Tas de pierres

I

O écrivains, mes contemporains, vous nés avec le siècle, et vous plus

jeunes, avenir vivant de la France, je vous salue et je vous aime.

Les écrivains et les poëtes de ce siècle ont cet avantage étonnant

qu'ils ne procèdent d'aucune école antique, d'aucune seconde main,

d'aucun modèle. Ils n'ont pas d'ancêtres, et ils ne relèvent pas plus de

Dante que d'Homère, pas plus de Shakespeare que d'Eschyle. Les poëtes du

dix-neuvième siècle, les écrivains du dix-neuvième siècle, sont les fils

de la Révolution française.

Ce volcan a deux cratères, 89 et 93. De là deux courants de lave. Ce

double courant, on le retrouve aussi dans les idées.

Tout l'art contemporain résulte directement et sans intermédiaire de

cette genèse formidable. Aucun poète antérieur au dix-neuvième siècle,

si grand qu'il soit, n'est le générateur du dix-neuvième siècle. Nous

n'avons pas un homme dans nos racines, mais nous avons l'humanité.

Si vous voulez absolument rattacher la littérature de ce siècle à des

hommes antérieurs à notre époque, cherchez ces hommes, non dans la

littérature, mais dans l'histoire, et allez droit à Danton, par exemple.

Mais ce mouvement vient de plus haut que les hommes. Il vient des idées.

Il est la Révolution même.

*

J'aime tous les hommes qui pensent, même ceux qui pensent autrement que

moi. Penser, c'est déjà être utile, c'est toujours et en tout cas faire

effort vers Dieu.

Les dissentiments des penseurs sont peut-être utiles. Qui sait? au fond,

tous vont au même but, mais par des voies différentes. Il est peut-être

bon que les routes soient diverses pour que le genre humain ait plus

d'éclaireurs. A force de battre le buisson des idées, les philosophes,

même les plus lointains et les plus perdus, finissent par faire lever

des vérités.

J'écrivais cela un jour à un rêveur, rêveur autrement que moi, qui

voulait m'entraîner dans sa croyance, et j'ajoutais:--Je vous suivrai du

regard dans votre route, mais sans quitter la mienne.

*

J'appartiens à Dieu comme esprit et à l'humanité comme force. Pourtant

l'excès de généralisation mène à s'abstraire en poésie, et à se

dénationaliser en politique.

On finit par ne plus adhérer à sa vie et par ne plus tenir à sa patrie.

Double écueil que je tâche d'éviter. Je cherche l'idéal, mais en

touchant toujours du bout du pied le réel. Je ne veux ni perdre terre

comme poëte, ni perdre France comme citoyen.

*

L'art existe de plein droit, aussi naturellement que la nature.

L'art, c'est la création propre à l'homme. L'art est le produit

nécessaire et fatal d'une intelligence limitée, comme la nature est le

produit nécessaire et fatal d'une intelligence infinie. L'art est à

l'homme ce que la nature est à Dieu.

*

La poésie contient la philosophie comme l'âme contient la raison.

*

La logique est la géométrie de l'intelligence. Il faut de la logique

dans la pensée. Mais on ne fait pas plus de la pensée avec la logique

qu'on ne fait un paysage avec la géométrie.

*

L'intelligence est l'épouse, l'imagination est la maîtresse, la mémoire

est la servante.

*

Quand l'homme de guerre a fini sa besogne de héros, il rentre dans sa

maison et pend son épée au clou. Il n'en va pas de même pour les

penseurs. Les idées ne s'accrochent pas au clou comme les épées. Quand

le philosophe, quand le poëte, se repose, ses idées continuent de

combattre. Elles s'en vont en liberté, comme des folles sublimes, tout

briser dans les mauvaises âmes et remuer le monde.

*

L'intelligence et le coeur sont deux régions sympathiques et parallèles;

l'une ne s'élargit pas sans que l'autre s'agrandisse; l'une ne se hausse

pas sans que l'autre s'élève.

