Un homme a, par don de nature ou par développement d'éducation, le
sentiment du Beau. Supposez-le en présence d'un chef-d'oeuvre, même d'un
de ces chefs-d'oeuvre qui semblent inutiles, c'est-à-dire qui sont créés
sans souci direct de l'humain, du juste et de l'honnête, dégagés de
toute préoccupation de conscience et de faits, sans autre but que le
beau; c'est une statue, c'est un tableau, c'est une symphonie, c'est un
édifice, c'est un poëme. En apparence, cela ne sert à rien; à quoi bon
une Vénus? à quoi bon une flèche d'église? à quoi bon une ode sur le
printemps ou l'aurore? Mettez cet homme devant cette oeuvre. Que se
passe-t-il en lui? Le Beau est là. L'homme regarde, l'homme écoute; peu
à peu, il fait plus que regarder, il voit; il fait plus qu'écouter, il
entend. Le mystère de l'art commence à opérer; toute cette oeuvre d'art
est une bouche de chaleur vitale; l'homme se sent dilaté. La lueur de
l'absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose,
lueur sacrée et presque formidable à force d'être pure. L'homme
s'absorbe de plus en plus dans cette oeuvre; il la trouve belle; il la
sent s'introduire en lui. Le beau est vrai de droit. L'homme, soumis à
l'action du chef-d'oeuvre, palpite, et son coeur ressemble à l'oiseau
qui, sous la fascination, augmente son battement d'ailes.
Qui dit belle oeuvre dit oeuvre profonde; il a le vertige de cette
merveille entr'ouverte. Les doubles fonds du Beau sont innombrables.
Sans que cet homme, soumis à l'épreuve de l'admiration, s'en rende bien
clairement compte peut-être, cette religion qui sort de toute
perfection, la quantité de révélation qui est dans le beau, l'éternel
affirmé par l'immortel, la constatation ravissante du triomphe de
l'homme dans l'art, le magnifique spectacle en face de la création
divine d'une création humaine, émulation inouïe avec la nature, l'audace
qu'a cette chose d'être un chef-d'oeuvre à côté du soleil, l'ineffable
fusion de tous les éléments de l'art, la ligne, le son, la couleur,
l'idée, en une sorte de rhythme sacré, d'accord avec le mystère musical
du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à
son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation
féconde. Une inexprimable pénétration du beau lui entre par tous les
pores.
Il creuse et sonde de plus en plus l'oeuvre étudiée; il se déclare que
c'est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous
peut-être n'en sont pas capables ni dignes; il y a de l'exception dans
l'admiration, une espèce de fierté améliorante le gagne; il se sent élu;
il lui semble que ce poëme l'a choisi. Il est possédé du chef-d'oeuvre.
Par degrés, lentement, à mesure qu'il contemple ou à mesure qu'il lit,
d'échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa
croissance intérieure; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il
pense, il s'attendrit, il veut. Il ferme les yeux pour mieux voir, il
médite ce qu'il a contemplé, il s'absorbe dans l'intuition, et tout à
coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume,
sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l'éblouissant spectre
solaire de l'idéal apparaît; et voilà cet homme qui a un autre coeur.
Quelque chose en lui se redresse et quelque chose se penche; la
contemplation est devenue éblouissement, la méditation est devenue
pitié. Il semble que cet esprit ait renouvelé sa provision d'infini. Il
se sent meilleur. Il déborde de miséricorde et de mansuétude. S'il était
juge, il absoudrait; s'il était prêtre, il éteindrait l'enfer. Le
chef-d'oeuvre, inconscient, a donné à cet homme toutes sortes de
conseils sérieux et doux. Une mystérieuse impulsion dans le sens du bien
lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mélodie qui ressemble à une
vocalise de fauvette, de cette strophe où il n'y a que des fleurs et de
la rosée. La bonté a jailli de la beauté. Il y a de ces étranges effets
de source qui tiennent à la communication des profondeurs entre elles.
Lady Montagu, après avoir vu au Trippenhaus d'Amsterdam l'Amalthée de
Jordaëns, s'écriait: _Je voudrais avoir là un pauvre pour lui vider ma
bourse dans les mains!_
Être grand et inutile, cela ne se peut. L'art, dans les questions de
progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité, qu'il ne
pourrait. L'humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa
force principale, la pensée. L'art contient l'idée de liberté, _arts
libéraux_; les lettres contiennent l'idée d'humanité, _humaniores
litteræ_. L'amélioration humaine et terrestre est une résultante de
l'art, inconscient parfois, plus souvent conscient. Les moeurs
s'adoucissent, les coeurs se rapprochent, les bras embrassent, les
énergies s'entresecourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la
fraternité se révèle, parce qu'on lit, parce qu'on pense, parce qu'on
admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au
sommet de tout.
