Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se
garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes
immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations
restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les
torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité
de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année
doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir
quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force,
elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut
exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait
accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de
Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses
confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour
l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de
l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est
l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre
prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des
roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la
profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie
chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils,
des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des
causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du
diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la
Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque
chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme,
supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui
étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le
monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à
l’empêcher de s’y faire accepter.
La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels,
le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a
paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le
gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait
pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une
revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La
conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si
peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé
presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne
répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.
Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre,
c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un
cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de
trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera
capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré,
l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement
parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la
civilisation.
Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune
des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La
disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin
de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier
sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les
conditions de son existence toutes changées. La France est une des
conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la
grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue
le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et
moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous;
l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles.
Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de
Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et
d’une France forte.
Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne
saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la
France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou
deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous
apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre
pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui
l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans
ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses
organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux
extrémités.
Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires,
conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la
France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit
être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces
fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément
vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde
serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France
diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se
disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de
France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait,
personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait
former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on
regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes
races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes
deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une
d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde
sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces
grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les
maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer
à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain,
on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait
troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau
chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez
plus d’esprit français.
Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de
ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et
défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue,
mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et
la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de
l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la
solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de
la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible
déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle
renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur
l’avenir l’action la plus bienfaisante.
Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour
de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que
les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des
autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni
congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux
souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel,
puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom
collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais
ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres
terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix,
un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère;
personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la
paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres
une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation
exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la
coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue
que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la
ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre
deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix
parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui
offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de
maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au
salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir
d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons
que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et
régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon
permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un
pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la
grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande
nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne
prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus
tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de
désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres
certains genres de supériorité.
De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée
l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux
de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer
énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable
régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des
présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la
vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime
parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du
pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec
tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des
bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées
réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il
veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous
forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la
prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la
France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes
manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des
principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards,
sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première
l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le
modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont
garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant
définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer,
s’efforceront de l’imiter.
Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le
tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse
militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve
l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la
Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a
l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La
France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La
Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on
possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi
l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que
tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la
surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces
races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont
dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent,
elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa
passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un
trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de
l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales
chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de
fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux
qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos
jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se
croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues.
Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une
nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du
monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race
germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien
chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France
anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre
passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir
germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du
corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La
conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et
s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre.
L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que
personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que
de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne
éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe.
Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à
Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés
cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers
pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de
la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se
soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier
reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.
Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le
grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire,
l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires
allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité
allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par
mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la
Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été
une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est
l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par
l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La
réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait
amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union
disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels.
Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une
Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies
particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse
passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie
sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens
légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès
remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque
effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une
forme bienfaisante et réalisable.
La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu
des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à
elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce
qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps
celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une
revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera
écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une
fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires
prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les
citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours.
Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite
noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le
génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une
petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction
primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti
conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à
vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse
étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la
France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions,
donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient
une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la
grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant
ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_
(innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront
probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle,
malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin
qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.
En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la
guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté,
conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus
que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de
l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la
guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes
de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur
sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue
de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie
lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines
tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec
sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce
humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs
rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein
assentiment et ma reconnaissante sympathie.
[15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de
ce volume.
Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme
plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre;
au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités,
substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer
les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code
du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les
petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin
de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe
qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à
toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques,
contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie,
reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement
français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne.
Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations
d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs
militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à
éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la
prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec
une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la
destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans
l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus
faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine
et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.
Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à
bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes
transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas
de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits
si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un
sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se
liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en
danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun;
les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès.
Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité.
Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen
qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race
germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits
apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on
peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit
définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel.
Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe
siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous
Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne
garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de
complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil
pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la
coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non
comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_