Dans le domaine de l'art, il n'y a pas de lumière sans chaleur.

*

L'art a pour résultat, lors même qu'il ne l'a pas pour objet apparent,

l'amélioration de l'homme.

Un bien immense et réel, quoiqu'il échappe souvent aux esprits

superficiels, unit le beau, d'un côté au vrai, de l'autre à l'honnête.

Les chefs-d'oeuvre, parfois même sans que la volonté de leurs auteurs y

ait part (ô infirmité du génie!), dégagent continuellement,

mystérieusement, divinement, et répandent, pour ainsi dire, dans l'air

autour d'eux, une moralité pénétrante et saine.

Celui qui passe auprès d'eux et qui respire leur atmosphère s'en

imprègne à son insu. Il n'a voulu que devenir plus intelligent, il

devient meilleur.

*

La civilisation s'exhale de l'art comme le parfum de la fleur.

*

Voulez-vous vous rendre compte de la puissance civilisatrice de l'art,

de l'art pur, même sans mélange d'intention humaine et sociale? Cherchez

dans les bagnes un homme qui sache ce que c'est que Mozart, Virgile et

Raphaël, qui cite Horace de mémoire, qui s'émeuve de l'_Orphée_ et du

_Freyschütz_, qui contemple un clocher de cathédrale ou une statue de

Jean Goujon, cherchez cet homme dans tous les bagnes de tous les pays

civilisés, vous ne le trouverez pas. Être sensible à l'art, c'est être

incapable de crime.

*

Les lettrés, les érudits, les savants, montent à des échelles; les

poètes et les artistes sont des oiseaux.

*

Voulez-vous voir d'un seul coup d'oeil, dans une sorte d'abrégé clair,

frappant, profond et vrai, qui donne la solution en même temps que le

problème, la figure de beaucoup de questions, et entre autres de la

question littéraire de ce siècle? regardez un chêne au printemps: tronc

séculaire, vieilles racines, vieilles branches; feuilles vertes,

fraîches et nouvelles. La tradition et la nouveauté, la tradition

produisant la nouveauté, la nouveauté surgissant de la tradition. Tout

est là.

*

L'homme, même le plus vulgaire et le plus _positif_, comme on dit de nos

jours, a besoin de rêverie. Ne fût-ce qu'un instant. Ne fût-ce qu'un

éclair. Il lui en faut. Mais toutes les âmes n'ont pas le don

merveilleux de rêver spontanément. Ce qui fait que la musique plaît tant

au commun des hommes, c'est que c'est de la rêverie toute faite. Les

esprits d'élite aiment la musique, mais ils aiment encore mieux faire

leur rêverie eux-mêmes.

*

Plus la pensée tombe de haut, plus elle est sujette à s'évaporer en

rêverie.

*

Une voix crie au poëte: Sois le poëte de l'avenir, sois l'homme de la

génération qui vient après la nôtre, étudie les lois et les abus et

préoccupe-toi de la société. Une autre voix lui dit: Sois le poëte du

présent pour toutes les générations futures, sois l'homme perpétuel,

contemple les arbres et les étoiles et préoccupe-toi de la nature.

Laquelle écouter?--Toutes les deux.

Sois le poëte de la nature, tu seras le poëte des hommes.

*

Fixez votre regard sur l'oeuvre des poëtes complets, voici ce que vous

trouvez: dans le détail, dans la forme, une précision sévère, et dans le

fond, une grandeur étrange et presque illimitée et qu'on ne peut

contempler sans y découvrir à chaque instant de nouveaux horizons pleins

du rayonnement mystérieux de l'infini. Cela est la vraie poésie, qui se

compose du beau et de l'idéal et qui les combine. Fusion d'éléments

presque contraires que le génie seul peut accomplir! Le beau veut des

contours; l'idéal veut de l'infini.

Post-scriptum de ma vie · 第 5 / 49 题