Rien n’est durable ici-bas! Zanze tomba malade. Dans les premiers jours
de sa maladie, elle venait me voir, se plaignant de grandes douleurs de
tête. Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses larmes. Elle
balbutiait seulement quelques plaintes contre son amant. «C’est un
scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne!»
Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude, son cœur, je ne
pus savoir ce qui l’affligeait à ce point.
«Je reviendrai demain matin», me dit-elle un soir. Mais le jour suivant,
le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par des
guichetiers, et Zanze était gravement malade.
Les guichetiers me disaient des choses ambiguës sur l’amour de cette
enfant, et qui me faisaient dresser les cheveux. Une séduction?... Mais
peut-être étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y ajoutai foi, et
je fus très troublé d’un si grand malheur. J’aime cependant à espérer
qu’ils avaient menti.
Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette fut conduite à la campagne
et je ne la revis plus.
Il est impossible de dire combien je gémis de cette perte. Oh! comme ma
solitude en devint plus horrible! Oh! combien plus amère cent fois que
son éloignement, m’était la pensée que cette bonne créature était
malheureuse! Elle avait, avec sa douce compassion, apporté tant de
consolation dans mes misères, et ma compassion, à moi, était stérile
pour elle! Mais certainement elle aura été persuadée que je la pleurais;
que j’aurais fait de grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été
possible, quelque consolation; que je ne cesserais jamais de la bénir et
de faire des vœux pour son bonheur!
Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours trop courtes,
rompaient agréablement la monotonie de ma perpétuelle méditation et de
mes études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux miennes et
excitant en moi une suave émotion; elles embellissaient vraiment mon
adversité et doublaient pour moi la vie.
Depuis, la prison redevint pour moi une tombe. Je fus pendant plusieurs
jours accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir à
écrire. Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison des
fureurs que j’avais éprouvées par le passé. Cela voulait-il dire que je
fusse déjà plus familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus
chrétien? ou simplement que cette chaleur suffocante de ma chambre
parvenait à abattre à ce point les forces de ma douleur? Ah! non, pas
les forces de ma douleur! Je me souviens que je la ressentais
puissamment au fond de l’âme,--et peut-être plus puissamment parce que
je ne voulais pas l’épancher en criant et en m’agitant.
Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de
souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je
m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je
savais enfin contenir les plaintes près de déborder; je rougissais même
qu’elles fussent si près de déborder.
L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon
âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des
raisonnements à ces conclusions:
«Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible; donc tout ce qui
arrive est ordonné pour la meilleure fin; donc la souffrance de l’homme
sur la terre est pour le bien de l’homme.»
La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi; elle
m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi
une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je
reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune,
et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à
la résignation.
Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère: la première fut
celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café; l’autre dans le
cas suivant:
Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de
ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la
commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une
encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement
quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout
entière, excepté les mots: _Très cher Silvio_, qui étaient en tête, et
le bonjour qui était à la fin: _Nous t’embrassons tous de cœur_.
Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de
fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon
chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes
principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne.