Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu
continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais
nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire
venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont
été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible
et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent
sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée
au front.
Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié
qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de
l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de
nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et
vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le
Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui
qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend
médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon.
Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine
que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de
l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures
qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous
sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la
responsabilité.
Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme
inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se
perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état
social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice
de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de
ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup
d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays
exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix,
d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par
la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais
il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de
s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La
Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois
religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce
qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme,
c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à
laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse
privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit
militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une
certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples
qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été
jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié
ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le
principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit
allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes.
Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper
les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des
Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se
rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de
_chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et
s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer
l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien
plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé,
dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État,
était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne
le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement
monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des
vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est
l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le
paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs
de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une
grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement
politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique,
l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au
plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française
oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et
en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur
les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que,
pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que
c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux
traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la
vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur
ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution
française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de
1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle
ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en
d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi
préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste,
révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La
résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution
française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815,
l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera
probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne
s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à
la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir
immédiat.
[6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement
social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment
moins.
La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose
une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire,
ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les
morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque
d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits
individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet
esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus
fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire
est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la
discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce
mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire
de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force
organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement
supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme
discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux,
attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de
la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de
l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le
droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de
fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action
militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se
remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus
grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta
dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela
une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se
déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner
apparurent d’une manière sinistre.
Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force
de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent
dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption.
L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la
plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille
ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes
un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps,
atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_,
serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à
l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que
la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le
grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il
n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup
terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre
jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le
cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son
mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence
d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La
France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou
bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues
et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut
former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut
donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette
assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien
superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards
de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir.