Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra facilement combien
une semblable lettre devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un
prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage, et de cœur aimant.
Mon premier sentiment fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir
sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour la bienveillance qu’il
me témoignait. «Oui, m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux
compagnon. Puissent mes lettres te donner une consolation égale à celle
que me donneront les tiennes, à celle que je retire déjà de la
première!»
Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant, et je bénis cent
fois celui qui l’avait écrite, et il me sembla que chacune de ses
expressions révélait une âme pure et noble.
Le soleil descendait; c’était l’heure de ma prière. Oh! comme je sentais
Dieu! comme je le remerciais de toujours trouver un nouveau moyen de ne
pas laisser languir les puissances de mon esprit et de mon cœur! Comme
en moi se ravivait la mémoire de tous ses dons précieux!
J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les
mains jointes; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi; une
prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour,
voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb; le ciel le plus magnifique
s’étendait devant moi; je dominais toute cette partie de Venise qui
était visible de ma prison; une lointaine rumeur de voix humaines me
frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux,
je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient; je lui
recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui
m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait: «Fie-toi à ma
bonté!» et je m’écriais: «Oui, ta bonté me rassure!»
Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des
morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement
distribuées.
Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se
calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de
m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une
pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête: elle me
fit frissonner; je voulus la chasser, et je ne pus.
Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze: qu’elle était un
espion de mes secrets, elle! cette âme candide! qui ne savait pas un mot
de politique! qui ne voulait rien en savoir!
Il m’était impossible de douter d’elle; mais je me demandai: «Ai-je la
même certitude à l’endroit de Tremerello? Et si ce fourbe était un
instrument d’odieuses instigations? Si la lettre avait été fabriquée par
on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce
nouvel ami? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en
aucune façon; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à
surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant;
peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello
qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une
augmentation de salaire.»
Oh! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de
craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie!
De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche.
Non; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment! Cependant,
depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un
demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient
venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle,
soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner? Oh! s’il en
avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis!
Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire? S’en
tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule
prudence? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire: «Je ne veux pas
risquer ma tranquillité?» Et s’il n’y avait là aucune tromperie? Et si
l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que
je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la
solitude? Lâche! tu es peut-être à deux pas de la mort; la fatale
sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à
faire encore acte d’affection? Répondre, répondre, je le dois!--Mais si
on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne
ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant
qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello? Cette
considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir
absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine?