NAPOLÉON.

Paris, le 27 ventose an 13 (18 mars 1805).

_Discours de l'empereur au sein du sénat en lui faisant part de son

acceptation de la couronne d'Italie._`

«Sénateurs, nous avons voulu dans cette circonstance nous rendre au

milieu de vous, pour faire connaître, sur un des objets les plus

important de l'état, notre pensée toute entière.

«La force et la puissance de l'empire français sont surpassées par la

modération qui préside à toutes nos transactions politiques.

«Nous ayons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne, la

Suisse, l'Italie toute entière; nous avons été modérés au milieu de la

plus grande prospérité. De tant de provinces nous n'avons gardé que ce

qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de considération

et de puissance où a toujours été la France. Le partage de la Pologne,

les provinces soustraites à la Turquie, la conquête des Indes et de

presque toutes les colonies avaient rompu à notre détriment l'équilibre

général.

«Tout ce que nous a vous jugé inutile, pour le rétablir, nous l'avons

rendu, et par là nous avons agi conformément au principe qui nous a

constamment dirigé, de ne jamais prendre les armes pour de vains projets

de grandeur, ni par l'appât des conquêtes.

«L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux

descendans de tant d'illustres maisons qui étaient perdues pour

toujours, si nous ne leur eussions accordé une généreuse protection.

Nous les avons relevées et raffermies, et les princes d'Allemagne ont

aujourd'hui plus d'éclat et de splendeur que n'en ont jamais eu leurs

ancêtres.

L'Autriche elle-même, après deux guerres malheureuses, a obtenu l'état

de Venise. Dans tous les temps elle eût échangé, de gré à gré, Venise

contre les provinces qu'elle a perdues.

«A peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa réunion à

notre empire eût été le complément de notre système commercial, puisque

les plus grandes rivières de la moitié de notre territoire débouchent en

Hollande; cependant la Hollande est indépendante, et ses douanes, son

commerce et son administration se régissent au gré de son gouvernement.

«La Suisse était occupée par nos armées, nous l'avions défendue contre

les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété notre

frontière militaire. Toutefois, la Suisse se gouverne par l'acte de

médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante et libre.

«La réunion du territoire de la république italienne à l'empire français

eût été utile au développement de notre agriculture; cependant, après la

seconde conquête, nous avons, à Lyon, confirmé son indépendance; nous

faisons plus aujourd'hui, nous proclamons le principe de la séparation

des couronnes de France et d'Italie, en assignant pour l'époque de cette

séparation, l'instant où elle devient possible et sans dangers pour nos

peuples d'Italie.

«Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette couronne

de fer des anciens Lombards pour la retremper, la raffermir, et pour

qu'elle ne soit point brisée au milieu des tempêtes qui la menaceront,

tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel.

«Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette

couronne a un de nos enfans légitimes, soit naturel, soit adoptif, le

jour où nous serons sans alarmes sur l'indépendance que nous avons

garantie, des autres états de la Méditerranée.

«Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le

continent en guerre; ce qui a été réuni à notre empire par les lois

constitutionnelles y restera réuni. Aucune nouvelle province n'y sera

incorporée; mais, les lois de la république batave, l'acte de médiation

des dix-neuf cantons suisses et le premier statut du royaume d'Italie,

seront constamment sous la protection de notre-couronne, et nous ne

souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte.

«Dans toutes les circonstances et dans toutes les transactions, nous

montrerons la même modération, et nous espérons que notre peuple n'aura

plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours

montrés pour défendre ses légitimes droits.

Paris, le 4 germinal an 13 (26 mars 1805).

_Réponse de l'empereur à une députation du conseil-d'état[76]._

Je suis bien touché des sentimens que vient de m'exprimer, au nom du

conseil-d'état, l'un de ses présidens[77]. Je suis convaincu que ses

membres s'occuperont toujours avec intérêt et avec zèle de tout ce qui

pourra ajouter au honneur de mes peuples et à l'éclat de ma couronne;

car j'ai toujours trouvé parmi eux de vrais amis.

[Footnote 76: Envoyé pour le féliciter sur son nouveau titre de roi

d'Italie.]

[Footnote 77: M. Defermon.]

Paris, le 12 prairial an 13 (1er juin 1805).

_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un article du

Morning-Chronicle, rapportant comme certaine une alliance entre

l'Angleterre, la Russie et la Suède._

Les Anglais ne perdent point l'habitude d'inventer des nouvelles, de les

répandre chez eux et de les propager ensuite dans toute l'Europe. Ils

sont trop attachés à cette ressource pour ne pas en user sans cesse.

Il est vrai que huit ou dix jours après la publication d'une fausse

nouvelle, ils la contredisent eus-mêmes; mais ces huit ou dix jours se

sont écoulés, le change s'est soutenu, et l'occasion arrive de mettre

au jour une nouvelle fausseté qu'ils accréditent même par des pièces

très-officielles; ainsi de suite pour tous les mois, pour toutes les

semaines de l'année. Ce système de mensonge a beaucoup de rapport avec

le système de finances tant vanté en Angleterre. On est obligé de

dépenser dix-huit millions et l'on n'a que neuf millions de revenu. On

fait un emprunt; mais on affecte le paiement de cet emprunt sur une

branche de revenu, ce qui diminue d'autant le revenu des années

suivantes. Il est vrai que l'année qui suit on n'augmente pas davantage

les recettes directes de l'échiquier; mais on fait de nouveaux emprunts

et l'on crée un autre déficit pour les autres années. On va de la sorte

tout aussi long-temps que l'on peut aller, et l'on ira en effet jusqu'à

l'inévitable catastrophe qui fera sentir au peuple anglais le vide et

les conséquences funestes d'un tel système. Mais revenons a l'article

curieux dont ces observations nous ont écartés.

Lorsque l'empereur, au sortir même de la métropole de Paris, fit des

propositions de paix au roi d'Angleterre, le roi d'Angleterre les éluda,

et osa dire en plein parlement que les traités qui le liaient avec

la Russie l'obligeaient, avant de répondre, de s'entendre avec cette

puissance. Nous dîmes alors ce que nous pensions de cette assertion, et

les six mois qui viennent de s'écouler ont assez justifié notre opinion;

toute l'Europe est maintenant convaincue que l'Angleterre n'avait pas

d'alliance avec la Russie; qu'elle avait employé dans cette circonstance

un-véritable subterfuge, tout aussi faux que celui dont S.M. britannique

se servit dans son message du 7 mars, lorsqu'elle assura que les ports

de France et de Hollande étaient pleins d'armemens et de troupes

destinées à envahir l'Angleterre. Aujourd'hui que le cabinet de

Saint-Pétersbourg a refusé d'adopter les vues de l'ambassadeur Woronzow;

