Le vocable Dieïdiba (ou Djeïjiba) est une corruption de Id Ejba, «les
fils d'Ejba», prononciation berbère de Id Eilba ou Id Eïleb. Les
Dieïdiba sont donc les cousins des Id Eïleb, ou Deïlouba, de Oualata
et du Hodh oriental. Ils sont, de leur propre aveu, d'origine berbère,
étant les parents «des Touareg voilés du Sahara». Ils se hâtent
d'ajouter, il est vrai et suivant la légende fantaisiste des origines
arabes, que par delà leur extraction berbère, ils sont, de par Ejba
lui-même, des Himyarites d'Arabie.
Ejba arrivait du Sous. On ne sait rien sur lui. Ses descendants
habitaient, dans un passé indéterminé, l'Azaouad, au nord de
Tombouctou. Des migrations les amenèrent successivement vers l'Ouest,
et vers le seizième siècle, lors des invasions hassanes, ils étaient
dans l'Agan. Ils prirent part à la guerre de Boubba contre les Oulad
Abd Allah, et furent quasi-exterminés. De cette première unité
dieïdiba, il ne reste aujourd'hui qu'une dizaine de tentes. La
personnalité la plus en vue en serait Ahmed Mahmoud ould Mohammeda,
cadi des Oulad Siyed, qu'on verra plus loin.
La tribu devait être reconstituée par l'arrivée d'immigrants Deïdouba,
leurs cousins. Cet élément nouveau, plus fort et plus nombreux,
submergea les vieux Dieïdiba. Cette migration se produisit entre
1670 et 1700 et se présenta en trois vagues successives: groupement
d'Atjfara Brahim et d'Atjfara (Bakkaï) qui étaient cousins; groupement
de Chems-eddin dit Zamrag. Ce sont les ancêtres éponymes des trois
principales fractions Dieïdiba: Id Atjfara (ou Id ag Fara) Brahim,
Id Atjfara (ou Id ag Fara) et Zemarig. A remarquer, dès maintenant,
que les Zemarig ont demandé et obtenu leur autonomie, et ne font plus
partie, _administrativement_, des Dieïdiba. Les autres fractions
dieïdiba, Ahel ag Ammi Ahel Mohammed Othman, id Ayank, descendent aussi
de ces ancêtres communs; mais avec le temps et par suite des rivalités
de famille, elles se sont détachées du tronc principal, tout en restant
incorporées à la tribu.
Le premier arrivé des immigrants, Atjfara Brahim, épousa, quelque temps
après son arrivée dans l'Agan, Fatima, fille d'Aguennoui, le chef des
premiers Dieïdiba. Il devint son vizir et recueillit sa succession.
Il semble bien que ce chef prit part à la guerre de Boubba. Il n'eut
guère pu d'ailleurs agir autrement. D'autres liens patrimoniaux se
nouèrent alors et amenèrent la fusion des deux éléments. A la mort
d'Atjfara Brahim, la chose est faite. Son fils Ammi (Mokhtar), ancêtre
des Ahel Ag Ammi, lui succéda sans difficulté et fut remplacé, à sa
mort, par son frère cadet Abhoum qui devait garder dans sa descendance
la dévolution du commandement et fut l'ancêtre des Ahel Atjfara Brahim
proprement dits (fin du dix-septième siècle).
Au dix-huitième siècle, la tradition donne comme successeurs d'Abhoum
son fils Mahim; Agd Abd Allah, fils de Maham; et Imijen, fils d'Agd
Allah (cf. plus loin tableau généalogique). Le dix-neuvième s'ouvre
sur le commandement de Habibouna Ier fils d'Imijen. Il meurt peu après,
laissant deux fils: Qadina et Ahmed Babou. Ils furent successivement
les chefs de la tribu, ce qui donne à la postérité de l'un et de
l'autre, des droits au commandement. Le dix-neuvième siècle devait être
rempli par les conflits, ordinairement suivis de rixes et quelquefois
de meurtres, des deux familles. C'est ainsi que vers 1860 Habibouna II
ould Cheïbata ould Qadida, assassina Mostafa ould Al-Oudaa Ahmed Babou,
alors chef, pour prendre sa place. Mais, quelques jours plus tard, le
parti adverse prenait sa revanche et l'assassin était tué, à son tour,
chez les Oulad Siyed par Cheïbata ould Al-Oudaa ould Mostafa.
A dater de ce moment, les Dieïdiba, outrés de ces mœurs de hassanes,
ont abandonné la branche aînée et ne choisissent plus leurs chefs que
dans la tente cadette, celle des Ahel Ahmed Babou.
Les Dieïdiba ont entretenu, au dix-neuvième siècle, des guerres
fréquentes contre les Toucouleurs-Aleïbé. Dans le système général des
alliances Maures-Toucouleures, c'est avec le Toro qu'ils marchèrent
traditionnellement.
Si le commandement politique était dans la fraction Id Atjfara Brahim,
l'autorité religieuse, au moins depuis un siècle, était dans la
fraction Id Atjfara, et on verra plus loin que le prestige des pontifes
était aussi fort que celui des Cheikhs et que même certains visèrent à
se substituer à eux.