L'art émeut. De là sa puissance civilisatrice. Les émus sont les bons,
les émus sont les grands. Tout martyr a été ému; c'est par l'émotion
qu'il est devenu impassible. Les grandes fermetés viennent des pleurs.
Le héros songe à la patrie, et ses yeux se mouillent. Caton commence par
l'attendrissement.
Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante: l'art, à la seule
condition d'être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa
puissance propre, même sans intention, même contre son intention.
Certes, si jamais un esprit, au milieu des misères terrestres, en face
des catastrophes et des attentats, en présence de toutes ces choses que
nous nommons droit, honneur, vérité, dévouement, devoir, a représenté la
volonté absolue d'indifférence, c'est Horace. Cette vaste rage de
Juvénal contre le mal, cette écume du lion juste, cherchez-la dans
Horace; vous trouverez le sourire. Horace, c'est le neutre; il veut
l'être du moins. Un esprit qui se veut eunuque, quel froid terrible!
S'il a une foi, elle est contraire au progrès. C'est l'indifférent
implacable. La satiété, voilà le fond de sa sérénité. Horace fait sa
digestion. Il a le contentement accablé du repu. Il a bien soupé chez
Mécène, ne lui en demandez pas plus; ou il vient de faire une partie de
paume avec Virgile, chassieux comme lui. On s'est fort diverti. Quant
aux temps présents ou passés, quant au _fas_ et au _nefas_, quant au
bien et au mal, quant au faux et au vrai, il n'en a cure. Sa philosophie
se borne à l'acceptation bienveillante du fait, quel qu'il soit.
L'iniquité qui donne de bons dîners, est son amie; il est le commensal
né du crime réussi. Prendre l'horreur publique au sérieux, fi donc! Cela
nuancerait d'une teinte foncée son style qui veut rester transparent;
son hexamètre, si libre devant la prosodie, est esclave devant César;
cette danse s'achève à plat ventre. Ses épîtres ont cette surface de
sagesse qu'a eue La Fontaine plus tard: «Le sage dit selon le temps:
Vive le roi! vive la ligue!» Ses satires n'exercent sur les lois et les
moeurs aucune surveillance; l'affreux spectacle permanent des Esquilies
obtient de lui en passant un vers insouciant. Ses odes mentionnent les
dieux, font écho presque machinalement à l'ode sacerdotale grecque, et
mettent en équilibre Jupiter et César; et quant à l'amour, le _puer_
auquel elles s'adressent volontiers est frère du Bathylle d'Anacréon et
du Corydon de Virgile. Ajoutez, à chaque instant, l'obscénité toute
crue. Voilà le poëte. Qu'est-ce que l'homme? un poltron qui a jeté son
bouclier dans la bataille, un sophiste des appétits, n'ayant qu'un but,
la jouissance, un douteur ne croyant qu'à la possession de l'heure, un
enfant du peuple en domesticité chez le Tyran, un badin du lendemain de
la république morte, un Romain qui a derrière lui Rome tuée par Octave
et qui ne retourne même pas la tête pour regarder le cadavre sacré de sa
mère. C'est là Horace...
Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche vous
enflammera, ce corrompu vous assainira; et de la lecture de cet homme
qui n'est pas bon, vous sortirez meilleur.
Pourquoi? c'est qu'Horace, c'est beau.
Et qu'à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est au fond,
agit.
_Forma_, la beauté. Le beau, c'est la forme. Preuve étrange et
inattendue que la forme, c'est le fond. Confondre forme avec surface est
absurde. La forme est essentielle et absolue; elle vient des entrailles
mêmes de l'idée. Elle est le Beau; et tout ce qui est le beau manifeste
le vrai.
L'émotion de lire Horace est exquise. C'est une jouissance toute
littéraire, et singulièrement profonde. On s'absorbe dans ce rare
langage; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon
sens est malheureusement conciliable avec l'abaissement moral; tout ce
bon sens-là est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli,
comme il raisonne juste! Mais c'est ici qu'on apprend à distinguer
justesse de justice. Du reste, il n'est pas bon, nous venons de le dire,
mais il n'est pas méchant. Être méchant, c'est un effort; Horace ne fait
pas d'effort.
