IV

Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu

continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais

nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire

venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont

été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible

et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent

sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée

au front.

Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié

qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de

l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de

nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et

vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le

Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui

qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend

médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon.

Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine

que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de

l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures

qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous

sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la

responsabilité.

Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme

inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se

perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état

social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice

de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de

ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup

d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays

exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix,

d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par

la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais

il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de

s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La

Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois

religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce

qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme,

c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à

laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse

privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit

militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une

certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples

qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été

jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié

ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le

principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit

allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes.

Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper

les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des

Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se

rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de

_chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et

s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer

l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien

plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé,

dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État,

était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne

le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement

monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des

vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est

l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le

paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs

de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une

grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement

politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique,

l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au

plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française

oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et

en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur

les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que,

pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que

c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux

traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la

vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur

ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution

française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de

1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle

ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en

d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi

préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste,

révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La

résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution

française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815,

l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera

probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne

s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à

la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir

immédiat.

[6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement

social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment

moins.

La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose

une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire,

ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les

morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque

d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits

individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet

esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus

fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire

est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la

discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce

mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire

de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force

organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement

supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme

discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux,

attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de

la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de

l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le

droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de

fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action

militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se

remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus

grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta

dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela

une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se

déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner

apparurent d’une manière sinistre.

Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force

de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent

dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption.

L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la

plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille

ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes

un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps,

atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_,

serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à

l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que

la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le

grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il

n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup

terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre

jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le

cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son

mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence

d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La

France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou

bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues

et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut

former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut

donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette

assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien

superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards

de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir.

La réforme intellectuelle et morale · 第 13 / 38 题