CONFECTION DES VÊTEMENTS TISSÉS

Tailleurs-couturiers et doubletiers.--Tailleurs faisant partie

de la maison du roi et de celle des seigneurs.--_Braaliers de

fil._--Chaussetiers et aiguilletiers.--Fripiers.

Nous n’avons pas à exposer les variations de la mode pendant le cours

du XIIIe du XIVe siècle. Nous renvoyons le lecteur curieux de connaître

les formes et les noms des diverses parties de l’habillement aux

trois chapitres consacrés par M. Quicherat à cette période[1059]. La

division et les procédés du travail, les rapports du chef d’industrie

avec les clients, telles sont les questions qui, pour les industries

du vêtement comme pour les autres, doivent attirer exclusivement notre

attention. Nous n’entreprendrons même pas d’étudier ces questions chez

toutes les corporations qui confectionnaient le vêtement: à une telle

entreprise les documents auraient fait défaut. Nous parlerons seulement

des tailleurs, des doubletiers, des _braiers_, des chaussetiers, des

aiguilletiers et des fripiers.

Il est rare aujourd’hui que l’étoffe soit fournie par le client; au

moyen âge, c’est ce qui avait lieu le plus souvent. Aussi le tailleur

qui coupait mal payait une amende de 5 s. par. et des dommages-intérêts

fixés par les gardes-jurés[1060]. L’étoffe gâtée lui restait. Il y

avait aussi à craindre qu’il s’appropriât une partie de l’étoffe.

Pour constater et punir ce détournement, on se servait à Exeter, en

Angleterre, d’un moyen si simple qu’il devait être également en usage

à Paris, bien que les textes n’en parlent pas. La corporation des

tailleurs conservait des patrons de papier taillés en double de ceux

qui servaient à couper. Grâce à ces patrons, on pouvait demander compte

au tailleur de l’étoffe qu’il n’avait pas employée[1061].

En 1358, les tailleurs-couturiers obtinrent le droit de faire des

_doublets_ ou pourpoints. Jusque-là la confection de cette partie

du vêtement était le monopole des doubletiers ou pourpointiers, qui

avaient fait interdire aux tailleurs de s’en mêler. Mais les pourpoints

étant devenus très à la mode vers cette époque, le prévôt de Paris

jugea que ce n’était pas trop de deux corporations pour un article

aussi demandé, et autorisa par cri public les tailleurs à faire et à

vendre des doublets. Il fallut une ordonnance royale pour leur assurer

la jouissance paisible de ce droit[1062]. Leurs statuts de 1366 nous

les montrent faisant des doublets aussi bien que des robes[1063].

Toutefois ils n’en faisaient que sur mesure, tandis que les doubletiers

en vendaient de tout faits. Cette différence, que les statuts de 1366

ne laissent pas soupçonner, est établie par une sentence du prévôt de

Paris et par la déclaration des tailleurs eux-mêmes. Les gardes-jurés

pourpointiers avaient saisi chez un couturier trois pourpoints, qu’ils

considéraient ou feignaient de considérer comme ayant été faits

d’avance. Le propriétaire de l’un de ces pourpoints ayant déclaré sous

serment qu’il avait été fait pour lui, avec une étoffe payée de son

argent, le pourpoint lui fut rendu. Les deux autres furent également

restitués à ceux qui les avaient commandés[1064]. Du reste, d’une façon

générale, les tailleurs ne travaillaient que sur commande, tandis que

les pourpointiers faisaient de la confection. Si les premiers avaient

en magasin des étoffes, c’était pour exécuter plus vite les commandes;

leur métier n’en était pas moins une industrie et non un commerce.

Telle est la distinction qu’ils firent valoir pour n’être pas soumis,

comme les pourpointiers, au payement d’une aide de guerre, et cette

distinction était réelle, puisqu’ils furent exemptés. A l’époque où

cette question se posait, c’est-à-dire au commencement du XVe siècle,

les tailleurs, on le voit, livraient généralement l’étoffe, et c’est

là-dessus que les fermiers de l’aide se fondaient pour les classer

parmi les marchands[1065].

Le roi, la reine, les grands seigneurs, avaient parmi leurs valets

de chambre des tailleurs, nourris chez eux, recevant des gages

fixes[1066], et à certaines fêtes des «robes» ou «livrées[1067].»

Leurs gages étaient plus élevés pendant le temps qu’ils ne vivaient

pas aux dépens de leur maître[1068]. Celui-ci leur payait, en outre,

des journées et des façons et leur allouait des frais de route,

lorsqu’ils voyageaient dans son intérêt, notamment pour lui acheter des

étoffes[1069]. A la cour, ce soin ne regardait que l’argentier. C’est

en sa présence que les tailleurs du roi taillaient les étoffes, c’est à

lui qu’ils devaient compte des coupons qui étaient serrés sous sa garde

dans des armoires[1070]. Les communs des palais royaux renfermaient

une «taillerie,» c’est-à-dire un atelier pour les tailleurs[1071]. Du

reste, les tailleurs attachés à la personne du roi et des princes, ne

se désintéressaient pas des affaires de la corporation et ne cessaient

pas de lui appartenir. C’est pour cela qu’on voit figurer en tête d’une

énumération des tailleurs de robes, qui en 1294 (n. s.) présentèrent un

règlement au prévôt de Paris, les tailleurs du roi, de la reine, des

enfants de France, de Charles de Valois, de la comtesse de Valois, de

l’évêque de Paris[1072]. Il y avait naturellement aussi des couturières

dans le personnel de la maison du roi; elles faisaient des chemises,

marquaient le linge, etc.[1073]

Quelles étaient, indépendamment des tailleurs et des doubletiers,

les corporations qui travaillaient pour le costume d’homme? Il faut

remarquer d’abord que les tailleurs de robes ne se bornaient pas à

faire des robes et des doublets, ils faisaient aussi des cottes, des

chausses, des chaperons, des houppelandes[1074]. On ne doit donc pas

s’étonner de ne pas trouver autant de corporations qu’il y avait de

pièces distinctes dans l’habillement. Les braies, les chausses, les

ceintures, telles étaient à peu près les seules parties du costume

masculin dont la confection occupât des métiers spéciaux.

