Les Touabir (au sing. Tibari) sont des Berbères et ne le nient pas,
ce qui est un cas fort rare; mais ils se hâtent d'ajouter que leurs
ascendants berbères étaient, dans le lointain des âges, venus d'Himyar.
Leur ancêtre éponyme, Tibar, serait arrivé dans le pays en même temps
que l'invasion hassanne des Oulad Abd Allah. Ses descendants ne se
séparèrent pas de ces Brakna et devinrent leur zenaga.
Tibar aurait eu trois fils: Aïssa, qui est l'ancêtre des Oulad Yarra,
et de certaines tentes Anouazir et Oulad Al-Kohol (Aleg); Harouna,
qui est l'ancêtre des Houarin et autres Anouazir (Kaédi); Deïloud,
ancêtre des Oulad Al-Kohol (Mbout). Comme on le voit, les Touabir sont
aujourd'hui à cheval sur trois cercles: Brakna, Gorgol et Assaba.
Ethniquement les Touabir comprennent donc trois grands rameaux: les
Oulad Yarra, les Anouazir et les Oulad Al-Kohol.
1º Les Oulad Yarra se partageaient en deux fractions: les Blancs
(Al-Biodh) qui marchaient généralement avec les Oulad Normach; et
les Noirs (Al-Kohol), qui suivaient le sillage des Oulad Siyed. La
séparation daterait du temps de la scission des Normach et des Siyed.
Ces derniers étaient dits «Noirs» parce qu'ils vivaient, comme leurs
suzerains Oulad Siyed dans le Chamama, près des Toucouleurs, et qu'ils
s'alliaient à ces noirs par des mariages assez nombreux. Avec le temps,
les «Blancs» ont conservé le nom d'Oulad Yarra, et les «Noirs» ont pris
celui de M'haïmdat. Oulad Yarra et M'haïmdat constituent aujourd'hui
les deux fractions Touabir du Brakna.
Les Oulad Yarra comprennent quatre sous-fractions: Oulad Obeïd Allah,
Al-Khassina, et Agouarir, qui sont chez les Brakna: M'haïrdat, qui sont
partagés entre les Oulad Yarra du Brakna et les Id Eïnik du Trarza.
Les M'haïmdat (primitivement Oulad Yarra al-Kohol) se subdivisent en
Oulad Brahim; Oulad Moumen, Relachat; Mrazig, Ahel Digué, Inmeïlet,
Al-Hiadna, Ladem et Chebahin. Les Mrazig sont issus des Oulad Brahim;
les Ahel Digué, des Relachat; les Inmeïlet et Al-Hiadna des
Agouazir. Les Ladem sont venus du Hodh; les Chebani ne passent pas pour
être de pure origine; certains disent qu'ils viennent de l'Est, et il
est certain qu'on trouve dans la région de Sokolo (Sahel soudanais
oriental) une fraction du nom de Chebahin; mais celle-ci assure à
son tour venir de Chebahim du Brakna. _Qui est veritas?_ Une autre
tradition dit que les Chebahin se rattachent à Deïloud, dernier fils de
Tibar.
2º Les Anouazir, ou fils de Nizar, fils de Harouna, comprennent les
sous-fractions Zaghoura, Hemamta, Al-Hiadna, Al-Mouajna, Cherourat,
Inmeïlat, Brarga et Oulad Hommadin. Elles ressortissent au Gorgol et ne
nous intéressent pas ici.
3º Les Oulad Al-Kohol comprennent les Oulad Saoud, les Ahel Hennad,
et les Oulad Qreïchat. Ils ont vécu dans le Brakna jusqu'à la fin
du dix-neuvième siècle. Après de longues luttes avec les M'haïmdat,
ils furent définitivement vaincus en face du village de Fodé Eliman
(Lao) et se réfugièrent auprès des Oulad Siyed. C'est ce qui explique
qu'ayant lié leur sort à celui de cette tribu, ils partirent en
dissidence avec Ahmeddou; alors que leurs frères faisaient leur
soumission. Par la suite, ils s'installèrent chez les Tadjakant de
M'Bout. Après avoir plusieurs fois manifesté l'intention de revenir
dans le Brakna, ils ont fini par rester dans l'Assaba. Ils ne nous
intéressent donc plus ici.
