Le matin suivant j’allai à la fenêtre pour voir Melchior Gioja, mais je
ne conversai plus avec les voleurs. Je répondis à leur salut, et je dis
qu’il m’était défendu de parler.
Vint le greffier qui m’avait fait subir les interrogatoires, et qui
m’annonça avec mystère une visite qui devait me faire plaisir. Et quand
il lui sembla m’avoir suffisamment préparé, il dit: «En somme, c’est
votre père; veuillez me suivre.»
Je le suivis en bas dans les bureaux, palpitant de contentement et de
tendresse, et m’efforçant d’avoir un visage serein qui tranquillisât mon
pauvre père.
Lorsqu’il avait su mon arrestation, il avait espéré qu’il ne s’agissait
que de soupçons de peu d’importance, et que je sortirais vite. Mais,
voyant que la détention durait, il était venu solliciter le gouvernement
autrichien pour ma mise en liberté. Misérables illusions de l’amour
paternel! Il ne pouvait croire que j’eusse été assez téméraire pour
m’exposer à la rigueur des lois, et la gaieté étudiée avec laquelle je
lui parlai lui persuada que je n’avais pas de malheurs à craindre.
Le court entretien qui nous fut accordé m’agita d’une façon indicible,
d’autant plus que je réprimais toute apparence d’agitation. Le plus
difficile fut de ne pas la montrer quand il fallut nous séparer.
Dans les circonstances où se trouvait l’Italie, je tenais pour certain
que l’Autriche donnerait des exemples extraordinaires de rigueur, et que
je serais condamné à mort ou à de nombreuses années de prison.
Dissimuler cette croyance à un père! l’illusionner par la démonstration
d’espérances fondées de mise en liberté prochaine! ne pas fondre en
larmes en l’embrassant, en lui parlant de ma mère, de mes frères et de
mes sœurs que je ne pensais plus revoir jamais sur la terre! le prier,
d’une voix exempte d’angoisse, de venir encore me voir s’il pouvait!
rien, jamais, ne me coûta violence pareille.
Il se sépara de moi absolument consolé, et moi, je retournai dans ma
prison le cœur déchiré. A peine me vis-je seul que j’espérai pouvoir me
soulager en m’abandonnant aux pleurs. Ce soulagement me manqua.
J’éclatais en sanglots, et je ne pouvais verser une larme. Le malheur de
ne pouvoir pleurer est une des plus cruelles parmi les plus grandes
douleurs, et combien de fois, hélas! l’ai-je éprouvé?
Une fièvre ardente me prit avec un très fort mal de tête. Je n’avalai
pas une cuillerée de soupe de tout le jour. «Si ce pouvait être une
maladie mortelle, disais-je, qui abrégeât mon martyre!»
Stupide et lâche désir! Dieu ne l’exauça pas, et maintenant je lui en
rends grâces. Et je lui en rends grâces, non pas seulement parce que,
après dix années de prison, j’ai revu ma chère famille et que je peux me
dire heureux, mais aussi parce que les maux soufferts ajoutent une
valeur à l’homme, et je veux espérer qu’ils n’ont pas été inutiles pour
moi.