[11] _Revue des Deux Mondes_, 15 septembre 1870.
En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au
moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole
pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure
assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique
de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des
erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir
quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon
que l’image de la mort.
J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le
plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous
acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes
susceptibilités, ses espérances; tous, nous avons une pleine confiance
dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus
d’une fois a fait rebondir la France sous la pression de l’infortune;
mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre
commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une
haine violente entre les deux portions de la race européenne dont
l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande
maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte
initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées
pour longtemps, à jamais peut-être; chacune d’elles s’enfoncera dans ses
défauts, l’une devenant de plus en plus rude et grossière, l’autre de
plus en plus superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle,
morale, politique de l’humanité est rompue; une aigre dissonance se
mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles.
En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir,
brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un
rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur
intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont
la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France,
l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces
conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement
après elles les autres éléments, considérables encore, dont se compose
le réseau européen; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa
voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la
Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe
l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être
pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du
centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes,
mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend
garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne
sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser
aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux
ressentiments contre la mère patrie. Avec l’union de la France, de
l’Angleterre et l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre,
maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde
oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances
exagérées.--Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser
l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous
les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités.
Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le
devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et
d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher
d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se
fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps;
elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages
mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait
d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du
temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et résolurent
de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés,
ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères,
voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.
Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne? Dans quelles conditions
se fera cette paix? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait
parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura
dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du
règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du monde entre
les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à
cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne
est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité.
I
La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à
celle de la France; la destinée de l’Allemagne, au contraire, est à
beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil
empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a
jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire
romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant
dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national,
l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un
peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient
perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne.
L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la
nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître
chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi.
Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelle,
religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son
existence nationale durant des siècles.
Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se
retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental,
la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son
bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient
exclusivement l’apanage des Allemands, aucun roi de France n’est plus
empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de
l’Italie. La _Francia_, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est
privilégiée justement à cause de ce qui lui manque: elle n’a ni
l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent
perpétuellement le pays qui les possède dans l’œuvre de sa concrétion
intime. Dès le Xe siècle, la _Francia_ est toute nationale, et en effet
dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien,
lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans
doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de
France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les
Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris
cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis
XIV, à la Révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir la
contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses
humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès
qu’elles sont achevées.
L’idée de former une nationalité compacte n’avait jamais été, jusqu’à la
révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande
porte bien plus loin que la France le goût des indépendances
provinciales; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre
des parties de la même famille nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut
pas de l’unité pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de
l’étranger; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions
intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose
des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous,
supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et
qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie; mais on a
toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen,
la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte
d’une sorte de gaucherie; à la suite de la guerre de trente ans, la
conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française
abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce
qu’elle n’avait jamais fait; elle sortit de son programme, qui était de
ne s’assimiler que des pays de langue française; elle s’empara de
l’Alsace, terre allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque
l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres
communes de la France. Il y eut cependant dans ce fait, qui au XVIIe
siècle ne choqua personne, le germe d’un grave embarras pour l’époque où
l’idée des nationalités deviendrait maîtresse du monde, et ferait
prendre, dans les questions de délimitation territoriale, la langue et
la race pour _criterium_ de légitimité.
La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée
de l’unité allemande. La Révolution répondait en un sens au vœu des
meilleurs esprits de l’Allemagne; mais ils s’en dégoûtèrent vite.
L’Allemagne resta légitimiste et féodale; sa conduite ne fut qu’une
série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France
fut d’une suprême inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le
drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses victoires,
toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux;
le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse,
fut méconnu; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés
qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’Empire; la conduite
de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies.
Ce grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué des principes
les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une
domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien
établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque,
par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres États,
coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le
centre de formation[12].
[12] Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, paraît-il,
n’existe plus de nos jours (septembre 1871).
Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience d’elle-même que
sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et
Charles VII; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que
le mot de _France_ prend un accent particulier. Un _moi_, pour prendre
le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un
autre _moi_. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La
plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son
génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans
défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les
misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau
central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le
corps germanique une foule d’éléments non germaniques, trahissait sans
cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses
combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors: ce fut la
Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la
Prusse en recélait toute la force effective. Par le fond de sa
population, elle était plus slave que germanique; mais ce n’était point
là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi
des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race:
qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en
Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire
français fut très-belle. On sait comment le génie de Stein tira de
l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation
de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la
conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption
habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit
rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une
résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de
premier ordre (la Prusse, tenant en sa main le drapeau allemand) faisait
son entrée dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire n’avaient
rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la
France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec
enthousiasme l’œuvre de la Révolution, parce que les principes de ce
mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle
tout entier; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en
despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les
peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se
montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française
trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de
la Prusse, de la Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de
populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique,
populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées,
servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une
petite noblesse de village, forte de toute la force que donnent les
préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la
Révolution et à l’Empire vint de cette Vendée du Nord; c’est là que le
gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute
noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur
la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans
plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques
années vient de se dérouler devant nous.
