L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier sincèrement, pour
s’avouer pécheur? N’est-il pas vrai qu’en général nous gaspillons la
jeunesse par vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces pour
avancer dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à
nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je confesse qu’elles ne
regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun mérite à être
mécontent de moi: quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de
flamme, il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle pas comme il
le devrait.
Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie, en me regardant
avec toute la tranquillité possible d’intelligence, je me trouvais digne
des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait: De tels
châtiments te sont advenus, sinon pour ceci, du moins pour cela, afin de
te ramener vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans la mesure
de leurs forces finies, sont appelés à imiter.
Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint de me condamner pour
mille infidélités à Dieu, me serais-je plaint si certains hommes me
semblaient vils et d’autres iniques, si les prospérités du monde
m’étaient ravies, si je devais me consumer en prison, ou périr de mort
violente?
Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur ces réflexions si justes et
si senties; et cela fait, je vis qu’il fallait être conséquent, et que
je ne pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements équitables
de Dieu, en l’aimant, et en éteignant en moi toute volonté contraire à
ces jugements.
Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution, j’imaginai
d’analyser désormais avec soin tous mes sentiments, en les écrivant. Le
mal était que la commission, tout en permettant que j’eusse des plumes
et du papier, comptait les feuilles de papier, avec défense d’en
détruire aucune, et se réservant d’examiner à quoi je les avais
employées. Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent artifice de
polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y
écrivais ensuite chaque jour de longues méditations sur les devoirs des
hommes et les miens en particulier.
Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi employées étaient
parfois délicieuses pour moi, malgré la difficulté de respirer que me
faisaient souffrir la chaleur énorme et les morsures très douloureuses
des moustiques. Pour diminuer la trop grande multiplicité de ces
dernières, j’étais obligé, en dépit de la chaleur, de m’envelopper
soigneusement la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des
gants, mais les poignets emmaillotés, afin que les moustiques
n’entrassent pas dans mes manches.
Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais
l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi
depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre
toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes
connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.
Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine
d’écriture, je lisais et je relisais; je méditais sur ce que j’avais
déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler
avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de
nouveau mes pensées.
Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des
digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de
métaphysique, de morale, de politique, de religion; et, quand tout était
rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler.
Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même,
avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes
opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale,
j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de
lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne
m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne
s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le
geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un
linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier _légal_.