Son style se place entre le lecteur et lui, d'abord comme un voile, puis
comme une clarté, puis comme une forme d'autre chose qui n'est plus
Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d'Horace se fait. Le
côté méprisable se dérobe sous le côté aimable. La turpitude atténuée
devient bagatelle: _Nescio quid meditans nugarum_. Cette philosophie
lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la ceinture
défaite de Vénus; nul moyen de faire la grosse voix contre cet
enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n'y a plus là de
juges; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur
est-elle malsaine? Loin de là. L'extase littéraire est essentiellement
honnête. Il est impossible de la mal prendre et de s'en mal trouver. Une
certaine chasteté se dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens
d'Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre,
et l'on ne sent plus que l'ascendant de cette raison. Horace est limpide
et net. Le lecteur est tout à la joie de voir si clair dans un esprit, à
travers une épaisseur de deux mille ans. Horace est un composé de raison
qui peut être divine et de sensualité qui peut être bestiale; ce
composé, espèce d'être mixte fort humain d'ailleurs, discute dans
l'épitre, rit dans la satire, chante dans l'ode, se condense dans le
vers, y produit on ne sait quelle lumière, et s'y transfigure en
sagesse.
C'est de la sagesse d'oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à
l'aube, faire le nid et l'amour. Cette sagesse, qui, avant d'être celle
d'Horace, était celle de Salomon, devient bonne dans cette poésie, tant
cette poésie est saine. Dans cette poésie il y a du parfum, il y a du
baiser, il y a du rayon.
Toutes les révoltes contre la pédanterie sont là: prosodie disloquée,
césure dédaignée, mots coupés en deux; mais, dans cette licence, que de
science! Tel hémistiche est une joie, et l'on se récrie. Le contact de
ce vers fin et fort est tout éducation pour la pensée; c'est une volupté
de manier ces hexamètres avec les doigts de lumière de l'esprit; on
devient délicat à toucher ce divin style; et le plus barbare en sort
civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait: C'est Horace qui m'a
rendu libéral.
On médite ces ressources infinies de légèreté et de force. Le vers,
familier, se tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et
n'a qu'un souci: être beau. Quoi de plus charmant qu'un moineau-franc
tout à l'arrangement de ses plumes! Horace arrive à cette
toute-puissance qu'a la gentillesse des enfants; il s'impose indolemment
et insolemment; il a la pleine liberté de la grâce; le despotisme de
l'élégance est en lui.
C'est le railleur, qui, à volonté, est le lyrique; et quand il lui plaît
d'être lyrique, il devient, cette aventure-là lui arrive, presque grand.
Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d'Horace font vaguement
songer à des vases d'albâtre. Telle strophe semble portée par deux bras
blancs au-dessus d'une tête lumineuse. C'est ainsi que de certains
versets de la Bible semblent revenir de la fontaine.
Tel est Horace. D'autres ont des dons plus augustes, le flamboiement
terrible, la foudre aux serres, la vertu fière et planante, l'offensive
aux méchants, les colères du sublime, tous les glaives qu'on peut tirer
de ce fourreau, l'indignation, les grands espaces, les grands essors,
une réverbération de Cocyte ou d'Apocalypse; Horace, lui, règne par le
charme serein. Il a ce qu'on pourrait nommer la blancheur du style.
Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants de l'art
contemplé, oui, l'on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu'on
nomme le fond, ce n'est que la surface, et que le vrai fond c'est la
forme, cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se
rattache à l'absolu.
Voulez-vous un autre exemple? Prenez Virgile.
Qu'y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci: Octave-Auguste admis
parmi les astres, et les étoiles se rangeant pour lui faire place.
Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte? C'est l'idée, c'est le fond,
n'est-ce pas? Et c'est plat et honteux. Voici la forme:
Tuque adeo, quem mox quæ sint habitura deorum
Concilia, incertum est; urbesne invisere, Cæsar,
Terrarumque velis curam et te maximus orbis
Auctorem frugum tempestatumque potentem
Accipiat, cingens materna tempora myrto;
An deus immensi venias maris, ac tua nautæ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis;
Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
Panditur: ipse tibi jam brachia contrahit ardens
Scorpius, et coeli justa plus parte relinquit:
Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
Quamvis Elysios miretur Græcia campos,
Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
Ignarosque viæ mecum miseratus agrestes,
Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.
Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet?
