Désormais, ceux de nos poëtes qui auront le pressentiment de l'avenir
réservé à notre langue, à notre civilisation, à notre initiative, ne
consulteront plus seulement le génie français, mais le génie européen.
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Le style, c'est le fond du sujet sans cesse appelé à la surface.
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La nature procède par contrastes.
C'est par les oppositions qu'elle fait saillir les objets. C'est par
leurs contraires qu'elle fait sentir les choses, le jour par la nuit, le
chaud par le froid, etc.; toute clarté fait ombre. De là le relief, le
contour, la proportion, le rapport, la réalité. La création, la vie, le
destin, ne sont pour l'homme qu'un immense clair-obscur.
Le poëte, ce philosophe du concret et ce peintre de l'abstrait, le
poëte, ce penseur suprême, doit faire comme la nature. Procéder par
contrastes. Soit qu'il peigne l'âme humaine, soit qu'il peigne le monde
extérieur, il doit opposer partout l'ombre à la lumière, le vrai
invisible au réel visible, l'esprit à la matière, la matière à l'esprit;
rendre le tout, qui est la création, sensible à la partie, qui est
l'homme, aussi bien par le choc brusque des différences que par la
rencontre harmonieuse des nuances. Cette confrontation perpétuelle des
choses avec leurs contraires, pour la poésie comme pour la création,
c'est la vie.
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Quand nous disons: c'est de la poésie, vous dites: ce n'est que de la
couleur. Pauvres gens! le soleil aussi n'est qu'un coloriste.
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Il y a un rapport intime entre les langues et les climats. Le soleil
produit les voyelles comme il produit les fleurs; le nord se hérisse de
consonnes comme de glaces et de rochers. L'équilibre des consonnes et
des voyelles s'établit dans les langues intermédiaires, lesquelles
naissent des climats tempérés.
C'est là une des causes de la domination de l'idiome français. Un idiome
du Nord, l'allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue
universelle; il contient trop de consonnes que ne pourraient mâcher les
molles bouches du Midi. Un idiome méridional, l'italien, je suppose, ne
pourrait non plus s'adapter à toutes les nations; ses nombreuses
voyelles, à peine soutenues dans l'intérieur des mots, s'évanouiraient
dans les rudes prononciations du Nord. Le français, au contraire, appuyé
sur les consonnes sans en être hérissé, adouci par les voyelles sans en
être affadi, est composé de telle sorte que toutes les langues humaines
peuvent l'admettre. Aussi ai-je pu dire, et puis-je répéter ici, que ce
n'est pas seulement la France qui parle français, c'est la civilisation.
En examinant la langue au point de vue musical, et en réfléchissant à
ces mystérieuses raisons des choses que contiennent les étymologies des
mots, on arrive à ceci que chaque mot, pris en lui-même, est comme un
petit orchestre dans lequel la voyelle est la voix, _vox_, et la
consonne l'instrument, l'accompagnement, _sonat cum_.
Détail frappant et qui montre de quelle façon vive une vérité une fois
trouvée fait sortir de l'ombre toutes les autres, la musique
instrumentale est propre aux pays à consonnes, c'est-à-dire au Nord, et
la musique vocale aux pays à voyelles, c'est-à-dire au Midi.
L'Allemagne, terre de l'harmonie, a des symphonistes; l'Italie, terre de
la mélodie, a des chanteurs. Ainsi, le Nord, la consonne, l'instrument,
l'harmonie; quatre faits qui s'engendrent logiquement et nécessairement
l'un l'autre, et auxquels répondent quatre autres faits parallèles: le
Midi, la voyelle, le chant, la mélodie.
Que sort-il de la mer, de la forêt, de l'ouragan? une harmonie. Et de
l'oiseau? une mélodie.
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On n'est jamais trop concis. La concision est de la moëlle. Il y a dans
Tacite de l'obscurité sacrée.
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Concision dans le style, précision dans la pensée, décision dans la vie.
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Accepter dans l'occasion le mot cru, rejeter le mot sale. Éviter ces
deux écueils: le mot impropre, le mot malpropre.
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_Ruisselant de pierreries_, cette métaphore que j'ai mise dans les
_Orientales_ a été immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait partie
du style courant et banal, à tel point que je suis tenté de l'effacer
des _Orientales_. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres.
Louis Boulanger, à qui je lus _Lazzara_, en fit sur-le-champ un tableau.
Cette vulgarisation immédiate est propre à toutes les métaphores
énergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en
entrant dans la circulation universelle. Ainsi: courir _ventre à terre_,
être _enflammé_ de colère, rire à _ventre déboutonné_, tirer _à boulet
rouge_ (médire), _être à couteaux tirés_, _pendre ses jambes à son cou_,
etc.; autant d'admirables métaphores autrefois; autant de lieux communs
aujourd'hui.
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