Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour.
Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie
étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce
qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la
France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le
choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de
Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple,
étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon
se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait
exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont
elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de
sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit
complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du
10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa
prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation.
Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit
à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur
mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il
voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera
pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si
Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des
Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse
d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout
perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne
était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France?
Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de
la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme
intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement
son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans
autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs.
Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements
inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses
qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture,
l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes
proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement.
Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation
se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite,
les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des
générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère
s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu
éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons
enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la
philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École
normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se
firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes
de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les
exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer
qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se
voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le
catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et
confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était
envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y
encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature,
aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en
attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de
noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa
lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans
idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans
flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes
sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite
d’un mouvement machinal.
La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela
s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser
aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute
fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien
faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur
la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins
honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la
presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la
médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique
devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le
persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une
mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision.
Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils,
étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration
officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait
toute observation inutile et toute réforme impossible.
L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les
orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires
allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition
ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à
toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du
superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur,
qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage
parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La
province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale
régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du
canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la
volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de
diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir
l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez
libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer
le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire,
force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une
petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à
l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de
bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la
science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez
semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du
tempérament.
Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement
couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une
part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la
bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement
les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions
se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale
l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la
situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration
morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou
éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont
sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le
bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans
éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux,
ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de
ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui
soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont
malheureusement pas tout à fait tort.
Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le
premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de
faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là
l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de
conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit
divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en
religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme
absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit
de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de
l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte
de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous
n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force,
qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des
diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence
de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts
essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en
avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien
régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du
souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait
inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut,
c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire
prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont
bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de
notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec
ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe
n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette
minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a
été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous
convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a
été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise
uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé
d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique
de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un
crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un
crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières
naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver
mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La
doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne
peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente
contradiction.
Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays.
La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le
fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne
pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres,
composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de
ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de
l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et
surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour
de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser,
c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de
l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force
directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la
Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que
faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut
pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de
tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime
que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans
la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le
principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée
libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de
l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de
mauvaise humeur et de provocation.
Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le
compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que
pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos
malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien
que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient
nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine
plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal
entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien
administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement,
l’administration, le commandement sont dans une société le résultat
d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui
gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de
quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt
concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le
tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les
concours.
Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence,
c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple
d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus
étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair
que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu
desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent
des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des
résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter.
Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en
Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été
nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres
causes de notre abaissement.
Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un
gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier,
l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du
commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est
absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée
au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le
charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à
s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces
objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au
choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il
sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire
sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil
départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel
ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et
du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et
encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous
spécifierons plus tard.
Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de
sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard
de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance
entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une
certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du
souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance
s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse
que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à
distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé
est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne
considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en
d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une
place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité
de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais
pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité.
On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui,
jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en
France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de
gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de
généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de
l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres
personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout
cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute
initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de
l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le
résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses
entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup
meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui
atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter
par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé
de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un
complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand
électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre
souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix
des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage
produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus
mauvais jours.
Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent;
c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante.
Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait
mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable,
c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui
veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent
guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son
suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut
avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni
autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses
mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays
ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste.
Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont
pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France
autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays;
mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe
que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit
la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à
trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent
bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des
souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider
la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des
hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne,
qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au
XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au
XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV
à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système
électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le
plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de
trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse
l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources
infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France
ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme,
la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société
faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est
forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités
naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la
naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est
elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions
particulièrement favorisées.