Or le défaut supprime la perfection et l'excès ne supprime pas la
grandeur. Loin de là, il la constate. Le ciel est trop.
Racine, Boileau, Pope, Raphaël, Pétrarque, Térence, Tite-Live, Cicéron,
Thucydide, Anacréon, Virgile représentent ce qu'on est convenu d'appeler
le goût.
Quant à ceux-ci: Shakespeare, Molière, Corneille, Michel-Ange, Dante,
Tacite, Plaute, Aristophane, Démosthène, Pindare, Isaïe, Eschyle,
Homère, si pour résumer tous ces noms, on cherche un mot, on n'en trouve
qu'un: Génie.
Du reste, disons-le en passant, être employés à la formation d'un goût
scholastique purement local, se prétendant catholique, c'est-à-dire
universel, avec autant de raison que le dogme romain, être choisis,
épluchés, expurgés et dépouillés pour la composition d'une règle
d'école, d'un procédé classique promulgué une fois pour toutes, d'un
code mathématique de la poésie, d'un cahier d'expressions, d'une formule
d'inspiration ayant la mine bourrue d'une pénalité, c'est là, certes,
une injure que ne méritaient pas d'illustres esprits tels qu'Anacréon,
Virgile, Horace, Térence, Cicéron et Pétrarque, très originaux, en
définitive.
L'antagonisme supposé du goût et du génie est une des niaiseries de
l'école. Pas d'invention plus grotesque que celle prise aux cheveux de
la muse par la muse. Uranie et Calliope en viennent aux coiffes. Non,
rien de tel dans l'art. Tout y est harmonie, même la dissonance.
Le goût, comme le génie, est essentiellement divin. Le génie, c'est la
conquête; le goût, c'est le choix. La griffe toute-puissante commence
par tout prendre, puis l'oeil flamboyant fait le triage. Ce triage dans
la proie, c'est le goût. Chaque génie le fait à sa guise. Les épiques
mêmes diffèrent entre eux d'humeur. Le triage d'Homère n'est pas le
triage de Rabelais. Quelquefois, ce que l'un rejette, l'autre le garde.
Ils savent tous les deux ce qu'ils font, mais ils ne peuvent jurer de
rien ni l'un ni l'autre, l'idéal qui est l'infini est au-dessus d'eux,
et il pourra fort bien arriver un jour, si l'éclair héroïque et la
foudre cynique se mêlent, qu'un mot de Rabelais devienne un mot
d'Homère, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera.
L'art a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans
l'art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les
oxydes, l'arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences à
travers le prisme ou à travers la poésie, vous aurez des spectres
splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau.
Chose surprenante et ravissante à affirmer, le mal entrera dans le beau
et s'y transfigurera. Car le beau n'est autre chose que la sainte
lumière du bon.
Dans le goût, comme dans le génie, il y a de l'infini. Le goût, ce
pourquoi mystérieux, cette raison de chaque mot employé, cette
préférence obscure et souveraine, qui, au fond du cerveau, rend des lois
propres à chaque esprit, cette seconde conscience, donnée aux seuls
poëtes, et aussi lumineuse que l'autre, cette intuition impérieuse de la
limite invisible, fait partie, comme l'inspiration même, de la
redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche
unique.
Le génie et le goût ont une unité qui est l'absolu, et une rencontre qui
est la beauté.