Mais il n’en était pas de même de son œuvre. _Mes Prisons_ sont un de
ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme _le Vicaire de
Wakefield_, _Paul et Virginie_, qui ont été traduits dans toutes les
langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout
entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures
sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais
ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable
supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une
fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a
été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que
l’écrivain présente au public; ce sont des souffrances réelles, les
siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire; histoire
lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les
tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou
du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du
Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens; ils n’ont pu faire
que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la
Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées? Et
cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen,
se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une
province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui
est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur
ancienne patrie.
Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse
lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne
envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été
pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait! Peut-être l’auteur,
qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse,
a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination
politique! Il y a intéressé tout le monde; il a ému tous les cœurs
généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été
que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé
son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine
portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée.
Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans
quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque
nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio
Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux.
Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui,
nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de
l’esprit humain.