Je ne puis parler du mal qui afflige les autres hommes; mais, quant à
celui qui m’est échu par le sort depuis que je vis, il faut que je
confesse qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé qu’il
m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à cette horrible chaleur qui
m’accablait, et ces essaims de moustiques qui me faisaient une guerre si
féroce, mille fois j’y ai réfléchi! Sans l’état de continuel tourment,
comme était celui-ci, aurais-je eu la constante vigilance nécessaire
pour me conserver invulnérable aux traits d’un amour qui me menaçait, et
qui serait difficilement resté un amour suffisamment respectueux, avec
un caractère aussi enjoué et aussi caressant que celui de cette jeune
fille? Si parfois je tremblais pour moi dans cet état, comment aurais-je
pu gouverner les caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un peu
agréable, un peu favorable à la joie?
Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze, qui avaient tant de
confiance en moi; étant donnée l’imprudence de celle-ci, qui ne
prévoyait pas pouvoir être pour moi la cause d’une ivresse coupable;
étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est pas douteux que la
chaleur suffocante de cette fournaise et les cruels moustiques n’aient
été une chose salutaire.
Cette pensée me réconciliait un peu avec ces fléaux. Et alors je me
demandais:
«Voudrais-tu en être délivré et passer dans une bonne chambre tempérée
par un peu d’air frais, et ne plus voir cette affectueuse créature?»
Dois-je dire la vérité? Je n’avais pas le courage de répondre à cette
question.
Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il est impossible de dire le
plaisir que font les choses en apparence les plus nulles. Souvent une
parole de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement dans son
dialecte vénitien, l’agilité de son bras à nous défendre, elle et moi,
des moustiques avec son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient au
fond de l’âme une satisfaction enfantine qui durait toute la journée. Il
m’était principalement doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me
parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils la persuadaient,
et que son cœur s’enflammait alors que nous raisonnions de la vertu et
de Dieu.
«Quand nous avons parlé ensemble de religion, disait-elle, je prie plus
volontiers et avec plus de foi.»
Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement frivole, elle
prenait la Bible, l’ouvrait, baisait au hasard un verset et voulait
ensuite que je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire. Et
elle disait: «Je voudrais que chaque fois que monsieur relira ce verset,
il se souvienne que j’y ai imprimé un baiser.»
A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours à propos, surtout
s’il lui arrivait d’ouvrir le _Cantique des Cantiques_. Alors, pour ne
pas la faire rougir, je profitais de son ignorance du latin, et je me
servais de phrases au moyen desquelles, la sainteté du livre étant
sauvegardée, je sauvegardais aussi son innocence à elle, qui
m’inspiraient toutes deux la plus grande vénération. Dans de pareils
cas, je ne me permis jamais de sourire. Toutefois, ce n’était pas un
petit embarras pour moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma
pseudo-version, elle me priait de traduire la période mot pour mot, et
ne me laissait point passer furtivement à un autre sujet.