Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de
nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai
pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels
la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque
douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle
inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à
mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais: Que Dieu fasse le
reste!
Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour
toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible; et un tel
exercice me profitait de nouveau beaucoup.
Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du
geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent
mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne
vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants
étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne
paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me
laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne
montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide,
avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans
prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait: «C’est moi
qui l’ai fait», il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait:
«C’est maman qui l’a fait», c’était de l’eau chaude.
Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur
quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre; je les nourris
somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de
sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai
également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs.
Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si
familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de
mes doigts.
Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter! Nous étions encore
au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis
littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une
extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint
tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait
l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de
plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également
de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je
n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil
supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques; j’avais beau me
secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise,
le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait
une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la
fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces
animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du
soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de
chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et
de corps et d’esprit.
Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau, j’en eus reconnu la
gravité, et n’eus pas pu réussir à me faire changer de prison, quelque
tentation de suicide me prit, et parfois je craignis de devenir fou.
Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des fureurs de peu de durée, et la
religion continuait à me soutenir.
Je disais: Plus la vie est douloureuse pour moi, moins je serai
épouvanté si, jeune comme je suis, je me vois condamné au supplice. Sans
ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et
puis, ai-je les vertus qu’il faut pour mériter le bonheur? Où
sont-elles?
Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne trouvais, dans les années
par moi vécues, que bien peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout
le reste n’était que passions sottes, idolâtries, orgueilleuse et fausse
vertu. «Eh bien! concluais-je, souffre, indigne que tu es! Si les hommes
et les moustiques te tuent aussi par fureur et sans droit, reconnais en
eux les instruments de la justice divine, et tais-toi!»