Au quartier-général d'Alexandrie, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
_Au Directoire exécutif._
_Bataille d'Aboukir._
Je vous ai annoncé, par ma dépêche du 21 floréal, que la saison des
débarquemens me déterminait à quitter la Syrie.
Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs de guerre, se présentent
devant Alexandrie, et mouillent à Aboukir. Le 27, l'ennemi débarque,
prend d'assaut, et avec une intrépidité singulière, la redoute
palissadée d'Aboukir. Le fort capitule; l'ennemi débarque son artillerie
de campagne, et, renforcé par cinquante voiles, il prend position,
sa droite appuyée à la mer, sa gauche au lac Maadieh, sur de hautes
collines de sable.
Je pars de mon camp des Pyramides le 27, j'arrive le 1er thermidor à
Rahmanieh, je choisis Birket pour le centre de mes opérations, et, le 7
thermidor, à sept heures du matin, je me trouve en présence de l'ennemi.
Le général Lannes marche le long du lac, et se range en bataille
vis-à-vis la gauche de l'ennemi, dans le temps que le général Murat, qui
commande l'avant-garde, fait attaquer la droite par le général Destaing:
il est soutenu par le général Lanusse.
Une belle plaine de quatre cents toises sépare les ailes de l'armée
ennemie; notre cavalerie y pénètre, et, avec la rapidité de la pensée,
se trouve sur les derrières de la gauche et de la droite de l'ennemi,
qui, sabré, culbuté, se noie dans la mer: pas un n'échappe. Si c'eût été
une armée européenne, nous eussions fait trois mille prisonniers: ici ce
furent trois mille hommes morts.
La seconde ligne de l'ennemi, située à cinq ou six cents toises, occupe
une position formidable. L'isthme est là extrêmement étroit; il était
retranché avec le plus grand soin, flanqué par trente chaloupes
canonnières: en avant de cette position, l'ennemi occupait le village
d'Aboukir, qu'il avait crénelé et barricadé. Le général Murat force le
village, le général Lannes, avec la vingt-deuxième et une partie de
la soixante-neuvième, se porte sur la gauche de l'ennemi; le général
Fugières, en colonnes serrées, attaque la droite. La défense et
l'attaque sont également vives, mais l'intrépide cavalerie du général
Murat a résolu d'avoir le principal honneur de cette journée; elle
charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrières de la droite,
la surprend à un mauvais passage; et en fait une horrible boucherie.
Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la soixante-neuvième, et le
citoyen Baylle, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, entrent
les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire.
Toute la seconde ligne de l'ennemi, comme la première, reste sur le
champ de bataille ou se noie.
Il reste à l'ennemi trois mille hommes de réserve qu'il a placés dans le
fort d'Aboukir, situé à quatre cents toises derrière la seconde ligne;
le général Lanusse l'investit: on le bombarde avec six mortiers.
Le rivage, où, l'année dernière, les courans ont porté les cadavres
anglais et français, est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis:
on en a compté plusieurs milliers: pas un seul homme de cette armée ne
s'est échappé.
Kuceiï Mustapha, pacha de Romélie, général en chef de l'armée, et cousin
germain de l'ambassadeur turc à Paris, est prisonnier avec tous ses
officiers: je vous envoie ses trois queues.
Nous avons eu cent hommes tués, et cinq cents blessés. Parmi les
premiers, l'adjudant-général Leturcq, le chef de brigade Duvivier, le
chef de brigade Crétin, et mon aide-de-camp Guibert. Les deux premiers
étaient deux excellens officiers de cavalerie, d'une bravoure à toute
épreuve, que le sort de la guerre avait long-temps respectés; le
troisième était l'officier du génie que j'ai connu qui possédait le
mieux cette science difficile, et dans laquelle les moindres bévues ont
tant d'influence sur le résultat des campagnes et les destinées des
états: j'avais beaucoup d'amitié pour le quatrième.
Les généraux Murât et Fugières, et le chef de brigade Morangié, ont été
blessés. Le général Fugières a eu le bras gauche emporté d'un coup de
canon; il crut mourir: _Général,_ me dit-il, _vous envierez un jour
mon sort, je meurs_ _sur le champ d'honneur_. Mais le calme et le
sang-froid, premières qualités d'un véritable soldat, l'ont déjà mis
hors de danger; et, quoiqu'il ait été amputé a l'épaule, il sera rétabli
avant quinze jours.
Le gain de cette bataille est dû principalement au général Murat: je
vous demande pour ce général le grade de général de division; sa brigade
de cavalerie a fait l'impossible.
Le chef de brigade Bessières, à la tête des guides, a soutenu la
réputation de son corps; l'adjudant-général de cavalerie Roize a
manoeuvré avec le plus grand sang-froid: le général Junot a eu son habit
criblé de balles.
Je vous enverrai dans quelques jours de plus grands détails, avec l'état
des officiers qui se sont distingués.
J'ai fait présent au général Berthier, de la part du directoire
exécutif, d'un poignard d'un beau travail, comme marque de satisfaction
des services qu'il n'a cessé de rendre pendant toute la campagne.