Il faut que je m’accuse d’un autre respect humain peu digne. Mon voisin
n’était pas athée; il parlait parfois, au contraire, des sentiments
religieux comme un homme qui les apprécie et n’y est pas étranger; mais
il conservait toutefois beaucoup de préventions déraisonnables contre le
christianisme, qu’il envisageait moins dans sa véritable essence que
dans ses abus. La philosophie superficielle qui, en France, précéda et
suivit la Révolution, l’avait ébloui. Il lui semblait qu’on pouvait
adorer Dieu d’une manière plus pure que suivant la religion de
l’Évangile. Sans avoir une grande connaissance de Condillac et de Tracy,
il les vénérait comme de souverains penseurs, et s’imaginait que ce
dernier avait porté à leur dernière limite toutes les investigations
possibles de la métaphysique.
Moi qui avais poussé plus loin mes études philosophiques, qui sentais la
faiblesse de la doctrine expérimentale, qui connaissais les grossières
erreurs de critique avec lesquelles le siècle de Voltaire avait
entrepris de diffamer le christianisme; moi qui avais lu Guénée et
d’autres qui avaient vaillamment démasqué cette fausse critique; moi qui
étais persuadé qu’on ne pouvait, en rigoureuse logique, admettre Dieu et
récuser l’Évangile; moi qui trouvais chose si vulgaire de suivre le
courant des opinions antichrétiennes, et de ne savoir pas s’élever
jusqu’à reconnaître combien le catholicisme, lorsqu’on ne le voit pas en
caricature, est simple et sublime, moi, j’eus la lâcheté de sacrifier au
respect humain. Les plaisanteries de mon voisin me confondaient, bien
que leur légèreté ne pût m’échapper. Je dissimulai ma croyance,
j’hésitai, je réfléchis s’il était ou non intempestif de le contredire;
je me dis que cela était inutile, et je cherchai à me persuader que mon
silence était justifié.
Lâcheté, lâcheté! qu’importe la vigueur hautaine d’opinions accréditées,
mais sans fondement? Il est vrai qu’un zèle intempestif est de
l’indiscrétion et peut irriter encore plus celui qui ne croit pas. Mais
confesser, avec franchise et modestie tout à la fois, ce que l’on tient
fermement pour une importante vérité, le confesser même là où il n’est
pas présumable d’être approuvé, ou d’éviter un peu de raillerie, c’est
là un devoir absolu. Une confession faite si noblement peut toujours
s’achever, sans qu’on ait l’air de prendre inopportunément l’attitude
d’un missionnaire.
C’est un devoir de confesser une importante vérité en tout temps, parce
que si l’on ne peut espérer qu’elle soit reconnue sur-le-champ, elle
peut cependant y préparer l’âme d’autrui, et amener un jour une plus
grande impartialité dans les jugements et le triomphe subséquent de la
lumière.