Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont

amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans

l'être de la personne qu'ils aiment.

501

L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les

manières dont il se montre que par lui-même.

502

Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que

beaucoup d'esprit avec du travers.

503

La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait

le moins de pitié aux personnes qui le causent.

504

Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il

est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de

la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les païens

se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance

d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort

constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire; mais

je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins

tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal;

et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné

mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je

doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que

l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez

voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers

sujets de dégoûts dans la vie, mais on n'a jamais raison de

mépriser la mort; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne

la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent et la

rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre

voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque

dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce

que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y

paraît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive

qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent

enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager avec

toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le

plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves

sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher

de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle

est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de

mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient

qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher

d'aller; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien

qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du

naufrage ce qui n'en peut être garanti. Contentons-nous pour faire

bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en

pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles

raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de

la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté,

l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle

réputation, l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, et

de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes

qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils

soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple

haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent

approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on

s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est

proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter,

de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons

jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse,

soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte

par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connaître

les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous

aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire,

et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources,

est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous

voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent,

et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous

découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle

peut faire pour nous est de nous conseiller d'en détourner les

yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en

choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque

temps de danser sur l'échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien

que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets.

De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait

entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois

les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage; mais ç'a

toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les

grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la

gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n'est

qu'un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la

grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre

chose.

Maximes supprimées

1 Maximes retranchées après la première édition

1

L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour

soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les

tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne

se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets

étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce

qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien

de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;

ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations

passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la

chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de

ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants; il y

fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent

invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,

sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en

forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il

les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette

nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de

lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses

grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il

croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont

qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès

qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a

rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,

n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,

en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont

aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands

intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de

ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il

entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de

sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une

espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si

fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la

vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait

quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu

faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de

plusieurs année; d'où l'on pourrait conclure assez

vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont

allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;

que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les

embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son

gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les

contraires: il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,

miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes

inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent,

et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt

aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos

fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en

avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en

plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui

plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent

des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui,

et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de

légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est

capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier

empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des

choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont

nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est

bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les

plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et

conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans

tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit

partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des

choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens

qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui

est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,

il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et

pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc

pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,

et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,

parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se

rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il

ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est

vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe

dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont

toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en

est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et

le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la

succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels

mouvements.

2

Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de

la chaleur, et de la froideur, du sang.

3

La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la

honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.

4

La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger

davantage, mais on craint de se faire mal.

5

Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire

en lui.

6

L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes

métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de

la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se

découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté

est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.

7

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est

contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.

8

C'est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on

doit être malheureux.

9

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on

avait espéré.

10

On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir

qu'on trouve à le paraître.

11

Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre

de ce que l'on fera.

12

Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque

l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps

présent?

13

L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps

qu'elle anime.

14

La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui

nous appartient; de là vient cette considération et ce respect

pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse

application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient

l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,

lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses

continuelles sur les autres.

15

La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de

leur élévation.

16

On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,

mais pour le préjudice que l'on en reçoit.

17

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis

ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous

avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte

de l'espérance d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque

utilité de leur bonne fortune.

18

Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours

quelque chose qui ne nous déplaît pas.

19

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur

orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la

connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et

nous guérir de nos défauts.

20

On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux

autres.

21

Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes

par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment

de l'orgueil.

22

Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne

le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.

23

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.

24

La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger

beaucoup.

25

Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses

propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.

26

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en

parler.

27

La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un

désir d'en avoir de plus délicates.

28

On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.

29

L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit

jamais celui qui nous flatte le plus.

30

On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien

qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de

l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à

proprement parler la fureur de l'orgueil.

31

Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et

plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont

de plus grands desseins.

32

La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.

33

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de

l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art

de paraître honnête.

34

Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé

par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire

impunément ce qu'on veut.

35

Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.

36

On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.

37

Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en

soupçonnent pas facilement les autres.

38

La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que

l'honneur des morts.

39

Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde,

on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un

ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque

chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.

40

L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au

lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est

nécessaire dans les périls de la guerre.

41

Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient

tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on

ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est

produite par infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but,

regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les

font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur

propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et

si général.

42

On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le

péril.

43

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est

contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles

sont naturelles.

44

Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue

sur tout le monde, de la grande habileté.

45

Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient

qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.

46

La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire

infailliblement.

47

La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie

de celle que l'on a aux autres.

48

Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits,

aussi bien que les fortunes du monde.

49

La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la

beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être

belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle

doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.

50

Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent

imparfaites que quand elles sont trop achevées.

51

La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend

l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.

52

Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage

assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers

s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien

public.

53

Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés

qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils

se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de

la vie.

54

De toutes les passions celle qui est plus inconnue à nous-mêmes,

c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de

toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages

qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons

attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes

rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos

plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands

vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes

affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes; le

repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend

soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres

résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,

il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui

la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les

biens.

55

Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que

de s'en défaire quand on en a.

56

La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par

passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants

réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus

aimables.

57

N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.

58

La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour

savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien

moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que

pour être mieux assurés qu'on les aime lorsque l'on ne dit point

le contraire.

59

La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est

celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que

sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.

60

La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir

soumettre à la bonne conduite d'autrui.

2 Maxime retranchée après la deuxième édition

61

Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le

chercher ailleurs.

3 Maximes retranchées après la quatrième édition

62

Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer,

l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa

maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.

63

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous

devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.

64

Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne

pouvons le garder nous-mêmes?

65

Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux

lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître

diligents.

66

C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du

refroidissement de celle de nos amis.

67

Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font

valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon

leur cours, et non pas selon leur véritable prix.

68

Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par

leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les

voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des

provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.

69

On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu'à ses

espérances et qu'à ses désirs.

70

Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la

considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de

la bonne opinion qu'ils avaient de nous.

71

On aime à deviner les autres; mais l'on n'aime pas à être deviné.

72

C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop

grand régime.

73

On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire

des coquetteries ailleurs.

74

On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les

avouer.

Maximes posthumes

1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt

1

Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de

choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les

plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de

biens pour les rendre heureux.

2

La finesse n'est qu'une pauvre habileté.

3

Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais

usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de

nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et

accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le

feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre

même par là plus agréables et plus éclatantes.

4

La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.

5

Chacun pense être plus fin que les autres.

6

On ne saurait compter toutes les espèces de vanité.

7

Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui

prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop

aisément qu'elles sont véritables en nous.

8

Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons

toutes choses comme si nous étions immortels.

9

Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a planté

de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de

même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont

tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde

ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent

le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents

les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi ridicule de

vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de

vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait

point semé les oignons.

10

Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est,

c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même

de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses

sentiments et de ses inclinations.

11

Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vérité

puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes.

12

Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la

peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit

mépriser.

13

Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse

sur la frontière de plusieurs vertus.

14

La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien.

15

On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert

rarement à corriger les siens.

16

Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon

leur grandeur, mais selon notre sensibilité.

17

Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas

assez ce qui en est l'origine.

18

Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint,

parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est

un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les

soupçons.

19

Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance

et la différence qu'il y a entre tous les hommes.

20

Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le

coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.

21

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 3 / 24 段