Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au
milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre.
Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la fenêtre et je priai.
Dans les cas difficiles on a besoin de s’entretenir avec Dieu
confidentiellement, d’écouter ses inspirations et de les suivre.
Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis; je secouai les
moustiques, j’essuyai avec les mains mes joues couvertes de morsures, et
mon parti fut pris: exposer à Tremerello ma crainte que cette
correspondance ne lui attirât des désagréments; y renoncer s’il
hésitait; accepter si mes craintes ne l’arrêtaient pas.
Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis chanter: _Sognai, mi gera
un gato, e ti me carezzevi_. Tremerello m’apportait le café.
Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes paroles pour lui faire
peur. Je le trouvai ferme dans la volonté _de servir_, disait-il, deux
_messieurs si accomplis_. C’était assez en opposition avec la figure de
lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello que nous lui donnions.
Dès lors, je tins ferme, moi aussi.
«Je vous laisserai mon vin, lui dis-je; fournissez-moi le papier
nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j’entends
résonner les clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en un
instant tout objet clandestin.
--Voici justement une feuille de papier; j’en donnerai toujours à
monsieur tant qu’il voudra, et je me repose parfaitement sur sa
prudence.»
Je me brûlai le palais pour avaler promptement mon café; Tremerello s’en
alla, et je me mis à écrire.
Faisais-je bien? La résolution que je prenais était-elle inspirée
vraiment par Dieu? N’était-ce pas plutôt un triomphe de ma témérité
naturelle, de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de pénibles
sacrifices? Un mélange de complaisance orgueilleuse pour l’estime que
l’inconnu me témoignait et de crainte de paraître pusillanime, si je
préférais un prudent silence à une correspondance qui pouvait faire
courir quelques risques?
Comment dissiper ces doutes? Je les exposai avec candeur à mon compagnon
de captivité en lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon avis était
que, quand on croit agir par de bonnes raisons et sans répugnance
manifeste de la conscience, on ne doit plus avoir peur de commettre de
faute; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté de la façon la plus
sérieuse à l’entreprise que nous entamions, et qu’il me fît connaître
franchement par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il s’y
déterminait; que si, par suite de nouvelles réflexions, il jugeait
l’entreprise trop téméraire, nous devions faire l’effort de renoncer à
la consolation que nous nous étions promise par cette correspondance, et
nous contenter de nous être connus par l’échange de paroles peu
nombreuses mais gages ineffaçables d’une vive amitié.
J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus sincère affection: je
relatai brièvement le motif de mon emprisonnement; je parlai avec
effusion de cœur de ma famille et de quelques-uns de mes autres amis
particuliers, et je visai à me faire connaître jusqu’au fond de l’âme.
Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi la nuit précédente,
j’étais très fatigué; le sommeil ne se fit point appeler, et je me
réveillai le matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce pensée
d’avoir d’un moment à l’autre la réponse de mon ami.