On a vu dans la première partie que c'est chez les marabouts
«Diedhiéba» que René Caillié vint faire son éducation islamique, en
1824. Il n'eut guère à s'en louer.
Depuis un siècle et par suite tant des rivalités religieuses que des
contestations de points d'eau, les Dieïdiba sont en lutte armée avec
les Oulad Biri. Innombrables sont les combats qui se sont livrés sur
les dunes et autour des puits, à la limite actuelle du Trarza et du
Brakna. Dans mon ouvrage, _L'Émirat des Trarza_, j'ai donné un aperçu
rapide des derniers conflits et j'ai cité les textes des conventions
de 1897 et 1898, par lesquelles le Gouvernement français essayait de
mettre fin à cette question brûlante.
Cette vieille haine se manifestait encore, en 1908, à propos d'un
incident futile: la trouvaille d'un œuf d'autruche par un berger
des Zemarig. Quelques Oulad Biri et haratines Oulad Ahmed le lui
disputèrent. Une bataille à coups de bâton s'engagea, comme il convient
entre marabouts, à qui leur caractère sacré interdit l'usage des
armes. Il y eut de nombreux blessés. Le lendemain, les Oulad Ahmed
intervinrent, et en leur qualité de guerriers, firent parler la poudre.
Cette fois, il y eut des morts; l'affaire fut péniblement arrangée.
En octobre 1917, nouvelle bataille entre les télamides quêteurs des
Oulad Biri, conduits par un fils de Cheikh Sidïa en personne et
plusieurs tentes Dieïdiba. On échangea de vigoureux coups de bâton.
Les difficultés n'ont évidemment pas cessé à ce jour, et de temps
à autre, mais de plus en plus rarement, des coups sont encore
échangés à la limite des cercles trarza et brakna, autour des puits
de Bir el-Barka, Dokhon, Bou Talheïa. Des conciliations partielles
interviennent, quand il le faut. En février 1913, les tribus se
mettaient complètement d'accord au sujet des puits de l'Amechtil, qui
les divisaient depuis fort longtemps. Une délégation Dieïdiba se rendit
chez les Oulad Biri. Ces derniers reconnurent aux Dieïdiba la propriété
des puits contestés et les Dieïdiba autorisèrent les Oulad Biri à boire
à ces puits.
Un peu plus tard, un accord entre les commandants des cercles du
Trarza et du Brakna réglait la question de Bir el-Barka et de la zone
de nomadisation environnante des Dieïdiba. En voici le texte; il peut
servir de modèle pour les nombreux cas de ce genre.
«Les capitaines commandant les cercles du Trarza et du Brakna ont
réuni à Bir el-Barka les chefs, principaux notables et cadis des
Dieïdiba et Oulad Biri, afin de régler l'affaire survenue entre
Dieïdiba et Laghlal au sujet de ces puits. Quelques épineux, jetés
par les Dieïdiba dans le puits, telle fut la cause de l'incident.
«Entre Dieïdiba et Laghlal est survenu un arrangement à l'amiable.
Les Dieïdiba reconnaissent aux Laghlal les trois quarts du puits et
gardent le dernier quart. Ils s'engagent, en outre, à le remettre
en état. Une convention a été écrite par les Laghlal et les
Dieïdiba, réglant toutes les questions pouvant être une source de
litiges entre les deux tribus, au sujet des terrains de culture et
des puits morts.
«Afin d'éviter à l'avenir tout conflit entre Dieïdiba et Oulad
Biri, le capitaine commandant le cercle du Trarza restreint
du puits de Bir el-Barka à Dokhon la zone de nomadisation des
Dieïdiba, tant que les questions litigieuses qui pourraient
s'élever avec les Oulad Biri, du fait de leur occupation de cette
région, pendant une période de 12 années, n'auront pas été réglées.»
Il est hors de doute toutefois que l'animosité sévit presque aussi fort
que par le passé: les relations sont peu fréquentes et peu cordiales.
Un fils de notable Dieïdiba, élève de la médersa de Boutilimit, dut
être renvoyé par suite de l'hostilité de ses camarades et notamment des
Oulad Biri. Divers jeunes garçons Dieïdiba, candidats à la médersa,
ont bien spécifié qu'ils voulaient aller à celle de Saint-Louis et non
à celle de Boutilimit où ils sont «au contact avec des gens qu'ils
n'aiment pas».
Liés de vieille date avec les Oulad Siyed, les Dieïdiba les suivirent
en masse dans leur exode, lors de notre occupation. Seuls quelques
campements, dont plusieurs Id ag Fara et celui même du chef de la
tribu, Ahmedna ould Qadina, n'eurent pas le temps d'enlever leurs
marchandises et de faire filer leurs troupeaux vers le Nord. Surpris,
ils firent leur soumission sans difficultés. Les autres tentes
rentrèrent peu à peu, abandonnant l'émir à son sort. La dernière
fraction dissidente fit sa soumission à la fin de mars 1905. Pendant
plusieurs années encore, ils conservèrent leur attachement à l'émir
déchu, et favorisèrent ses entreprises ou celle de ses alliés dans
le Brakna. Leur chef Ahmedna finit par attirer sur lui les foudres
de l'administration, lassée d'apprendre que son campement était
le refuge de mejbour. Une certaine réaction contre la politique
d'approvisionnement de Coppolani se fait alors sentir. «Deux punitions
de prison, dit un rapport de juin 1908, lui (Ahmedna) ont prouvé que
nous n'étions plus à la politique des pains de sucre.»
Quand Ahmedna dut abandonner définitivement la partie et se retirer
dans le Sud marocain, il se trouva encore quatre Dieïdiba pour le
suivre dans son exil.
Aujourd'hui la situation s'est parfaitement rassérénée, et ces
incidents ne sont plus que de l'histoire ancienne.