III

Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour.

Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie

étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce

qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la

France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le

choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de

Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple,

étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon

se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait

exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont

elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de

sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit

complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du

10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa

prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation.

Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit

à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur

mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il

voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera

pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si

Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des

Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse

d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout

perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne

était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France?

Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de

la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme

intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement

son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans

autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs.

Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements

inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses

qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture,

l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes

proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement.

Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation

se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite,

les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des

générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère

s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu

éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons

enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la

philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École

normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se

firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes

de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les

exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer

qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se

voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le

catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et

confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était

envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y

encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature,

aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en

attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de

noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa

lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans

idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans

flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes

sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite

d’un mouvement machinal.

La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela

s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser

aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute

fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien

faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur

la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins

honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la

presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la

médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique

devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le

persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une

mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision.

Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils,

étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration

officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait

toute observation inutile et toute réforme impossible.

L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les

orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires

allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition

ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à

toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du

superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur,

qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage

parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La

province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale

régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du

canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la

volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de

diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir

l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez

libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer

le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire,

force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une

petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à

l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de

bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la

science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez

semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du

tempérament.

Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement

couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une

part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la

bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement

les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions

se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale

l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la

situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration

morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou

éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont

sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le

bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans

éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux,

ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de

ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui

soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont

malheureusement pas tout à fait tort.

Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le

premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de

faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là

l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de

conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit

divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en

religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme

absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit

de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de

l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte

de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous

n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force,

qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des

diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence

de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts

essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en

avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien

régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du

souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait

inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut,

c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire

prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont

bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de

notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec

ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe

n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette

minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a

été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous

convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a

été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise

uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé

d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique

de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un

crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un

crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières

naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver

mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La

doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne

peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente

contradiction.

Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays.

La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le

fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne

pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres,

composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de

ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de

l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et

surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour

de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser,

c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de

l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force

directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la

Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que

faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut

pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de

tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime

que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans

la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le

principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée

libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de

l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de

mauvaise humeur et de provocation.

Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le

compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que

pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos

malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien

que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient

nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine

plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal

entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien

administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement,

l’administration, le commandement sont dans une société le résultat

d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui

gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de

quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt

concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le

tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les

concours.

Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence,

c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple

d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus

étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair

que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu

desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent

des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des

résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter.

Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en

Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été

nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres

causes de notre abaissement.

Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un

gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier,

l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du

commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est

absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée

au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le

charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à

s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces

objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au

choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il

sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire

sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil

départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel

ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et

du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et

encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous

spécifierons plus tard.

Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de

sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard

de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance

entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une

certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du

souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance

s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse

que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à

distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé

est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne

considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en

d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une

place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité

de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais

pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité.

On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui,

jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en

France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de

gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de

généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de

l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres

personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout

cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute

initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de

l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le

résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses

entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup

meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui

atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter

par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé

de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un

complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand

électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre

souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix

des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage

produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus

mauvais jours.

Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent;

c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante.

Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait

mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable,

c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui

veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent

guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son

suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut

avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni

autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses

mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays

ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste.

Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont

pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France

autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays;

mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe

que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit

la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à

trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent

bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des

souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider

la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des

hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne,

qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au

XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au

XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV

à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système

électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le

plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de

trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse

l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources

infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France

ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme,

la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société

faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est

forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités

naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la

naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est

elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions

particulièrement favorisées.

La réforme intellectuelle et morale · 第 12 / 38 题