La nécessité qui sous la Restauration obligea la France à renoncer à
toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe
rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour
la France sortie de la Révolution cette anti-France de la Baltique, qui
est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. A part
quelques paroles imprudentes d’hommes d’État de médiocre portée et
quelques mauvais vers d’un poëte étourdi[13], la France de ce temps
songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur et
non vers les agrandissements du dehors. On avait mille fois raison. La
France est assez grande; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des
pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillants
développements dont elle est si capable, à montrer la réalisation
prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la
possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de dix-sept
ou dix-huit millions d’habitants, comme était autrefois la Prusse, joue
le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards,
d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits
États, cela est naturel; mais un pays de trente ou quarante millions
d’habitants a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les
frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est
possible; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la
Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le
coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les
pays flamands sont plus germaniques que français; les pays wallons ont
été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures
historiques qui n’ont rien de fortuit; cela tint au profond esprit
municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il
en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande; on peut ajouter
que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés
politiquement de la France; ils offrent un asile aux émigrés de nos
dissensions intestines, et, en temps de despotisme, ils servent de
refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des
pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille
ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par
des raisons de stratégie, la France n’a donc pas un pouce de terre à
désirer. L’Angleterre et l’Écosse n’ont en surface que les deux
cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de
songer à des conquêtes territoriales pour être grande?
[13] Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation
venant d’Allemagne.
Le sort de l’année 1848 fut, en cette question comme en toutes les
autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui, au
bout d’un ou deux ans, reçurent des solutions par des moyens
diamétralement opposés à ceux que rêvèrent les partis alors dominants.
La question de l’unité allemande fut posée avec éclat; selon la mode du
temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts
aboutirent à un éclatant échec. Qu’on traite les hommes de 1848
d’utopistes, ou qu’on reproche aux masses de n’avoir pas été assez
éclairées pour les suivre, il est sûr que les essais de cette année
demeurèrent tous infructueux. Pendant dix ans, les problèmes
sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil; mais déjà
un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter: «Ces problèmes ne se
résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples; ils
se résolvent par le fer et le feu.»
L’empereur Napoléon III rompit la glace par la guerre d’Italie, ou
plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France
de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez
naturelle; de tous les pays de langue française non réunis à la France,
la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu;
depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle
dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette
annexion eut bien plus d’inconvénients que d’avantages. Elle interdit à
la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique
désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes; elle
donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur
Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe,
provoqua les hardies initiatives de M. de Bismark.
Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire,
c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en
une seule nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre,
ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance
qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit
peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’Empire. La France, ayant
renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle
agglomération de province en royaume ou en empire que la conséquence des
mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître
qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux
dire le principe des nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre
volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et
efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce
que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire?
N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la
race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le
travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, tout entière
livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer
dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance
intellectuelle? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie,
«gloires nationales», qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple
une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit
national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante,
Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais
fondateurs de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, ont créé
la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant
de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée
montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont
nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement
s’accomplissait par défiance de nous; lui indiquer une règle, c’était
fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un
_criterium_ sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce
que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce
besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le
patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas
facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens
rêvent encore le _primato_; un très-grand nombre d’Allemands rattachent
leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le
monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un
esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le
rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le
patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce
théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit
reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune
raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que
le grand-duché de Posen[14]. Le vrai, c’est que le principe des
nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités.
L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est
pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il
faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour
éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.
[14] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière
être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace
est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que
Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est
la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment
germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété
à la Prusse.
Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime
aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives
parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie
de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle
est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué
durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne,
pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si
jamais, au contraire, il y eut une vocation historique bien marquée, ce
fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper
à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon
ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du Nord
le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par
l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé
par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances
latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans
égale une pleine réalisation.
M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe le plus sévère
pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux
homme d’État n’avait montré que pour lui la force est synonyme de
légitimité: d’abord, chasser de la confédération germanique l’Autriche,
corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister; en second lieu,
grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les
hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismark vit-il au delà?
Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de
soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et
disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit
d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre
d’unification? Je l’ignore, car M. de Bismark ne s’est pas jusqu’ici
offert à l’analyse; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des
questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant
sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark est
philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant
avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de
son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité.
J’incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu’un
esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action
la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoi
qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui
consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de
le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne
supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la
Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le
monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble
vouloir se réserver le secret.
Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans la confidence et avec
l’adhésion de l’empereur Napoléon III, ainsi que du petit nombre de
personnes qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de faire
de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé
dans le monde le drapeau des nationalités; toute nationalité qui naît et
grandit devrait naître et grandir avec les encouragements de la France,
devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité
historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La
bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable; la bonne
politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne
libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce
capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une
invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les
voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable
que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fît pas malgré la
France, qu’elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La
France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne
pas s’y opposer; il était même naturel de songer au bon vouloir de la
jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce
sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore
longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de
tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial?
Non en principe, puisque de tels agrandissements sont à peu près
inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de
Nice et de la Savoie? Cependant l’opinion publique superficielle
attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, on pouvait, à l’époque
des tractations amicales, stipuler quelques cessions, portant sur des
pays disposés à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien entendu que
ces agrandissements n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique
but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour
répondre aux taquineries des hommes d’État de l’opposition et satisfaire
à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement,
on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du
Luxembourg au cas qu’il y consentît et la rectification de la Sarre,
auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète,
j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander: le Luxembourg ne nous
eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours
stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un
meilleur rempart! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne
nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous
l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute
l’Europe.--Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti: une indécision
déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa
arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille,
qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une
victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et, huit jours après,
le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait
plus que personne contribué.
A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux éléments qui n’avaient
eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et
l’opinion prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la Prusse; en
dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec
lequel il doit compter. M. de Bismark par sa naissance appartient à ce
parti; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de
l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils
étroits qui l’entourent, M. de Bismark est obligé à des sacrifices.
Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant
que jamais; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à
l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui
auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette
roideur de caractère, cette fierté exagérée seront la source de beaucoup
de difficultés.--En France, l’empereur Napoléon III se montra également
débordé par une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce
qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile
de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine
d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des
ouvertures de M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser de
l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût appuyer d’une bonne
armée sur le Rhin; mais ce n’était pas là une raison pour venir soutenir
chaque année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France avait été
vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière
de la France devait être garnie de petits États faibles, ennemis les uns
des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur
persuader d’être unis et forts? M. Thiers contribua beaucoup par ses
aveux à exciter l’opinion allemande, laquelle est persuadée que cet
honorable homme d’État représente l’opinion dominante de la bourgeoisie
française et ses instincts secrets.
Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste
dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la
France et la Prusse: la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant
toute concession; mais, si la modération avait été dans le caractère de
la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte
de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages
à l’extrême? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait
hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son
annexion à la France, précédée d’un plébiscite, n’avait rien qui pût
mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur
systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun
souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et
que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était
toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait
amené ce résultat par une série de fautes; on avait été si malavisé,
qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au
fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui,
ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les
jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent
jamais.
Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que, depuis 1866,
la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable? non certes. Quand
on peut attendre, peu de choses sont inévitables; or on pouvait gagner
du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et
modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien
des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des
grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à
céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie
berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra
profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement
prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore,
que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise
par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se
perdre dans l’Allemagne; mais le temps n’est pas venu pour une telle
évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie
prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus de
raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand
donnera lieu à des développements très-rapides. Il n’y a plus aucune
analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à
son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si
peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien,
quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après
lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une
petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne,
Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande
sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche.
Le principe prussien a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne
saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre.
Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’unité de la Grèce. La
constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome devint
maîtresse du monde; à partir de ce jour-là, Rome se vit gouvernée par le
monde, et ce ne fut que justice.
Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les
plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes
les espérances des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, dans
tout le feu de son développement, a d’immenses avantages sur une nation
vieillie qui a déjà rempli son programme et atteint l’égalité, on s’est
jeté dans le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance
des militaires, l’étourderie de nos diplomates, leur vanité, leur sotte
foi dans l’Autriche, machine disloquée dont il y a peu de compte à
tenir, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès
bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide,
ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût
connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie
eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer... Retenons
nos malédictions; il y a des moments où l’horrible réalité est la plus
cruelle des imprécations.