_Silvio Pellico_ est né vers 1789 à Saluces, petite ville du Piémont. Il
appartenait à une famille dont la condition, comme il le dit lui-même
dans _Mes Prisons_[1], n’était pas la pauvreté «et qui, en vous
rapprochant également du pauvre et du riche, vous donne une exacte
connaissance des deux états». Après une enfance embellie par les plus
doux soins, il fut envoyé à Lyon, auprès d’un vieux cousin de sa mère,
M. de Rubod, homme fort riche, afin d’y compléter ses études. «Là,
dit-il encore[2], tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et
d’amour, avait délicieusement occupé la première ferveur de ma
jeunesse.» Rentré en Italie vers 1818, il alla demeurer avec ses parents
à Milan. «J’avais, ajoute-t-il, poursuivi mes études et appris à aimer
la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de
séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires
déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai
davantage à ce dernier, et cet homme si irritable, qui par sa rudesse
avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour
moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres
littérateurs fort honorables m’aimaient aussi comme je les aimais
moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’atteignirent jamais ou, du moins,
elles partaient de gens tellement discrédités qu’elles ne pouvaient me
nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son
domicile à Turin, avec le reste de la famille; et moi, remettant à plus
tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à
Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur que je ne savais pas me
résoudre à la quitter.
[1] _Mes prisons_, chap. L.
[2] _Ibid._
«Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui
prédominaient dans mon cœur: Pierre Borsieri, monseigneur Louis de Brême
et le comte Louis Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte
Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de
Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère.
Dans celle maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de
plus cultivé, mais une foule de voyageurs de distinction. Là je connus
Mme de Staël, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre
d’autres illustres personnages des diverses parties de l’Europe...
J’étais heureux! je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un
prince[3].»
[3] _Mes prisons_, chap. L.
C’est dans ce milieu intellectuel hors ligne que Silvio Pellico composa
et fit représenter ses deux premières tragédies, _Leodamia_ et
_Francesca da Rimini_. Il avait alors trente ans. _Francesca da Rimini_
obtint un très vif succès, et rendit promptement populaire le nom de son
auteur. C’est la seule du reste des œuvres dramatiques de Pellico qui
ait survécu et qui soit restée au répertoire. Byron, alors en Italie, en
fit une traduction.
La célébrité que le succès de _Francesca_ avait attachée à son nom
devait appeler sur Silvio Pellico l’attention des patriotes italiens
qui, à cette époque, luttaient de toutes façons contre le despotisme de
l’Autriche. Une recrue de cette valeur était précieuse pour eux, et ils
ne négligèrent rien pour se l’attacher. Ils avaient pour organe un
journal appelé _Le Conciliateur_, feuille littéraire et dont la
politique était ostensiblement bannie, mais qui ne laissait échapper
aucune occasion d’exalter l’amour de la patrie et de la liberté. _Le
Conciliateur_, qui comptait parmi ses principaux écrivains tous les amis
de Silvio, les Berchet, les Gioja, les Romagnesi, les Maroncelli, les
Confalonieri, etc., avait pour bailleur de fonds le comte Porro, dont
Silvio élevait les deux enfants, et qui était pour lui «comme un frère».
Il était donc tout naturel qu’il fît partie de la vaillante phalange.
C’en était assez pour être suspect aux yeux des autorités allemandes.
Aussi fut-il compris parmi les nombreuses personnes arrêtées, à la suite
de la découverte d’une vaste conspiration organisée par les sociétés
secrètes.
Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il
fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le
temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie
d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort,
laquelle fut commuée en celle de quinze années de _carcere duro_. Au
commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse
située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une
grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne
devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830.
C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans
son livre intitulé: _Mes Prisons_.
Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de
littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut
encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des
allusions constantes aux événements du jour.
En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde
l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie
lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu
probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait
pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais
Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une
manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile.
Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque.
La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France,
retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti.
C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point
_Mes Prisons_, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du
livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux,
et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes
politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des
jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui
lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur
conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans
sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis
Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il
était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération
nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse
Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une
nation libre et indépendante.
[4] L’immense succès de _Mes Prisons_ fit éclore, tant en France qu’à
l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le
plus de retentissement, il faut citer _Picciola_, de Saintine, dont
la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut
aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à
maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres
artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, _Picciola_ est
aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche
froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme
au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous
retrace ses souffrances.