NAPOLÉON.

Paris, le 12 nivôse an 13 (2 janvier 1805).

_A Sa Majesté George III, roi d'Angleterre._

Monsieur mon frère, appelé au trône par la Providence et par les

suffrages du sénat, du peuple et de l'armée, mon premier sentiment est

un voeu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles

peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernemens remplissent-ils bien

le plus sacré de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement et

sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre

conscience? Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas; j'ai

assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune chance de la

guerre; elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix

est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais été contraire à

ma gloire. Je conjure V.M. de ne pas se refuser au bonheur de donner

elle-même la paix au monde; qu'elle ne laisse pas cette douce

satisfaction à ses enfans, car enfin il n'y eut jamais de plus belles

circonstances ni de moment plus favorable pour faire taire toutes les

passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et de la

raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre que

tous mes efforts n'auraient pu terminer? V.M. a plus gagné en dix ans en

territoire et en richesse que l'Europe n'a d'étendue; la nation est

au plus haut point de prospérité. Que peut-elle espérer de la guerre?

coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera

tranquille; une coalition ne ferait qu'accroître là puissance et la

grandeur continentale de la France. Renouveler des troubles intérieurs?

Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? Des finances

fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Enlever à

la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet

secondaire; et S.M. n'en possède-t-elle déjà pas plus qu'elle n'en peut

garder? Si V. M. veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est

sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste

perspective de faire battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde

est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison

a assez de puissance pour qu'on trouve les moyens de tout concilier, si

de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois rempli un devoir

saint et précieux à mon coeur. Que V.M. croie à la sincérité des

sentimens que je viens de lui exprimer et à mon désir de lui en donner

des preuves, etc., etc.

Sur ce, je prie Dieu, monsieur mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et

digne garde.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome III. · 第 306 / 342 题