qui réside à Londres pour la Russie, et qui est beaucoup moins Russe

qu'Anglais; aujourd'hui que l'empereur Alexandre a déclaré qu'il voulait

être neutre, ne prendre part ni pour la France ni pour l'Angleterre,

mais intervenir dans leur querelle, pour aider autant qu'il sera

possible le rétablissement de la paix générale; aujourd'hui enfin que

ce souverain a fait demander des passe-ports pour un de ses chambellans

qu'il envoye en France, le gouvernement anglais craint le mauvais effet

que de telles dispositions feraient à Londres, dans un moment surtout où

la faiblesse et l'ineptie de son système de guerre deviennent sensibles

pour tous les habitans de la Grande-Bretagne; il suppose aussitôt un

traité d'alliance offensive et défensive avec la Russie; il prétend que

si l'empereur Alexandre envoyé auprès de l'empereur Napoléon, c'est pour

notifier un ultimatum et tracer le cercle de Popilius. Rien n'est plus

faux que tout cela; mais aussi rien n'est plus conforme aux nobles

habitudes du cabinet de Londres. C'est en dire assez sur cet objet; il

nous paraît convenable de saisir cette occasion de revenir sur le passé,

et d'apprendre aux Anglais que si, lorsque le jeune lord Withworth eut

l'impertinence de dire que s'il n'avait pas une réponse, dans trente-six

heures, il quitterait la France, l'empereur, alors premier consul, ne le

fit pas prendre, jeter dans une chaise de poste, et reconduire à Calais,

c'est que chaque jour de délai faisait rentrer quelques-uns de nos

vaisseaux de commerce. Il n'y eut par alors un moment d'hésitation, et

la guerre était décidée depuis l'instant où le roi d'Angleterre avait

insulté la nation française dans son parlement,

Il fallait être aussi dépourvu de sens ou aussi aveuglé que l'était

alors le ministère britannique, pour penser que l'empereur, dont le

caractère est assez connu en Europe, aurait la faiblesse de laisser

outrager impunément la nation. Il est temps que l'Angleterre s'accoutume

enfin au nouvel état de choses, et qu'elle se mette bien dans la pensée

qu'une nation qui a des côtes si étendues, dont la population, est

quatre fois plus considérable que la sienne, dont les habitans sont au

moins aussi braves, ne consentira jamais à se laisser déshériter du

commerce de l'univers. La France combattra avec les mêmes armes qu'on

emploiera contre elle. Si son gouvernement est attaqué par les papiers

anglais, les journaux français diront au gouvernement anglais des

vérités qu'il n'aimera sûrement pas entendre; si le roi, dans ses

discours au parlement, se fait l'écho de ses ministres pour insulter

encore la France, on sera forcé de lui répondre, et par les exposés

de la situation de l'empire, et par les discours que nos orateurs

prononcent dans le sein de nos principales autorités. Si enfin

l'Angleterre nous combat par les privilèges exclusifs, nous la

combattrons par les privilèges exclusifs; si c'est par des actes de

navigation, nous lui répondrons par des actes de navigation; mais tant

que nous aurons des bois dans nos forêts; tant que notre population se

renouvellera sur nos côtes, que l'Angleterre ne compte pas de notre part

sur une lâche condescendance; une paix réelle et solide entre elle et

nous ne peut avoir lieu que quand elle renoncera au projet tout à fait

au-dessus de sa puissance de nous exclure du commerce de l'univers.

Assurément on ne peut accuser d'ambition immodérée une nation de

quarante millions d'hommes qui ne demande qu'à vivre l'égale d'une

nation de dix millions.

[78]Ce sont autant de rêveries que les assertions de ce long paragraphe.

L'ambition de la France, qui, deux fois, a évacué la moitié de

l'Allemagne et les états vénitiens, ne peut effrayer personne; si on

lui faisait des propositions accompagnées de menaces, ce ne serait pas

l'empereur qui ne voudrait pas la paix, mais ceux qui, la menace à la

bouche, auraient profané ce nom sacré.

[Footnote 78: Réponse à un article du _Lloyd's Evening Post_, où le

journaliste proposait de faire au chef du gouvernement français des

ouvertures de paix, accompagnées de prétentions exagérées; moyen

excellent, ajoutait le journaliste, pour _démontrer à toute l'Europe et

à la France même l'ambition démesurée de Bonaparte._]

Non, assurément, l'empereur ne rétrogradera jamais, et ne s'éloignera

pas des principes qu'il a adoptés. Sa politique est ouverte et franche.

La maison de Bourbon occupait le royaume de Naples et le duché de Parme,

et tout le monde sait que Venise était sous l'influence française: à

présent Venise appartient à l'Autriche; Naples est gouverné par des

sentimens ennemis des Français et dévoués à l'Angleterre; le royaume

d'Italie ne rétablit pas l'équilibre, car l'on sait fort bien que, loin

de valoir à lui seul ces pays qui étaient sous l'influence de la maison

de Bourbon, il ne vaut pas même les Deux-Siciles.

Quant à la Hollande, il est vrai que la France exerce sur elle cette

influence naturelle et inévitable d'un voisin puissant sur un faible

voisin; que cette influence ne pourrait cesser que si la Belgique

passait sous une autre domination; et sans doute les ministres anglais,

dans leur profonde sagesse, n'en sont pas à vouloir nous priver de la

Belgique. Il serait tout aussi sensé de recommencer les diatribes de M.

Burke et de dire que la France est effacée de la carte du monde. Mais

les intérêts de la France ne se composent pas uniquement de ce qui tient

au continent. Vous parlez de justice, d'équilibre et d'indépendance de

l'Europe; mais commencez donc par renoncer au droit de blocus. N'est-il

pas ridicule de penser que le port de Cadix était en état de blocus,

lorsque deux escadres se combinaient librement dans ses eaux! Ici, ce

sont des rivières que vous mettez en état de blocus; là, ce n'est pas

moins que cent lieues de côtes. Il est évident qu'un pareil ordre de

choses n'est que le droit de piller les neutres, érigé en système. Il

est évident qu'en se l'arrogeant, l'Angleterre place tontes les mers

sous la même domination qu'elle exerce Sur un de ses comtés. Il y a lieu

à l'exercice du droit de blocus, quand une place est bloquée de tous

côtés par terre et par mer, et qu'elle est constituée en etat d'être

prise. Mais lorsqu'une place n'est point attaquée par terre; que des

vaisseaux tiennent à quelques lieues en mer une station qui s'approche,

ou disparaît, selon que lui commandent les vents pu les marées, il est

absurde de la considérer comme étant en état de blocus.

