amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans
l'être de la personne qu'ils aiment.
501
L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les
manières dont il se montre que par lui-même.
502
Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que
beaucoup d'esprit avec du travers.
503
La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait
le moins de pitié aux personnes qui le causent.
504
Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il
est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de
la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les païens
se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance
d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort
constamment, et la mépriser. Le premier est assez ordinaire; mais
je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins
tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal;
et les hommes les plus faibles aussi bien que les héros ont donné
mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je
doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la peine que
l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez
voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers
sujets de dégoûts dans la vie, mais on n'a jamais raison de
mépriser la mort; ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne
la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent et la
rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre
voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque
dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce
que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y
paraît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive
qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent pas, ils craignent
enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager avec
toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le
plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves
sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher
de la considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle
est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de
mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient
qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher
d'aller; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien
qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du
naufrage ce qui n'en peut être garanti. Contentons-nous pour faire
bonne mine de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en
pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles
raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de
la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté,
l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle
réputation, l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, et
de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes
qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils
soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple
haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent
approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on
s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est
proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter,
de croire que la mort nous paraisse de près ce que nous en avons
jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse,
soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte
par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connaître
les effets de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous
aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire,
et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources,
est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous
voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent,
et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous
découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle
peut faire pour nous est de nous conseiller d'en détourner les
yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en
choisirent d'illustres. Un laquais se contenta il y a quelque
temps de danser sur l'échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien
que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets.
De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait
entre les grands hommes et les gens du commun, on a vu mille fois
les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage; mais ç'a
toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les
grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la
gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n'est
qu'un effet de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la
grandeur de leur mal et leur laisse la liberté de penser à autre
chose.
Maximes supprimées
1 Maximes retranchées après la première édition
1
L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour
soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les
tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne
se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets
étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien
de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;
ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations
passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la
chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de
ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants; il y
fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent
invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,
sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en
forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il
les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette
nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de
lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il
croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès
qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a
rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,
n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,
en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont
aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands
intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de
ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il
entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de
sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une
espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si
fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la
vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait
quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu
faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de
plusieurs année; d'où l'on pourrait conclure assez
vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont
allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;
que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les
embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son
gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les
contraires: il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,
miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes
inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent,
et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt
aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos
fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui
plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent
des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui,
et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de
légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des
choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans
tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit
partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des
choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens
qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui
est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,
il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et
pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc
pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,
et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,
parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est
vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe
dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et
le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la
succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels
mouvements.
2
Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de
la chaleur, et de la froideur, du sang.
3
La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la
honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
4
La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger
davantage, mais on craint de se faire mal.
5
Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire
en lui.
6
L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes
métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de
la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se
découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté
est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
7
La complexion qui fait le talent pour les petites choses est
contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.
8
C'est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on
doit être malheureux.
9
On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on
avait espéré.
10
On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir
qu'on trouve à le paraître.
11
Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre
de ce que l'on fera.
12
Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque
l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps
présent?
13
L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps
qu'elle anime.
14
La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui
nous appartient; de là vient cette considération et ce respect
pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse
application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient
l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,
lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.
15
La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de
leur élévation.
16
On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,
mais pour le préjudice que l'on en reçoit.
17
Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis
ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous
avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte
de l'espérance d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque
utilité de leur bonne fortune.
18
Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours
quelque chose qui ne nous déplaît pas.
19
L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la
connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et
nous guérir de nos défauts.
20
On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux
autres.
21
Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes
par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment
de l'orgueil.
22
Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne
le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
23
La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
24
La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger
beaucoup.
25
Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses
propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.
26
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en
parler.
27
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
désir d'en avoir de plus délicates.
28
On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
29
L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.
30
On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien
qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à
proprement parler la fureur de l'orgueil.
31
Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.
32
La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
33
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de
l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de paraître honnête.
34
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé
par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire
impunément ce qu'on veut.
35
Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
36
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
37
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
soupçonnent pas facilement les autres.
38
La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que
l'honneur des morts.
39
Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde,
on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un
ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
40
L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
nécessaire dans les périls de la guerre.
41
Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient
tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est
produite par infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but,
regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et
si général.
42
On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le
péril.
43
L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.
44
Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue
sur tout le monde, de la grande habileté.
45
Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
46
La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire
infailliblement.
47
La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.
48
Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits,
aussi bien que les fortunes du monde.
49
La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être
belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle
doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
50
Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop achevées.
51
La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
52
Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage
assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers
s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien
public.
53
Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés
qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils
se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de
la vie.
54
De toutes les passions celle qui est plus inconnue à nous-mêmes,
c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages
qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos
plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands
vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes
affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes; le
repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend
soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres
résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui
la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les
biens.
55
Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que
de s'en défaire quand on en a.
56
La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par
passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants
réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus
aimables.
57
N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.
58
La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour
savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien
moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que
pour être mieux assurés qu'on les aime lorsque l'on ne dit point
le contraire.
59
La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est
celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que
sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.
60
La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir
soumettre à la bonne conduite d'autrui.
2 Maxime retranchée après la deuxième édition
61
Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le
chercher ailleurs.
3 Maximes retranchées après la quatrième édition
62
Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer,
l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa
maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.
63
Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous
devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.
64
Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne
pouvons le garder nous-mêmes?
65
Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les paresseux
lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, afin de paraître
diligents.
66
C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du
refroidissement de celle de nos amis.
67
Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
68
Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par
leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les
voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
69
On donne plus aisément des bornes à sa reconnaissance qu'à ses
espérances et qu'à ses désirs.
70
Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la
considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de
la bonne opinion qu'ils avaient de nous.
71
On aime à deviner les autres; mais l'on n'aime pas à être deviné.
72
C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop
grand régime.
73
On craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire
des coquetteries ailleurs.
74
On doit se consoler de ses fautes, quand on a la force de les
avouer.
Maximes posthumes
1 Maximes fournies par le manuscrit de Liancourt
1
Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de
choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les
plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de
biens pour les rendre heureux.
2
La finesse n'est qu'une pauvre habileté.
3
Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais
usage que nous en faisons; il dépend de nous de les acquérir et de
nous en servir sans crime et, au lieu qu'elles nourrissent et
accroissent les vices, comme le bois entretient et augmente le
feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les rendre
même par là plus agréables et plus éclatantes.
4
La ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.
5
Chacun pense être plus fin que les autres.
6
On ne saurait compter toutes les espèces de vanité.
7
Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop
aisément qu'elles sont véritables en nous.
8
Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons
toutes choses comme si nous étions immortels.
9
Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a planté
de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent de
même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui lui sont
tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur du monde
ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le talent
le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents
les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi ridicule de
vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en soi que de
vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on n'y ait
point semé les oignons.
10
Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est,
c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même
de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations.
11
Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vérité
puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes.
12
Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que la
peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit
mépriser.
13
Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse
sur la frontière de plusieurs vertus.
14
La fin du bien est un mal; la fin du mal est un bien.
15
On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert
rarement à corriger les siens.
16
Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon
leur grandeur, mais selon notre sensibilité.
17
Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas
assez ce qui en est l'origine.
18
Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint,
parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour; c'est
un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les
soupçons.
19
Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance
et la différence qu'il y a entre tous les hommes.
20
Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.
21