Riches, nombreux et guerriers, les Touabir avaient su se faire une
place dans l'ancienne société maure. Ils étaient des zenaga, mais des
zenaga dont les services guerriers étaient indispensables à leurs
suzerains, et qui, à ce titre, marchaient à peu près sur le même pied
qu'eux et ne leur payaient que peu ou même pas de redevances. Ils
constituaient l'élément qui faisait pencher la balance en faveur de la
tribu à laquelle ils s'alliaient. En 1821-1822, ils prennent part comme
alliés de l'almamy Youssoufou Siré aux luttes intestines du Fouta. Ils
font prisonnier le prétendant, ex-almamy, Abou Bakari Lamin Bul, et
décident de le tuer. Seule l'intervention de l'Almamy Youssoufou les en
empêcha et put faire rendre la liberté au prisonnier (Chronique de Siré
Abbas-Soh).
Peu avant notre arrivée dans le pays, les Oulad M'haïmdat avaient
tâté les Oulad Siyed pour se joindre, avec les Oulad Yarra, aux Oulad
Normach et Oulad Ahmed. Grâce à cette alliance, Bakar put revenir
de son exil dans le Tagant, résister aux attaques des Oulad Siyed
et, dès notre arrivée, passer à l'offensive. Ainsi donc, les Touabir
jouirent pendant tout le dix-neuvième siècle d'un traitement de faveur,
et s'étant rendus à peu près indépendants, dominèrent dans le Khat.
A nous-mêmes, en 1904, ils disaient: «Nous ne connaissons que nos
troupeaux et nos fusils.»
Ils purent dès lors avoir leur diplomatie personnelle, tant vis-à-vis
des Français que vis-à-vis des Toucouleurs. Ils firent preuve d'un
certain sens politique en entretenant depuis 1850, des relations
épistolaires avec les autorités françaises de Saint-Louis. La djemaa
écrivait de temps en temps, donnait des nouvelles, protestait de
ses sympathies et se recommandait à la bienveillance du gouverneur
du Sénégal. Mais d'autre part, ils étaient en coquetterie avec
les chefs toucouleurs du Bosséa, qui nous opposèrent une si vive
résistance. Aussi leur mauvaise réputation était-elle bien établie
sur le fleuve. A propos du pillage d'un chaland près de Cascas, le
_Moniteur officiel du Sénégal_ du 27 juin 1865 les définit «tribu qui
n'obéit à aucun des chefs, avec lesquels nous avons des traités et
ne vit que de brigandages». En 1875, alliés aux gens du Lao et aux
Irlabé-Aleïdi, ils mettent en déroute les gens de Bosséa, les Irlabé
Diéri et les Oulad Aïd, de Hamma Heïba. Ils en profitent pour piller
le village de Ndulliba. La paix ne fut rétablie que par l'intervention
de Saint-Louis. Quelques années plus tard, ils nous rendirent des
services, lors des luttes contre Abdoul Bou Bakar, chef rebelle du
Bosséa. Poursuivis par les gens d'Ibra Almamy, aidés des Touabir Abdoul
fut rejoint à Taghada (près Kiffa) et contraint de se réfugier chez les
Id ou Aïch, où il fut assassiné par les Chratit (1891).
Bourrel, qui traversa les campements Touabir, en 1860, dit que c'est
une tribu puissante qui se tient généralement en dehors de toutes
guerres intestines. «Ils sont tributaires, ajoute-t-il, de 4 chefs:
Bakar, émir des Dowaïch; Brahim ould Ahmeïada, chef des Oulad Normach;
Rassoul, chef des Chratit (Oulad Kohol); Sidi Eli, émir des Brakna.
Bakar en possède le plus grand nombre, puis Rassoul, puis Sidi Eli et
Brahim.» Depuis cette date, comme on le verra plus loin, les Touabir
se sont rachetés de leurs redevances ou ont profité de notre arrivée
et de la dissidence de plusieurs de leurs suzerains pour ne plus les
acquitter.