L'état de blocus est un fait et non une déclaration: bloquer, veut dire

renfermer de tous côtés. Une tour, une maison, ne sont pas bloquées

lorsqu'on ne garde qu'une issue, et qu'on peut y entrer et en sortir

librement. En définissant ainsi le droit de blocus, vous donnerez une

preuve que vous respectez l'indépendance de l'Europe; vous mériterez

qu'on ajoute foi à vos paroles, et la France, voyant que vous admettez

pour quelque chose le repos et l'indépendance de l'Europe, fera des

sacrifices sans regrets, si elle en a à faire. Vous demandez l'équilibre

de l'Europe; mais l'équilibre de l'Europe est rompu lorsqu'une puissance

en soutire tout l'argent, et triple, quintuple ses moyens naturels; et

lorsque c'est le résultat d'un système de conquête qui a envahi l'Inde,

il est clair qu'on ne peut parier de l'équilibre de l'Europe sans parler

aussi de l'équilibre des Indes. En resserrant vos limites, vous ferez

une chose juste, qui sera agréable à l'Europe et utile à vous-mêmes,

car plus vous concentrerez votre domination, plus vous serez assurés de

conserver vos côtes.

Enfin, il y a deux moyens de faire la paix, c'est ou de souscrire

uniquement, entièrement, le traité d'Amiens, ou de consentir, soit sur

les affaires du continent, soit sur celles de l'Inde, soit sur le droit

maritime, et celui de blocus, des compensations, des restitutions

réciproques dont il n'était pas question dans ce traité.

L'Europe ne veut plus se laisser endormir par des mots; les puissances

en sont venues à un point où elles ne peuvent plus s'en imposer. Ce

n'est que par une modération véritable qu'on parvient à la paix. Des

sentimens opposés ne mèneraient à aucun résultat. Et comme l'a dit

l'empereur dans sa réponse au roi d'Angleterre, le monde n'est-il pas

assez grand pour contenir en même temps les deux nations? Quant à une

coalition, elle est impossible; mais dût-elle se réaliser, elle ferait

autant de mal à l'Angleterre que la séparation même de l'Irlande. Ceci

ne paraîtra peut-être pas clair; cependant quiconque voudra y penser,

comprendra fort bien ce que nous voulons dire.

En résumé, tous les bruits que peuvent faire courir les Anglais, d'une

coalition continentale, sont faux, n'ont pour but que de relever leur

change, et d'opposer quelques prestiges aux nouvelles qu'ils reçoivent

et qu'ils vont recevoir des deux Indes.

[79]Ici nous devons une observation sur ce M. André Hammond, qui est un

courtier d'intrigues les plus basses et les plus déshonorantes. C'est

par lui que tous les fonds qui ont été envoyés à Pichegru et à Georges

ont passé; et l'époque du 9 février est remarquable. Une grande partie

de ses fonds a servi à ourdir les trames criminelles que le droit de

la guerre, et le sentiment de l'honneur réprouvent: Quant à cette

expédition de pierres, nous en appelons au jugement de tous les marins

de l'Europe, conçut-on jamais rien d'aussi bête. Qu'on cherche à combler

un port de la Méditerranée, cela se conçoit; mais un port sujet aux

marées, qu'en trois marées sèches on aurait déblayé, c'est le comble de

l'extravagance. Un esprit de vertige s'est emparé de la nation, la folie

dirige ses conseils. Après la grande expédition des pierres est venue

celle des brûlots à tourne-broches, tout aussi mal conçue et tout aussi

inutile. Aujourd'hui, c'est le tour des globes de compression. C'est

dommage que l'enfer ne soit pas à la disposition de l'Angleterre, elle

le vomirait sur tout l'univers. Elle ressemble assez au mauvais génie

que dépeint Milton; mais que peut-il contre le bon génie, qui, simple,

modeste dans sa marche, tient à crime toute démarche oblique, ou regarde

comme une victoire déshonorante la victoire qui n'est pas gagnée l'épée

à la main. L'avenir nous apprendra ce que peuvent les expéditions de

pierres, les brûlots à tourne-broches, les globes à compression, contre

des opérations franches et loyales, méditées sans prétention et avec

prudence, et exécutées avec douceur et humanité.

[Footnote 79: Le ministère anglais avait donné à M. André Haramond

la commission de combler le port de Boulogne au moyen de globes de

compression. Celle commission venait d'elle trouvée sur un bâtiment

anglais capturé par la flottille de Boulogne.]

