II

Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se

garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes

immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations

restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les

torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité

de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année

doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir

quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force,

elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut

exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait

accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de

Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses

confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour

l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de

l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est

l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre

prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des

roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la

profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie

chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils,

des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des

causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du

diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la

Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque

chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme,

supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui

étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le

monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à

l’empêcher de s’y faire accepter.

La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels,

le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a

paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le

gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait

pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une

revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La

conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si

peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé

presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne

répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.

Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre,

c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un

cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de

trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera

capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré,

l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement

parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la

civilisation.

Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune

des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La

disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin

de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier

sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les

conditions de son existence toutes changées. La France est une des

conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la

grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue

le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et

moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous;

l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles.

Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de

Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et

d’une France forte.

Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne

saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la

France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou

deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous

apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre

pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui

l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans

ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses

organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux

extrémités.

Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires,

conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la

France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit

être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces

fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément

vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde

serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France

diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se

disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de

France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait,

personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait

former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on

regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes

races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes

deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une

d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde

sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces

grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les

maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer

à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain,

on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait

troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau

chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez

plus d’esprit français.

Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de

ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et

défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue,

mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et

la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de

l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la

solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de

la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible

déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle

renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur

l’avenir l’action la plus bienfaisante.

Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour

de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que

les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des

autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni

congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux

souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel,

puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom

collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais

ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres

terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix,

un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère;

personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la

paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres

une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation

exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la

coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue

que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la

ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre

deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix

parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui

offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de

maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au

salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir

d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons

que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et

régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon

permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un

pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la

grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande

nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne

prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus

tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de

désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres

certains genres de supériorité.

De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée

l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux

de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer

énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable

régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des

présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la

vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime

parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du

pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec

tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des

bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées

réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il

veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous

forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la

prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la

France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes

manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des

principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards,

sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première

l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le

modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont

garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant

définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer,

s’efforceront de l’imiter.

Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le

tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse

militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve

l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la

Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a

l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La

France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La

Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on

possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi

l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que

tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la

surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces

races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont

dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent,

elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa

passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un

trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de

l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales

chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de

fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux

qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos

jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se

croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues.

Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une

nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du

monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race

germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien

chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France

anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre

passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir

germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du

corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La

conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et

s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre.

L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que

personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que

de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne

éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe.

Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à

Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés

cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers

pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de

la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se

soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier

reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.

Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le

grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire,

l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires

allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité

allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par

mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la

Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été

une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est

l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par

l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La

réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait

amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union

disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels.

Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une

Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies

particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse

passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie

sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens

légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès

remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque

effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une

forme bienfaisante et réalisable.

La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu

des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à

elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce

qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps

celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une

revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera

écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une

fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires

prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les

citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours.

Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite

noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le

génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une

petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction

primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti

conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à

vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse

étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la

France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions,

donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient

une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la

grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant

ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_

(innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront

probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle,

malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin

qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.

En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la

guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté,

conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus

que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de

l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la

guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes

de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur

sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue

de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie

lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines

tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec

sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce

humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs

rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein

assentiment et ma reconnaissante sympathie.

[15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de

ce volume.

Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme

plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre;

au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités,

substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer

les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code

du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les

petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin

de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe

qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à

toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques,

contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie,

reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement

français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne.

Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations

d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs

militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à

éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la

prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec

une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la

destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans

l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus

faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine

et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.

Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à

bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes

transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas

de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits

si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un

sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se

liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en

danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun;

les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès.

Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité.

Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen

qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race

germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits

apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on

peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit

définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel.

Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe

siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous

Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne

garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de

complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil

pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la

coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non

comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_

La réforme intellectuelle et morale · 第 22 / 38 题