Il nous paraît superflu de faire ressortir l’intérêt du sujet traité
dans ce livre; mais, plus ce sujet excite la curiosité, plus il rend le
lecteur exigeant, plus il oblige l’auteur à aller au-devant de certains
mécomptes et à se dégager de la responsabilité de certains défauts
qu’il n’était pas en son pouvoir d’éviter.
C’est surtout à cause de leurs lacunes que ces études paraîtront
manquer aux promesses de leur titre. Si elles tombent entre les mains
d’un économiste habitué aux renseignements précis et complets de la
statistique, ou dans celles d’un industriel désireux de se rendre
compte des progrès de son industrie, ni l’un ni l’autre n’y trouveront
des notions aussi sûres, aussi détaillées que dans les enquêtes et les
traités techniques contemporains. S’ils s’en étonnaient, nous leur
ferions observer que le moyen âge ne nous a laissé ni statistiques
officielles ni manuels d’arts et métiers comparables à ceux de
notre temps. Nous ajouterons, à l’adresse de tous les lecteurs et
spécialement des érudits, que les archives anciennes qui contenaient le
plus de matériaux pour un travail comme le nôtre, ont été partiellement
ou entièrement détruites. Celles dont la perte est la plus regrettable,
ce sont les archives des corporations elles-mêmes. Là se conservaient,
avec les actes émanés de l’autorité publique, les titres de propriété,
les procès-verbaux de réunions, les pièces de comptabilité, les brevets
d’apprentissage, bref tous les documents auxquels donnait lieu le
fonctionnement des corporations et qui nous auraient fait assister à
leur vie intime. Que ces documents aient été conservés intacts jusqu’à
la suppression définitive des corporations ou que celles-ci se fussent
déjà débarrassées de ceux qui avaient perdu toute utilité pratique[1],
leur perte nous a réduit à ne donner de leur administration intérieure
qu’une idée générale et insuffisante. Combien on doit déplorer aussi
l’incurie des greffiers du Châtelet qui n’ont pas su préserver de la
destruction les plus anciens registres civils de cette juridiction!
C’était elle qui jugeait en première instance ou en appel les affaires
commerciales et industrielles, qui statuait sur les débats entre
les patrons et leurs ouvriers ou apprentis, qui condamnait pour
contraventions aux règlements.
Par suite de la disparition presque totale des documents les plus
propres à nous montrer le jeu de l’organisation industrielle, les
statuts et les règlements qui nous la présentent, pour ainsi dire, au
repos, ont pris la première place parmi les sources de notre travail.
Mais que de sous-entendus, que de lacunes dans ces règlements,
fragments d’une législation qui consistait surtout dans les traditions
professionnelles, dans la jurisprudence des gardes jurés!... Ces
règlements, secs et inanimés comme des textes de lois, ne nous auraient
pas mis à même de pénétrer jusqu’à la réalité des choses, si des
documents tout différents, de nature et de provenance diverses, ne
nous avaient transporté au cœur même de la vie industrielle et ne nous
avaient permis de donner à notre tableau quelque couleur et quelque
vérité. On verra que nous avons emprunté quelques traits de ce tableau
à des documents étrangers à notre cadre par leur date ou leur origine,
lorsque l’analogie nous y autorisait et que l’harmonie ne devait pas en
souffrir.
Dans quel ordre devions-nous classer et présenter les résultats de nos
recherches? L’ordre chronologique, le plus simple de tous, n’était pas
possible, car il ne saurait s’appliquer qu’à un sujet qui offre des
périodes bien tranchées. Or, si l’industrie parisienne a subi, depuis
l’époque à laquelle remontent les premiers documents jusqu’à la fin du
XIVe siècle, d’inévitables modifications, ces modifications n’ont pas
été assez importantes pour donner lieu à des divisions suffisamment
justifiées. Restait l’ordre méthodique, avec ses difficultés et
l’arbitraire qu’il implique toujours. A force d’y réfléchir cependant,
nous avons reconnu que notre sujet offrait deux parties principales,
distinctes à la fois par leur objet et par la méthode qu’elles exigent.
Nous étudions dans ce volume l’industrie et la classe industrielle;
ces deux choses, qui se confondent dans la réalité, peuvent, par une
abstraction très-légitime, être envisagées séparément. Et non-seulement
cette distinction est commode, mais elle est nécessaire. La même
méthode ne peut servir à exposer la condition de la classe ouvrière,
dans ses différents éléments, et le fonctionnement des diverses
industries. A côté de nombreuses variétés de détail, l’organisation
des corporations offre des traits généraux qui, si on réussit à les
distinguer de ce qui est particulier et accidentel, doivent former un
tableau d’ensemble aussi vrai que peut l’être une généralisation.
L’exposé des procédés industriels est incompatible avec une pareille
méthode; ici la variété domine, et on se heurterait à une difficulté
invincible en essayant d’éliminer des différences qui sont essentielles
pour amener à l’unité un sujet qui y répugne complétement. C’est cette
considération qui explique la division de l’ouvrage en deux livres:
l’un où la classe industrielle est étudiée à tous les points de vue et
principalement au point de vue économique, sans distinction de métiers;
l’autre qui repose, au contraire, sur les distinctions professionnelles
et qui fait connaître les habitudes et les procédés propres à un
certain nombre d’industries.
Nous avons dit pourquoi ce livre restera, à certains égards, au-dessous
de l’attente du lecteur, nous avons essayé d’en justifier le plan. Le
meilleur succès, à notre gré, qu’il puisse obtenir, c’est d’en susciter
de meilleurs sur l’industrie des principales villes de la France et
d’ouvrir ainsi la voie à des travaux du même genre, qui permettront
un jour d’écrire l’histoire générale de l’industrie et de la classe
industrielle dans notre pays.