Les Id ag Jemouella se disent Chorfa. Leurs ancêtres arrivèrent dans
la haute Mauritanie peu après l'époque lemtouna. Un peu plus tard,
ils participent, aux côtés du fameux imam Hadrami, aux luttes contre
les Tachomcha. Quand les hassanes envahissent l'Adrar c'est aux Id
ag Jemouella que les Oulad Mbarek ont affaire, et de durs combats
s'ensuivirent. Les Id ag Jemouella passent en outre pour avoir pris
une part active aux différentes phases de la guerre de Boubbah (Cherr
Boubbah).
Cette suite ininterrompue de guerres avait épuisé la tribu; elle
penchait dès lors vers le maraboutisme. Seules, quelques tentes
obstinément guerrières ne voulaient pas se convertir. Elles furent à
peu près détruites par les attaques des Litama; les derniers campements
se réfugièrent chez les Oulad Eli ould Abd Allah, prirent qualité de
marabouts et s'engagèrent à leur payer des redevances.
Une autre tradition brakna, celle-ci extérieure aux Id ag Jemouella,
ne conteste pas l'enchaînement de ces faits, mais leur dénie l'origine
chérifienne. Elle relate que les Id ag Jemouella sont les descendants
d'une vieille tribu berbère, établie dans le Brakna, bien avant
l'arrivée des Oulad Abd Allah, et qui perdit son antique puissance
lors des luttes contre ces invasions arabes. C'est à cette date qu'ils
se muèrent en marabouts, et du même coup, en chorfa. Cette tradition
paraît plus vraisemblable.
Quoi qu'il en soit, l'ancêtre éponyme de la tribu serait un certain Abd
Er-Rahman, dit Jamal al-Din (beauté de la religion). Il aurait été le
fils, ou tout au moins le descendant, du fameux Sidi Yahia, le grand
saint de Tombouctou, ancêtre également des Glagma et des Ahel Taleb
Mokhtar du Hodh. La généalogie de ce Sidi Yahia est connue et a été
donnée ailleurs. Abd Er-Rahman Jamal eut trois fils: Othman, Izzoun et
Eïdyé, et ce sont ceux qui ont donné naissance aux trois groupements
ethniques de la tribu: Oulad Othman, Oulad Izzoun, Oulad Eïdyé.
Le pouvoir se perpétua dans la branche aînée: celle d'Othman. La
tradition rapporte que son cinquième descendant, Abd Er-Rahman ould
Mohammed ould Yeïja, «Le dernier héros des temps antiques» fut tué à la
bataille de Tin Iefdadh, qui termina le Cherr Boubbah.
Eïdyé, de son vrai nom Youssef, laissa quatre fils: Maham Aboubak, Abd
Allah et Imijen, dont la descendance se retrouve aujourd'hui chez les
Oulad Eïdyé.
Il en est de même pour Izzoun.
Avec le temps, le pouvoir est devenu héréditaire dans la tente des Ahel
Kebd, branche aînée des Oulad Othman. On donne de ce nom de Kebd qui
signifie «foie» une explication amusante. De même que le foie est un
viscère qu'on ne peut avoir qu'après la mort de l'animal, de même le
pouvoir ne peut sortir des Ahel Kebd qu'avec leur disparition totale.
Ce Kebd, qui mourut au début du dix-neuvième siècle, s'appelait de son
vrai nom Taleb Othman ould Sidi Mohammed ould Taleb Othman ould Al-Alem
ould Othman ould Abd Er-Rahman.
Lors de notre arrivée en Mauritanie, les Ahel Kebd n'avaient pas
de membres capables de les représenter. La djemaa chargea donc son
président, le cadi Abd Allah ould Hamed des Ahel Othman, d'apporter
la soumission de la tribu à Coppolani; par la suite, il conserva son
commandement et l'exerça du reste avec intelligence. Aussi, pour
reconnaître les services qu'il lui rendit au cours de sa mission
Coppolani lui accorda-t-il une petite palmeraie près de Tijikja.
Abd Allah ould Ahmed (ould Belal ould Lamin ould Mohammed Karim ould
Abd Er-Rahman ould Mohammed ould Yeïja ould Abd Er-Rahman ould Mohammed
ould Othman ould Abd Er-Rahman Jemal Ad-Din), né vers 1868, riche,
intelligent et instruit, cadi de sa tribu, s'est maintenu chef des Id
ag Jemouella jusqu'en 1914. Son commandement a été troublé par divers
graves incidents.
En 1905, il a à supporter les attaques des Id Ou Aïch, qui lui ont
voué un haine féroce. Ils déclarent que c'est lui qui est cause de
l'installation des Français à Mal, en 1904, et le pillent à plusieurs
reprises. La tribu, déchirée par les dissensions, finit par se partager
en deux fractions: l'une qui reste rangée derrière son chef, l'autre
qui subit l'influence de Cheikh Mohammed Mahfoudh, disciple de Saad
Bouh, jeune ambitieux et intrigant, né vers 1878, et qui fut quelque
temps cadi de la tribu. Après avoir tenté de se faire inscrire à Kaédi,
un beau jour, en mai 1906, il part avec six de ses élèves vers le Nord.
Il fut très bien reçu par Ma-l-Aïnin qui lui confia la gérance de ses
biens à Atar. Sa disparition a ramené le calme et l'unité dans la tribu.
En juillet 1908, des contestations éclatèrent entre Lemtouna et Id
ag Jemouella au sujet de l'usage de certains puits. Les Lemtouna
provoquèrent à plusieurs reprises des rixes sanglantes.
En 1915-1916, le chef des deux petites fractions hassanes Naji ould
Baji; le fils de l'ancien chef: Ba Naji et deux pillards réputés:
Mokhtar et Naji ould Taïeb prennent la brousse et se livrent à
une série de petits pillages, dans le Brakna et le Raag. Quelques
tirailleurs, insoumis ou déserteurs, se joignent à eux. Enfin, traqués
et pris par les partisans, ils sont jugés et le calme renaît.
Dans ces dernières années, de violents conflits avec les Torkoz
au sujet de pâturages et de points d'eau ont amené par une mesure
rigoureuse et intempestive la condamnation de la tribu à 27.000 francs
de dommages-intérêts envers les Torkoz. Elle est sortie de cette
affaire complètement épuisée et n'a pas pu encore se relever.
Le mécontentement de la djemaa et de l'administration a dès lors
contraint le Cheikh Abd Allah à se retirer. Déjà dès 1911, on avait
cessé de faire la prière devant sa tente; il a été remplacé par le
représentant héréditaire des Ahel Kebd: Sidi Mohammed. Abd Allah s'est
retiré sous sa tente et y vit en philosophe paisible.
Dans le dernier état de choses, les Id ag Jemouella payaient un
rafer aux Oulad Mohammed et un autre aux Oulad Eli du Gorgol.