Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799).
_Au général Marmont._
J'imagine qu'à l'heure qu'il est, citoyen général, vous aurez
approvisionné le fort de Raschid de mortiers avec de bonnes pièces à
cinq cents coups au moins.
J'ai reçu votre lettre du 8 germinal, et j'ai appris avec plaisir que
_le Pluvier_ s'était sauvé à Alexandrie: il doit avoir douze cents
quintaux de riz à son bord; vous pouvez vous en servir pour augmenter
vos approvisionnemens.
Recrutez et complétez les quatre bataillons qui sont sous vos ordres,
ainsi que la légion nautique. Les recrues que vous nous avez envoyées
d'Alexandrie se sont sauvées à la première affaire, ont tenu bon à la
seconde., et se battent aujourd'hui tous les jours à la tranchée avec le
plus grand courage.
Le général Junot s'est couvert de gloire le 19, au combat de Nazareth;
avec trois cents hommes de la deuxième d'infanterie légère, il a battu
quatre mille hommes de cavalerie; il a pris cinq drapeaux et tué ou
blessé près de six cents hommes: c'est une des affaires brillantes de la
guerre.
Notre siège avance: nous avons une galerie de mine qui déjà dépasse la
contrescarpe, chemine sous le fossé à trente pieds sous terre, et n'est
plus qu'à dix-huit pieds du rempart.
Sur le front d'attaque, nous avons deux batteries à soixante toises, et
quatre à cent toises, pour contrebattre les flancs. Depuis quinze jours
nous ne tirons pas un seul boulet: l'ennemi tire comme un enragé; nous
nous contentons de ramasser humblement ses boulets, de les payer vingt
sous et de les entasser au parc, où il y en a déjà près de quatre mille.
Vous voyez qu'il y a de quoi faire un beau feu pendant vingt-quatre
heures, et faire une bonne brèche. J'attends, pour donner le signal, que
le mineur puisse faire sauter la contrescarpe à l'extrémité d'une double
sape, qui marche droit a une tour. Nous sommes encore à huit toises de
la contrescarpe: c'est l'histoire de deux nuits. L'ennemi nous a tiré
trois ou quatre mille bombes; il y a dans la place beaucoup d'Anglais et
d'émigrés français: vous sentez que nous brûlons d'y entrer: il y a à
parier que ce sera le 1er floréal: le siège, à défaut d'artillerie et
vu l'immense quantité de celle de l'ennemi, est une des opérations
qui caractérisent le plus la constance et la bravoure de nos troupes:
l'ennemi tire ses bombes avec une grande précision. Jusqu'à cette heure,
ce siège nous coûte soixante hommes tués et trente blessés. L'adjoint
Mailly, les adjudans-généraux Lescale et Hacigue sont du nombre des
premiers.
Le général Caffarelli, mon aide-de-camp Duroc, Eugène,
l'adjudant-général Valentin, les officiers de génie Sanson, Say et
Souhait sont du nombre des blessés; on a été obligé d'amputer le bras du
général Caffarelli: sa, blessure va bien.
Damas n'attend que la nouvelle de la prise d'Acre pour se soumettre.
Je serai dans le courant de mai de retour en Egypte: profitez des
bâtimens de transport qui partiraient, ou expédiez-en un pour donner de
nos nouvelles en France. Vous avez dû recevoir la relation de Jaffa, qui
a été imprimée.
Approvisionnez-vous, et que vos soins ne se bornent pas à Alexandrie;
songez que cela n'est rien si le fort de Raschid n'est pas en état de
faire une bonne résistance; il faut qu'il y ait un bon massif de terre,
des mortiers, des obusiers, des canons approvisionnés à six cents coups
par pièce. Après avoir fortifié votre arrondissement, vous aurez la
gloire de le défendre cet été: je vous répète ce que je vous ai dit dans
ma lettre du 21 pluviose, de me faire faire une bonne carte de votre
arrondissement, en y comprenant une partie du lac Bourlos: vous savez
combien cela est nécessaire dans les opérations militaires.
Faites connaître dans votre arrondissement que j'ai revêtu le fils
de Daher, et que je l'ai reconnu le scheick de Saffet et du pachalic
d'Acre.
Nous pourrions bien aujourd'hui donner un million si nous avions ici les
pièces de siége embarquées à Alexandrie.
Si les Anglais laissent la sortie un peu libre, vous pourriez envoyer
un petit bâtiment à Jaffa pour me porter de vos nouvelles et pour en
recevoir des nôtres; il faudrait qu'il fût assez petit pour pouvoir
aller à Damiette ou sur le lac Bourlos.