D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de religion et de charité, lui
ferma les yeux.
Pauvre Oroboni! quel froid glacial nous courut dans les veines, quand on
nous dit qu’il n’était plus!--et quand nous entendîmes les voix et les
pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre!--et quand nous vîmes de la
fenêtre le char sur lequel on le portait au cimetière! Deux condamnés de
droit commun traînaient le char; quatre gardiens le suivaient. Nous
accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra
dans l’enceinte, et s’arrêta à un angle: là était la fosse.
Peu d’instants après, le char, les condamnés et les gardiens s’en
revinrent. Un de ces derniers était Kubitzky. Il me dit (pensée
délicate, surprenante chez un homme grossier): «J’ai marqué avec soin
l’endroit de la sépulture, afin que, si quelque parent ou quelque ami
peut un jour obtenir de prendre ces ossements et de les porter dans son
pays, on sache où ils gisent.»
Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant de sa fenêtre le
cimetière: «Il faut que je m’habitue à l’idée d’aller pourrir là;
pourtant je confesse que cette idée me fait frissonner. Il me semble
qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli dans ce pays que dans
notre chère péninsule.»
Puis il riait et s’écriait: «Enfantillages! quand un vêtement est usé et
qu’il faut le quitter, qu’importe où il est jeté!»
D’autres fois il disait: «Je me prépare à la mort, mais je me serais
résigné plus volontiers à une condition: rentrer ne fût-ce qu’un instant
sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une
parole de bénédiction, et mourir!»
Il soupirait et ajoutait: «Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô
mon Dieu! que ta volonté soit faite!»
Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix
que Kral lui présentait:
«Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la
mort, et tu disais: _Si possibile est, transeat a me calyx iste!_
Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres
paroles de toi: _Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu!_»