J'oublie Auguste, j'oublie même Virgile; le lâche tyran et le chanteur
lâche s'effacent; comme Horace tout à l'heure, le poëte s'éclipse dans
sa poésie; j'entre en vision; le prodigieux ciel s'ouvre au-dessus de
moi, j'y plonge, j'y plane, je m'y précipite, je vois la région
incorruptible et inaccessible, l'immanence splendide, les mystérieux
astres, cette voie lactée, ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un
archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes, la
profondeur, l'azur; et, par l'idée, par ce que vous nommez le fond,
j'étais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme,
me voilà dans l'immense.
Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond?
Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte; le poëte
esclave du courtisan, hélas! comme l'âme de la bête dans la machine
humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l'a confiée au poëte,
l'aigle avec un ver de terre dans le bec n'en vole pas moins au soleil,
et de l'idée basse le poëte a fait une page sublime.
O sainteté involontaire de l'art! splendeur propre à l'esprit de
l'homme! Beauté du beau!
Tous les développements qu'on donne à une vérité convergent, et c'est
pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos
d'Horace: il y a dans cette page superbe une surface et un fond; la
surface, c'est ce que vous appelez l'idée première, c'est la louange
courtisane à Auguste; le fond, c'est la forme. Par la vertu du grand
style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se
brise et s'ouvre, et par la déchirure, le fond étoilé de l'art,
l'éternel beau, apparaît.
Idéal et Beauté sont identiques; idéal correspond à idée et beauté à
forme; donc idée et fond sont congénères.
Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque
dangereuse: l'art civilise par sa puissance propre. L'oeuvre,
participant de l'influence générale du beau, a une action indépendante,
au besoin, de la volonté de l'ouvrier et, même à travers le vice de
l'artiste, la vertu de l'art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise;
Horace, impur, civilise; Aristophane, inique et cynique, civilise.
En réalité, si l'on veut s'élever, pour regarder l'art, à cette hauteur
qui résume tout et où les distinctions comme les collines s'effacent, en
réalité, il n'y a ni fond ni forme. Il y a, et c'est là tout, le
puissant jaillissement de la pensée apportant l'expression avec elle, le
jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule,
l'éruption immédiate et souveraine de l'idée armée du style.
L'expression sort comme l'idée, d'autorité; non moins essentielle que
l'idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les
profondeurs, l'idée s'incarne, l'expression s'idéalise, et elles
arrivent toutes les deux si pénétrées l'une de l'autre que leur
accouplement est devenu adhérence. L'idée, c'est le style; le style,
c'est l'idée. Essayez d'arracher le mot, c'est la pensée que vous
emportez. L'expression sur la pensée est ce qu'il faut qu'elle soit,
vêtement de lumière à ce corps d'esprit. Le génie, dans cette gésine
sacrée qui est l'inspiration, pense le mot en même temps que l'idée. De
là ces profonds sens inhérents au mot; de là ce qu'on appelle le mot de
génie.
C'est une erreur de croire qu'une idée peut être rendue de plusieurs
façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte
souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté,
qui tient à l'habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la
pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant
cette faculté et ce droit, qui sont l'essence même de la poésie, nous
affirmons ceci: une idée n'a qu'une expression. C'est cette
expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il? d'en haut.
Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec
certitude. Instinct d'aigle.
Pour lui, créateur, l'idée avec l'expression, le fond avec la forme,
c'est l'unité. L'idée sans le mot serait une abstraction; le mot sans
l'idée serait un bruit; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les
concevoir distincts. L'Alphée idée et l'Aréthuse expression; l'Arve
jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se
confondre; non, certes, rien de pareil. Il n'y a point, dans le miracle
de l'idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un
embrassement de jumeaux, si étroit qu'il soit. Non. C'est la fusion où
la fonte n'a pas laissé de veine, c'est le mélange à sa plus haute
puissance, c'est l'amalgame à ne plus reconnaître l'un de l'autre, c'est
l'intimité élevée à l'identité.
Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion divine, les
vivisecteurs de la critique, n'ont même pas la satisfaction que donne la
table de dissection à l'anatomiste; voir des entrailles ici, de la
cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier; d'un
côté le fond, de l'autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite,
s'ils sont de bonne foi et s'ils ont le grand sens critique, à
l'indivisible, à l'indissoluble, au congénial, à l'absolu. Ils disent:
fond et forme sont le même fait de vie.
Le beau est un.
Le beau est âme.