Les braies (_braccæ_, _femoralia_) étaient des caleçons serrés sur

les reins par un cordon à coulisse appelé _brael_, _braier_, en latin

_lumbare_. D’après M. Quicherat, on en faisait pour l’hiver et pour

l’été, en drap, en soie, en peau comme en toile; toutefois les ouvriers

qui tissaient, taillaient et cousaient les braies portaient le nom

de _braaliers de fil_ et ne confectionnaient que des caleçons de

toile[1075].

Les chausses se portaient comme on porta depuis les bas; elles étaient

en laine, en soie et en toile, avec ou sans chaussons[1076]. On les

serrait par un cordon à coulisse qui se nouait sur la jambe. Vers 1398,

la mode s’introduisit de les attacher aux braies par des aiguillettes.

Quelques chaussetiers firent défendre par le prévôt la vente des

chausses à la nouvelle mode, parce que les statuts n’en parlaient pas;

mais la majorité des chaussetiers obtint la levée de cette défense et

l’autorisation de faire des chausses garnies d’œillets pour passer

les aiguillettes[1077]. L’usage de celles-ci était assez répandu

pour nécessiter l’existence d’une corporation spéciale, celle des

_aiguilletiers_[1078].

Nous ne prétendons pas énumérer, encore moins étudier toutes les

industries du vêtement. Les bornes de ce chapitre sont fixées non

par celles du sujet, mais par le plan général et par les ressources

que fournissent les documents. Or, nous n’avons ni la place ni les

matériaux nécessaires pour exposer les conditions du travail dans

chacune des nombreuses industries du vêtement. Nous aurons fait tout

ce qu’on doit attendre de nous lorsqu’aux détails qui précèdent nous

aurons ajouté quelques mots sur les fripiers.

Les corporations dont nous venons de parler faisaient le neuf, les

fripiers travaillaient en vieux. On distinguait les fripiers étaliers

et les fripiers ambulants, que nous appelons aujourd’hui marchands

d’habits. L’infériorité des marchands d’habits par rapport aux fripiers

établis consistait en ce que les premiers ne pouvaient participer aux

marchés conclus en leur présence par les seconds, tandis que l’inverse

avait lieu[1079]. Au-dessous des fripiers ambulants, il y avait encore

une classe de petits marchands et marchandes de vieux linge et de

petits souliers, qui vendaient leurs hardes dans la rue longeant le

mur du cimetière des Innocents. Lorsque Philippe le Hardi eut fait

construire sur cet emplacement une halle aux souliers, ces pauvres gens

obtinrent du roi la permission de vendre sous cette halle, comme ils

faisaient autrefois en plein air[1080]. Les cordonniers de basane leur

ayant cherché chicane, le prévôt de Paris fixa la place et le nombre

des étaux des uns et des autres[1081].

Le marché à la friperie se tint longtemps depuis l’hôpital

Sainte-Catherine, rue Saint-Denis, jusqu’au portail de l’église des

Saints-Innocents, et depuis ce portail jusqu’à un puits de la rue de la

Charonnerie. Vers 1370[1082], Hugues Aubriot, prévôt de Paris, voulant

ramener le commerce aux halles et rendre au trésor les revenus qu’il

perdait depuis que les étaux n’étaient plus occupés, obligea les gens

de métiers à y porter leurs marchandises le vendredi et le samedi. Les

fripiers étaliers firent plus: ils y tinrent boutique ouverte toute

la semaine et prétendirent forcer les marchands d’habits à y venir

tous les jours. Ceux-ci, au contraire, voulaient non-seulement rester

dans leur ancien marché, mais y faire revenir les étaliers les autres

jours que le vendredi et le samedi. Le débat fut réglé à l’amiable.

Les fripiers en boutique restèrent aux halles toute la semaine, les

fripiers ambulants continuèrent à colporter et à vendre dans l’ancien

marché à la friperie, sauf bien entendu les vendredis et samedis[1083].

Ces jours-là, ils étalaient leurs hardes par terre aux halles dans

un passage public à ciel ouvert, long de trente-six toises, large

de cinq. Les étaliers, alléguant qu’ils avaient fait refaire cette

chaussée à leurs frais, leur firent défendre d’étaler à terre. Trop

pauvres pour louer des étaux, obligés, eux et leurs femmes, de porter

leurs marchandises à bras ou sur les épaules, ils sollicitèrent du roi

la permission d’avoir des escabeaux de trois pieds de long, de deux

de large, offrant de payer annuellement 3 s. par. par escabeau. Deux

considérations empêchèrent le roi de leur accorder cette faveur: d’une

part, l’intérêt des étaliers, qui, forcés de s’établir aux halles,

avaient dû acheter du terrain, construire des étaux, paver la chaussée

devant leurs étaux; d’autre part, l’encombrement auquel aurait donné

lieu sur une place si fréquentée et si peu spacieuse le stationnement

des marchands d’habits. Par un arrêt du 30 janvier 1389 (n. s.)

la chambre des comptes et la chambre du domaine repoussèrent leur

demande[1084].

Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle · 第 53 / 199 题