Milan, le 15 prairial an 13 (4 juin 1805).

_Réponse de l'empereur au discours du doge de Gênes, venu à Milan pour

solliciter de Napoléon la réunion de la Ligurie à l'empire français._

Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de

Gênes.

«Les circonstances et votre voeu m'ont plusieurs fois appelé, depuis

dix ans, à intervenir dans vos affaires intérieures. J'y ai constamment

porté la paix et cherché à faire prospérer les idées libérales, qui

seules auraient pu donner à votre gouvernement cette splendeur qu'il

avait il y a plusieurs siècles. Mais je n'ai pas tardé à me convaincre

moi-même de l'impossibilité où vous étiez, seuls, de rien faire qui

fût digne de vos pères. Tout a changé; les nouveaux principes de la

législation des mers que les Anglais ont adoptés et obligé la plus

grande partie de l'Europe à reconnaître; le droit de blocus qu'ils

peuvent étendre aux places non bloquées, et même à des côtes entières

et à des rivières, qui n'est autre chose que le droit d'anéantir à leur

volonté le commerce des peuples; les ravages toujours croissans des

Barbaresques, toutes ces circonstances ne vous offraient qu'un isolement

dans votre indépendance. La postérité me saura gré de ce que j'ai voulu

rendre libre les mers, et obliger les Barbaresques à ne point faire la

guerre aux pavillons faibles, mais à vivre chez eux en agriculteurs et

en honnêtes gens. Je n'étais animé que par l'intérêt et la dignité de

l'homme. Au traité d'Amiens, l'Angleterre s'est refusée à coopérer à ces

idées libérales. Depuis, une grande puissance du continent y a montré

tout autant d'éloignement. Seul pour soutenir ces légitimes principes,

il eût fallu avoir recours aux armes; mais je n'ai le droit de verser le

sang de mes peuples que pour les intérêts qui lui sont propres.

«Dès le moment où l'Europe ne peut obtenir de l'Angleterre que le droit

de blocus fût restreint aux places vraiment bloquées, dès le moment que

le pavillon des faibles fût sans défense, et livré a la piraterie des

Barbaresques, il n'y eut plus d'indépendance maritime; et dès-lors les

gens sages prévirent ce qui arrive aujourd'hui. Où il n'existe pas

d'indépendance maritime pour un peuple commerçant, naît le besoin de se

réunir sous un plus puissant pavillon. Je réaliserai votre voeu: je vous

réunirai à mon grand peuple. Ce sera pour moi un nouveau moyen de rendre

plus efficace la protection que j'ai toujours aimé à vous accorder.

Mon peuple vous accueillera avec plaisir. Il soit que dans toutes les

circonstances vous avez assisté ses armées avec amitié, et les avez

soutenues de tous vos moyens et de toutes vos forces. Il trouve

d'ailleurs chez vous des ports et un accroissement de puissance maritime

qui lui est nécessaire pour soutenir ses légitimes droits contre

l'oppresseur des mers. Vous trouverez dans votre union avec mon peuple

un continent, vous qui n'avez qu'une marine et des ports; vous y

trouverez un pavillon, qui, quelles que soient les prétentions de mes

ennemis, se maintiendra sur toutes les mers de l'univers, constamment

libre d'insultes et de visites, et affranchi du droit de blocus, que je

ne reconnaîtrai jamais que pour les places véritablement bloquées par

terre comme par mer. Vous vous y trouverez enfin à l'abri de ce honteux

esclavage, dont je gouffre malgré moi l'existence envers les puissances

plus faibles, mais dont je saurai toujours garantir mes sujets. Votre

peuple trouvera dans l'estime que j'ai toujours eue pour lui, et dans

ces sentimens de père que je lui porterai désormais, la garantie que

tout ce qui peut contribuer à son bonheur sera fait.

«Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de

Gênes, retournez dans votre patrie; sous peu de temps je m'y rendrai;

et là, je scellerai l'union que mon peuple et vous contracterez. Ces

barrières qui vous séparent du continent seront levées pour l'intérêt

commun, et les choses se trouveront placées dans leur état naturel. Les

signatures de tous vos citoyens apposées au bas du voeu que vous me

présentez, répondent à toutes les objections que je pouvais me faire.

Elles constituent le seul droit que je reconnaisse comme légitime. En

le faisant respecter, je ne ferai qu'exécuter la garantie de votre

indépendance que je vous ai promise.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 314 / 342 题