[3]Paris, 18 et 19 brumaire an 8 (9 et 10 novembre 1799).
[Footnote 3: Nous rapporterons sous cette date les discours tenus par
Bonaparte dans ces deux journées mémorables qui devaient changer la face
de la France. Ils seront un jour recueillis par l'histoire, car les
moindres phrases qui les composent portent l'empreinte de cette âme
ambitieuse et extraordinaire qui devait donner des fers à toute
l'Europe.]
(Barras, l'un des cinq directeurs, effrayé de la tournure que prenaient
les affaires, envoya, dans la matinée, à Saint-Cloud son secrétaire
Bottot, afin de savoir de Bonaparte ses intentions. Le général, entouré
d'une foule de militaires de tout grade, le reçut avec hauteur, et
lui parlant comme s'il se fût adressé au Directoire, il lui tint ce
foudroyant langage):
Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante?
Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre: je vous ai laissé
des victoires, j'ai retrouvé des revers: je vous ai laissé les millions
de l'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère.
Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes
compagnons de gloire? Ils sont morts.
Cet état de chose ne peut durer: avant trois ans il nous mènerait au
despotisme; mais nous voulons la république, la république assise sur
les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la
tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus
oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur permettre
d'être français. Il est temps enfin que l'on rende aux défenseurs de
la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre
quelques factieux, bientôt nous serions tous les ennemis de la
république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage.
Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui sont
mutilés au service de la république.
(Le Conseil des Anciens s'assembla le 19 brumaire à deux heures, dans la
grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le général
Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit de parler,
il s'exprima ainsi:)
Représentans du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances
ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec
la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le bien de
son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement jusqu'à ce que
vous m'ayez entendu jusqu'à la fin.
J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du Conseil des
Anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A
l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes
vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la
nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures,
désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier,
aujourd'hui déjà on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau
César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un
gouvernement militaire.
Représentans du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon
pays; si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas
rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin
de recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des
circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos
triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades, par
celui de ces soldats qu'on a tant maltraités, depuis qu'ils ne sont plus
sous mes ordres, de ces soldats qui sont obligés, encore aujourd'hui,
d'aller faire dans les déserts de l'Ouest, une guerre horrible que la
sagesse et le retour aux principes avaient calmée, et que l'ineptie ou
la trahison viennent de rallumer.
Je vous le jure, représentans du peuple, la patrie n'a pas de plus zélé
défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter vos
ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut; car il n'y a
plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont
donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour sa
sûreté. Les dangers sont pressans, le mal s'accroît; le ministre de la
police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places étaient
tombées entre les mains des chouans. Représentans du peuple, le Conseil
des Anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est encore animé
d'une plus grande sagesse; ne consultez qu'elle et l'imminence du
danger, prévenez les déchiremens, évitons de perdre ces deux choses
pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et
l'égalité!...
(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte
continua de cette manière:)
La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée
au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle
est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes;
elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus être pour nous un
moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne.
Représentans du peuple, vous ne voyez pas en moi un misérable intrigant
qui se couvre d'un masque hyprocrite. J'ai fait mes preuves de
dévouement à la république, et toute dissimulation m'est inutile. Je ne
vous tiens ce langage que parce que je désire que tant de sacrifices ne
soient pas perdus. La constitution, les droits du peuple ont été violés
plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus permis de rendre à cette
constitution le respect qu'elle devait avoir, sauvons les bases sur
lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la liberté; trouvons des
moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui lui est due et que la
constitution n'a pas su lui garantir. Je vous déclare qu'aussitôt que
les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordinaires, seront
passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux être, à l'égard de la
magistrature que vous aurez nommée, que le bras qui la soutiendra et
fera exécuter ses ordres.
(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des
dangers qu'il annonce.)
_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les
hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulins
m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous
les hommes qui ont des idées libérales...
(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si
l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le
général sera entendu en public.)
_Bonaparte._ Je vous le répète, représentans du peuple; la constitution,
trois fois violée, n'offre plus de garantie aux citoyens; elle ne peut
entretenir l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de diapazon; elle ne peut
point sauver la patrie, parce qu'elle n'est respectée de personne. Je
le répète encore, qu'on ne croie point que je tiens ce langage pour
m'emparer du pouvoir après la chute des autorités; le pouvoir, on me l'a
offert encore depuis mon retour à Paris. Les différentes factions sont
venues sonner à ma porte, je ne les ai pas écoutées, parce que je ne
suis d'aucune cotterie, parce que je ne suis que du grand parti du
peuple français.
Plusieurs membres du Conseil des Anciens savent que je les ai entretenus
des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté l'autorité que
vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la république. Je ne
vous le cache pas, représentans du peuple, en prenant le commandement,
je n'ai compté que sur le Conseil des Anciens. Je n'ai point compté sur
le Conseil des Cinq-cents qui est divisé, sur le Conseil des Cinq-cents
où se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la convention, les
comités révolutionnaires et les échafauds; sur le Conseil des Cinq-cents
où les chefs de ce parti viennent de prendre séance en ce moment; sur le
Conseil des Cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés
d'aller organiser un mouvement à Paris.
Que ces projets criminels ne vous effrayent point, représentans du
peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver;
j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux
de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous
grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont
j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la houle
de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à fonder des
républiques; et si quelqu'orateur, payé par l'étranger, parlait de me
mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre
lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en appellerais à
vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves soldats que j'ai
tant de fois menés à la victoire; à vous, braves défenseurs de la
république avec lesquels j'ai partagé tant de périls pour affermir la
liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de
vous tous et à ma fortune.
Je vous invite, représentans du peuple, à vous former en comité général,
et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des dangers commande
impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour faire exécuter vos
résolutions.
(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans
toute son étendue le complot dont la république était menacée.)
_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au Conseil que la constitution ne
pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de chose
tel que nous puissions la retirer de l'abîme où elle se trouve. La
première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite par les
deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne seraient
pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français, s'ils
n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la France
entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas sauver
la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la retirer
du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglans et d'éternels
reproches du peuple français, de vos familles et de vous-mêmes.
(Le général se retire sans vouloir s'expliquer davantage.)
Paris, 19 brumaire an 8, à onze heures du soir (10 novembre 1799).
_Proclamation du général Bonaparte au peuple français._
A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les autorités,
et l'accord établi sur cette seule vérité, que la constitution, était à
moitié détruite, et ne pouvait sauver la liberté.
Tous les partis sont venus à moi, tous m'ont confié leurs desseins,
dévoilé leurs secrets, et ont demandé mon appui; j'ai refusé d'être
l'homme d'un parti.
Le Conseil des Anciens m'a appelé; j'ai répondu à son appel. Un plan de
restauration générale avait été concerté par des hommes en qui la nation
est accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de la
propriété: ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de toute
influence et de toute crainte. En conséquence le Conseil des Anciens a
résolu la translation du corps-législatif à Saint-Cloud; il m'a chargé
de la disposition de la force nécessaire à son indépendance. J'ai cru
devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à
la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d'accepter le
commandement.
Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines
garantissent la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la
terreur au dedans; plusieurs députés du Conseil des Cinq-cents, armés
de stilets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces de
mort.
Les plans qui devaient être développés sont resserrés, la majorité
désorganisée, les orateurs les plus intrépides déconcertés, et
l'inutilité de toute proposition sage, évidente.
Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens, je
lui demande d'assurer l'exécution de ses généreux desseins; je lui
représente les maux de la patrie qui les lui ont fait concevoir: il
s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante volonté.
Je me présente au Conseil des Cinq-cents, seul, sans armes, la tête
découverte, tel que les Anciens m'avaient reçu et applaudi; je venais
rappeler à la majorité ses volontés, et l'assurer de son pouvoir.
Les stilets qui menaçaient les députés, sont aussitôt levés sur leur
libérateur; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma
poitrine: les grenadiers du corps législatif, que j'avais laissés à la
porte de la salle, accourent et se mettent entre les assassins et moi.
L'un de ces braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet,
dont ses habits sont percés. Ils m'enlèvent.
Au même moment les cris de _hors la loi_ se font entendre contre le
défenseur de _la loi_. C'était le cri farouche des assassins, contre la
force destinée à les réprimer.
Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche: les armes
à la main, ils lui ordonnent de prononcer le _hors la loi_: l'on
m'avertit; je donne ordre de l'arracher à leur fureur, et six grenadiers
du corps législatif s'en emparent. Aussitôt après des grenadiers du
corps législatif entrent au pas de charge dans la salle et la font
évacuer.
Les factieux intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité
soustraite à leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle
de ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites
pour le salut public, délibère et prépare la résolution salutaire qui
doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république.
Français! vous reconnaissez sans doute à cette conduite le zèle d'un
soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république. Les idées
conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits
par la dispersion des factieux qui opprimaient les Conseils, et qui,
pour être devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cessé d'être les
plus méprisables.