Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une
des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces
des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons.
Hélas! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être
attendus d’Italie.
En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième
procès arrivèrent bientôt; tous de mes amis et de mes connaissances! Oh!
quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse! Borsieri était un de
mes plus anciens amis! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de
temps, mais aussi de tout mon cœur! Si j’avais pu, en passant au
_carcere durissimo_ ou à quelque autre tourment imaginable, racheter
leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait! Je ne
dis pas seulement donner ma vie pour eux; ah! qu’est-ce de donner sa
vie? Souffrir est bien plus!
J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste;
on ne lui permit plus de venir.
De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère
discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord
entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des
télescopes, ne pût nous voir; et nous perdîmes ainsi le très beau
spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied.
Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai
dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient
nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce
lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre
corridor, et en plein nord, comme nos chambres.
Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je
n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on
nous enlevait: la vue des enfants du surintendant, leurs chers
embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère
malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement,
les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait
de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent,--un amour qui
n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne
Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était
éprise de Maroncelli.
Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se
voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine
amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans
ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la
compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter
foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à
lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au
lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter.
Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée
au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous
prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit
travail, et elle restait là à nous regarder; et, si elle le pouvait,
elle entamait la conversation.
Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi
de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet
angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir
sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand
embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement.
Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes,
qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de
respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La
malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent
indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle
n’était pas belle; mais elle était douée d’une telle expression de
noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient
s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles.
Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait
encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme,
morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares
incidents de notre vie de prison.