pays parut dans tout son

jour.

Que dire de ce qui se passa ensuite? Nous n’aimons pas plus les coups

d’État que les révolutions; nous n’aimons pas les révolutions, justement

parce qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut cependant accorder

au parti de 1848 sa prétention fondamentale. Ce parti, au nom de je ne

sais quel droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à aucun autre

parti d’avoir pu enchaîner la France, si bien que les illégalités qu’on

a faites pour briser les liens dont il avait entouré le pays sont des

crimes, tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été qu’un acte

glorieux. Voilà qui est inacceptable. _Quis tulerit Gracchos de

seditione querentes?_ Qui frappe avec l’épée finira par l’épée. Si les

fusils qui couchèrent en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans le 24

février 1848 furent innocents, les baïonnettes qui envahirent la chambre

le 2 décembre 1851 ne furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces

violences est un coup de poignard à la patrie, une blessure qui atteint

les parties les plus essentielles de sa constitution, un pas de plus

dans un labyrinthe sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes

ces néfastes journées:

Excidat illa dies ævo, nec postera credant

Secula; nos etiam taceamus, et oblita multa

Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.

La réforme intellectuelle et morale · 第 32 / 38 题