L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à

satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie;

il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se

fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du dégoût non

seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne

peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de

sa guérison.

22

Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît

un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les

actions de sa vie.

23

L'espérance et la crainte sont inséparables, et il n'y a point de

crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte.

24

Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est

presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes.

25

Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des

défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.

26

L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le

corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans

connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même

l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne

voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même

homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient

soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le

soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux

à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte

résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque

chose qui les regarde; de sorte que nous voyons dans nos

conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme

perd connaissance et revient à soi, selon que son propre intérêt

s'approche de lui ou qu'il s'en retire.

2 Maximes fournies par des lettres

27

On ne donne des louanges que pour en profiter.

28

Les passions ne sont que les divers goûts de l'amour propre.

29

L'extrême ennui sert à nous désennuyer.

30

On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode

de les louer ou de les blâmer.

31

Il n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne

parle que de peur de se taire.

3 Maximes fournies par l'édition hollandaise de 1664

32

Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de conserver, et

la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose.

33

La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de

la vie civile, que le libertinage a introduit dans la société pour

nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode. C'est un effet

de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse,

nous soustrait à l'honnête sujétion que nous imposent les bonnes

moeurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre

commodes, le fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant

naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans

ce relâchement, et y perdent davantage: l'autorité du sexe ne se

maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut

dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses droits.

34

La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue la

conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui

la trouble si elle ne l'est pas. Elle est plus pour celui qui la

fait que pour celui qui la souffre. C'est toujours un combat de

bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en

manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait

rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse

qu'ils ne sauraient pardonner. C'est un poison qui tout pur éteint

l'amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l'agrément de

l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la

conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les

faibles.

4 Maximes fournies par le supplément de l'édition de 1693

35

Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble.

36

Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce

qui rend les pauvres heureux.

37

Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point

connues; la vanité rend les autres faciles.

38

L'humilité est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des

sacrifices.

39

Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut

rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont

misérables.

40

Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire

croire que nous le sommes.

41

Il est bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de

satisfaire tous ceux qui le suivent.

42

La sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le corps.

43

Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le

repos d'esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu'ils

peuvent faire.

44

Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel

est le bonheur de celui qui la possède.

45

Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de

tous qu'on songe le moins à acquérir.

46

Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque

leur enchantement est fini.

47

La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre: à

mesure que l'amour croît, la prudence diminue.

48

Il est quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme jalouse:

il entend toujours parler de ce qu'il aime.

49

Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour

et de la vertu!

50

Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre.

51

Il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres.

52

Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus

de l'un ou de l'autre.

53

On ne se blâme que pour être loué.

54

Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire

qu'on est aimé.

55

Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux

qui nous en font.

56

Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que

de feindre ceux que l'on n'a pas.

57

Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n'ont

jamais été rompues.

58

Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que

celui qui ne plaît à personne.

5 Maximes fournies par des témoignages de contemporains

59

L'enfer des femmes, c'est la vieillesse.

60

Les soumissions et les bassesses que les seigneurs de la Cour font

auprès des ministres qui ne sont pas de leur rang sont des

lâchetés de gens de coeur.

61

L'honnêteté [n'est] d'aucun état en particulier, mais de tous les

états en général.

Réflexions diverses

I. Du vrai

Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé

par aucune comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui

puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface

point ce qui est vrai dans l'autre: ils peuvent avoir plus ou

moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont

toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le

plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus

étendu, plus noble et plus brillant que celui de la poésie; mais

le poète et le conquérant sont comparables l'un à l'autre; comme

aussi, en tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le

législateur et le peintre, etc.

Deux sujets de même nature peuvent être différents, et même

opposés, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et

Marcellus; cependant, parce que leurs qualités sont vraies, elles

subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point

par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes; la

veuve donne une pite: quelque différents que soient ces présents,

la libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne

à proportion de ce qu'il est.

Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en

avoir qu'une: le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand

prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas;

mais dans l'endroit où l'un et l'autre est vrai, ils brillent

également. Épaminondas était grand capitaine, bon citoyen, grand

philosophe; il était plus estimable que Virgile, parce qu'il avait

plus de vérités que lui; mais comme grand capitaine, Épaminondas

n'était pas plus excellent que Virgile comme grand poète, parce

que, par cet endroit, il n'était pas plus vrai que lui. La cruauté

de cet enfant qu'un consul fit mourir pour avoir crevé les yeux

d'une corneille était moins importante que celle de Philippe

second, qui fit mourir son fils, et elle était peut-être mêlée

avec moins d'autres vices; mais le degré de cruauté exercée sur un

simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des

princes les plus cruels, parce que leurs différents degrés de

cruauté ont une vérité égale.

Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les

beautés qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une

l'autre: ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien

qu'il ait infiniment plus de diverses beautés, et que Liancourt

n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a les beautés

qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que

Liancourt a les beautés qui conviennent à un particulier, et

qu'ils ont chacun de vraies beautés. On voit néanmoins des femmes

d'une beauté éclatante, mais irrégulière, qui en effacent souvent

de plus véritablement belles; mais comme le goût, qui se prévient

aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des plus

belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les

moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant

quelques moments; ce sera que la différence de la lumière et du

jour fera plus ou moins discerner la vérité qui est dans les

traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paraître ce que la moins

belle aura de beau, et empêchera de paraître ce qui est de vrai et

de beau dans l'autre.

II. De la société

Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la

société; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins

très différentes: la première a plus d'élévation et de dignité, et

le plus grand mérite de l'autre, c'est de lui ressembler. Je ne

parlerai donc présentement que du commerce particulier que les

honnêtes gens doivent avoir ensemble.

Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux

hommes: tous la désirent et tous la cherchent, mais peu se servent

des moyens de la rendre agréable et de la faire durer. Chacun veut

trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres; on se

préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on

leur fait presque toujours sentir cette préférence; c'est ce qui

trouble et qui détruit la société. Il faudrait du moins savoir

cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous

pour nous en pouvoir défaire; il faudrait faire son plaisir et

celui des autres, ménager leur amour-propre, et ne le blesser

jamais.

L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage, mais il ne

suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il

faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne

maintiendrait pas longtemps la société, si elle n'était réglée et

soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des égards qui

doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il

arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit

paraissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons

étrangères, qui ne durent pas longtemps. On peut être aussi en

société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité

par la naissance ou par des qualités personnelles; mais ceux qui

ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils doivent rarement le

faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils

doivent les faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et

le mener par raison, en s'accommodant autant qu'il est possible à

leurs sentiments et à leurs intérêts.

Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa

liberté: il faut se voir, ou ne se voir point, sans sujétion, se

divertir ensemble, et même s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir

séparer, sans que cette séparation apporte de changement; il faut

se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer

à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode

souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut

contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes

avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas être toujours chargé

du soin d'y contribuer. La complaisance est nécessaire dans la

société, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une

servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle

paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils

soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons.

Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont

nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités;

il faut souvent éviter de leur faire voir qu'on les ait remarqués

et qu'on en soit choqué, et on doit essayer de faire en sorte

qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes, pour leur laisser le

mérite de s'en corriger.

Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce

des honnêtes gens; elle leur fait entendre raillerie, et elle les

empêche d'être choqués et de choquer les autres par de certaines

façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent

sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.

Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une certaine

sorte de confiance; elle doit être commune entre eux; il faut que

chacun ait un air de sûreté et de discrétion qui ne donne jamais

lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.

Il faut de la variété dans l'esprit: ceux qui n'ont que d'une

sorte d'esprit ne peuvent plaire longtemps. On peut prendre des

routes diverses, n'avoir pas les mêmes vues ni les mêmes talents,

pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la

même justesse que les différentes voix et les divers instruments

doivent observer dans la musique.

Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les

mêmes intérêts, il est nécessaire au moins, pour la douceur de la

société, qu'ils n'en aient pas de contraires.

On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher

les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur

faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les

détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les

arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets

agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des

choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le

permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure; il y a de la

politesse, et quelquefois même de l'humanité, à ne pas entrer trop

avant dans les replis de leur coeur; ils ont souvent de la peine à

laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore

davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien que

le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la

familiarité, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se

parler sincèrement, personne presque n'a assez de docilité et de

bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires

pour maintenir la société: on veut être averti jusqu'à un certain

point, mais on ne veut pas l'être en toutes choses, et on craint

de savoir toutes sortes de vérités.

Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en

faut garder aussi pour la société: chacun a son point de vue, d'où

il veut être regardé; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir

pas être éclairé de trop près, et il n'y a presque point d'homme

qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est.

III. De l'air et des manières

Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque

personne; on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un

autre. Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel,

n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est

possible.

Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est

qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que

la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point

d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de

l'enfance: ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire

aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a

toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette

imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières ni dans

leurs sentiments; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent

paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas. Chacun

veut être un autre, et n'être plus ce qu'il est: ils cherchent une

contenance hors d'eux-mêmes, et un autre esprit que le leur; ils

prennent des tons et des manières au hasard; ils en font

l'expérience sur eux, sans considérer que ce qui convient à

quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de

règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a

point de bonnes copies. Deux hommes néanmoins peuvent avoir du

rapport en plusieurs choses sans être copie l'un de l'autre, si

chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit

entièrement. On aime à imiter; on imite souvent, même sans s'en

apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens

étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.

Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en

nous-mêmes que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples,

et de joindre à nous des qualités utiles ou nécessaires que la

nature ne nous a pas données: les arts et les sciences conviennent

à la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la bonne grâce et

la politesse conviennent à tout le monde; mais ces qualités

acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union

avec nos propres qualités, qui les étendent et les augmentent

imperceptiblement.

Nous sommes quelquefois élevés à un rang et à des dignités

au-dessus de nous, nous sommes souvent engagés dans une profession

nouvelle où la nature ne nous avait pas destinés; tous ces états

ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas

toujours avec notre air naturel; ce changement de notre fortune

change souvent notre air et nos manières, et y ajoute l'air de la

dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué et qu'il

n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donné:

il faut les unir et les mêler ensemble et qu'ils ne paraissent

jamais séparés.

On ne parle pas de toutes choses sur un même ton et avec les mêmes

manières; on ne marche pas à la tête d'un régiment comme on marche

en se promenant. Mais il faut qu'un même air nous fasse dire

naturellement des choses différentes, et qu'il nous fasse marcher

différemment, mais toujours naturellement, et comme il convient de

marcher à la tête d'un régiment et à une promenade.

Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre

et naturel, pour suivre celui du rang et des dignités où ils sont

parvenus; il y en a même qui prennent par avance l'air des

dignités et du rang où ils aspirent. Combien de lieutenants

généraux apprennent à paraître maréchaux de France! Combien de

gens de robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien

de bourgeoises se donnent l'air de duchesses!

Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait

accorder son air et ses manières avec sa figure, ni ses tons et

ses paroles avec ses pensées et ses sentiments; on trouble leur

harmonie par quelque chose de faux et d'étranger; on s'oublie

soi-même, et on s'en éloigne insensiblement. Tout le monde presque

tombe, par quelque endroit, dans ce défaut; personne n'a l'oreille

assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence.

Mille gens déplaisent avec des qualités aimables, mille gens

plaisent avec de moindres talents: c'est que les uns veulent

paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils

paraissent; et enfin, quelques avantages ou quelques désavantages

que nous ayons reçus de la nature, on plaît à proportion de ce

qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentiments qui

conviennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à

proportion de ce qu'on s'en éloigne.

IV. De la conversation

Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la

conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire

qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent,

si on en veut être écouté; il faut leur laisser la liberté de se

faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de

les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on

doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur goût,

montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer

ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir

que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il

faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire

rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on

prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément

l'avantage de décider.

On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins

sérieuses, selon l'humeur et l'inclinaison des personnes que l'on

entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni même

d'y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de

la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention et sans

opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de

l'avis de ceux qui écoutent.

Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner

souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à

connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle, pour se

joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses

pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est

possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à

n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux

autres quelque chose à penser et à dire.

On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de

paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver

ses opinions, si elles sont raisonnables; mais en les conservant,

il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître

choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être

toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent

d'une même chose; on doit entrer indifféremment sur tous les

sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on

veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.

Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conversation,

quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas

également propre à toute sorte d'honnêtes gens: il faut choisir ce

qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire; mais

s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se

taire. Il y a un silence éloquent: il sert quelquefois à approuver

et à condamner; il y a un silence moqueur; il y a un silence

respectueux; il y a des airs, des tours et des manières qui font

souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou

de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir

est donné à peu de personnes; ceux mêmes qui en font des règles

s'y méprennent quelquefois; la plus sûre, à mon avis, c'est de

n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir

des négligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter,

de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler.

V. De la confiance

Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport, elles sont

néanmoins différentes en plusieurs choses: la sincérité est une

ouverture de coeur, qui nous montre tels que nous sommes; c'est un

amour de la vérité, une répugnance à se déguiser, un désir de se

dédommager de ses défauts, et de les diminuer même par le mérite

de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de liberté,

ses règles sont plus étroites, elle demande plus de prudence et de

retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer: il

ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intérêts sont mêlés

d'ordinaire avec les intérêts des autres. Elle a besoin d'une

grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant

nous-mêmes, et pour ne faire pas des présents de leur bien dans

la vue d'augmenter le prix de ce que nous donnons.

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 4 / 24 段