J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été si content dans le
temps de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et que
nous puissions le voir de temps en temps, même sans être gravement
malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gouverneur nous destina
un frère de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en attendant
qu’arrivât de Vienne ou la confirmation de ce dernier, ou la nomination
d’un autre.
Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était
un ange de charité; ses manières étaient celles d’un homme très bien
élevé, et même élégantes: il raisonnait avec profondeur sur les devoirs
de l’homme.
Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et
plus fréquemment, s’il le pouvait. Il nous apportait aussi, avec la
permission du gouverneur, quelque livre, et nous disait, au nom de son
abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition.
C’eût été un grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois nous
en profitâmes quelques mois.
Après la confession, il s’arrêtait longtemps à converser avec nous, et
de tous ses discours ressortait une âme droite, pleine de dignité,
éprise de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous eûmes la bonne
fortune de jouir environ un an de ses lumières et de son affection, et
il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner
ses intentions, non pas de remplir son ministère, mais de servir la
politique. Jamais le moindre oubli d’aucun égard délicat.
Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de lui; je m’attendais à le
voir tourner la finesse de son esprit vers des investigations qui ne
m’auraient pas convenu. Dans un prisonnier d’État, une semblable
défiance n’est que trop naturelle; mais comme elle est vite dissipée,
lorsque dans l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle que celui
de la cause de Dieu et de l’humanité!
Il avait une manière particulière à lui et très efficace de nous donner
des consolations. Je m’accusais, par exemple, de transports de colère
contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un
peu sur la vertu de souffrir avec sérénité et en pardonnant, puis il
passait à la peinture, sous les plus vives couleurs, des misères des
conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville
et à la campagne, connu grands et petits, et médité sur les injustices
humaines. Il savait décrire fort bien les passions et les mœurs des
diverses classes sociales. De tous côtés il me montrait des forts et des
faibles, des oppresseurs et des opprimés; de tous côtés la nécessité ou
de haïr nos semblables, ou de les aimer avec une généreuse indulgence et
par compassion. Les cas qu’il rapportait pour me rappeler l’universalité
du malheur, et les bons effets qu’on peut retirer du malheur même,
n’avaient rien d’extraordinaire; ils étaient au contraire tout à fait
naturels; mais il les exposait avec des paroles si justes, si
puissantes, qu’elles me faisaient fortement sentir les déductions que
j’en devais tirer.
Oh oui! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces
nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais
plus personne; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables;
je bénissais Dieu de m’avoir fait homme.
Ah! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession!
malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé
de la regarder avec dédain! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut
être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire;
que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire.
Non! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les
lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée; les
impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle,
il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les
livres et dans nos propres pensées.